Quelqu'un d'autre
- Автор: Бенаквиста Тонино
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070301027
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Quelqu'un d'autre». Краткое содержание книги:
Mais on ne devient pas quelqu'un d'autre impunément. On risque, pour le pire et le meilleur, de se trouver soi-même. Un chassé-croisé palpitant qui conjugue humour et suspense.
En cherchant à tâtons une chemise propre, il fut tenté de se recoucher et de plaquer là le Groupe contre un peu de sommeil et d’oubli. Ne plus penser à rien, mépriser le courage, oublier le remords, rester dans la pénombre, s’ensevelir sous la ouate, partir pour des territoires inconnus, et revenir, guéri. Et si ça ne suffisait pas, dormir du dernier sommeil et se débarrasser à tout jamais de ce petit animal qui lui mordillait l’intérieur depuis la naissance.
Pas question d’avoir recours à la bière ; le café et l’aspirine suffiraient, comme pour les autres, ceux qui vivent la gueule de bois comme le revers d’une médaille, le juste prix à payer quand on a joui d’une gaieté sans objet. Pourquoi y couperait-il ? Il n’avait qu’à se féliciter de cette douleur, elle lui rappelait ce qu’il était, un quadragénaire qui rêvait au-dessus de ses moyens et qui plus jamais ne serait capable de réparer sa force de travail en deux courtes heures. Il avait besoin de se retrouver seul pour comprendre cette nostalgie de celui qu’il était hier soir. D’où sortait ce type qui faisait le joli cœur avec une inconnue en buvant comme un hussard, la paupière grande ouverte et le geste martial ? Où était-il passé ce salaud qui avait bien ri sur son compte ? Ce matin, Nicolas payait la note de cet autre, et c’était bien le comble puisqu’il n’existait pas plus que cette femme qui traînait dans les bars et parlait de la Renaissance comme si elle en venait.
Il avait encore dans le creux de l’oreille le prêche de Loraine sur la beauté qui les entourait — il suffisait de savoir regarder — et la beauté avait fini par apparaître ; la couleur du bourbon dans les verres à bourbon, les gestes des amoureux alentour, les photos en noir et blanc d’une scène de music-hall, les oiseaux de nuit sur les tabourets de bar, et surtout elle, Loraine, qui éclipsait à cette seconde-là toutes les autres.
Durant le chemin de croix qui le menait de son lit au bureau, seule la laideur lui apparaissait. Le monde était bel et bien cette triste chose bâtie par ses ancêtres et par lui, tous persuadés de bien faire, chacun dans sa seule et unique logique. Nicolas sortit de l’ascenseur, prêt à claquer la porte de son bureau pour se faire entendre de loin. Qu’on lui foute la paix, c’est tout ce qu’il demandait. Muriel l’arrêta en chemin et décolla un Post-it de son standard :
— Alissa aimerait savoir si elle peut déjeuner avec vous aujourd’hui, elle s’excuse de vous prévenir au dernier moment.
— Qui ?
— Alissa, la secrétaire de M. Broaters.
— Qu’est-ce qu’elle me veut ?
— Elle n’en a pas parlé.
— Elle m’invite où ?
— Aux Trois Couronnes.
C’était là que se discutaient les enjeux au sommet, là où Marcheschi parvenait à convaincre.
— Dites-lui que c’est d’accord.
— Il y a aussi un monsieur… Jeannot, je crois… qui a appelé ce matin.
— Jacot ?
— Je n’ai pas bien entendu son nom. À dire vrai, ça n’avait pas l’air d’aller très fort.
Jacot décrocha tout de suite au son de la voix de Nicolas sur son répondeur. Il sortait de Cochin, la cure de chimiothérapie qui devait avoir lieu dans un mois était avancée à la semaine prochaine, et ce n’était qu’un début. Nicolas ne comprit pas grand-chose, sinon l’urgence.
— Muriel, décommandez le déjeuner avec Alissa, dit-il en s’engouffrant dans l’ascenseur.
— … Mais, je viens de confirmer !
Tant pis. Il trépigna pendant la descente, traversa le hall à la hâte, puis la passerelle jusqu’à la station de taxis. Arrivé devant chez Jacot, il hésita un instant et demanda au chauffeur de le laisser au premier café. Il n’avait jamais approché la maladie, la vraie, il était de ceux qui tremblent à la moindre aspérité sur sa peau et s’imaginait finir sa vie dans un sanatorium au premier éternuement.
— Qu’est-ce que je vous sers ?
La question en appelait d’autres. Nicolas avait-il la naïveté de penser qu’il lui suffisait d’avaler n’importe quoi d’un peu fort pour voir s’opérer des miracles ? Savoir parler aux femmes, combattre les fâcheux, réconforter les malades ? Était-il doté d’un pouvoir de transcendance dont le seul déclencheur était la goutte d’alcool ?
— Qu’est-ce qu’on peut boire d’un peu raide, à cette heure-ci ?
— Essayez le café calva, ou le cognac.
— Cognac.
— Un grand ou un petit ?
— Grand.
Pourquoi Jacot faisait-il appel à lui plutôt qu’à un proche dans un moment si grave ? On ne parle pas de son cancer au premier venu, on n’appelle pas au secours un type qui n’inspire pas une confiance absolue. Les malades ont un sixième sens pour détecter la bonne oreille. Pourquoi moi, nom de Dieu !
Le goût du café réveilla ses papilles et appela celui du cognac qu’il ne connaissait pas. Il trouva la forme du verre agréable et le fit tourner dans sa paume comme il l’avait vu faire, sans quitter des yeux la houle ambrée.
Jacot l’accueillit dans un grand désordre, s’en excusa sans le penser vraiment et lui demanda s’il voulait boire quelque chose en espérant un non. Nicolas découvrait les lieux, un repaire de vieux garçon où s’entassaient des dossiers que Jacot ne consultait plus.
— Jusqu’à maintenant je répondais bien aux traitements.
— …
— On va me faire des transfusions de plaquettes.
— Qu’est-ce que dit le toubib ?
— Il dit que le mental va faire une bonne partie de la différence.
— Et pourquoi n’aurait-il pas raison ?
— Parce que, quand on a ce que j’ai, on sait.
Ce que Nicolas redoutait n’arriva pas, mais bel et bien l’inverse.
La chaleur diffuse du cognac l’apaisa au moment le plus inattendu. Débarrassé de ses appréhensions, il parvint à se consacrer entièrement à la parole de l’autre. Le message lui parvenait, clair, intact. Il entendait chaque mot, mais aussi le rythme des phrases, le ton, et surtout, les ponctuations, virgules, suspensions, points, sans parler des pauses, silences et soupirs qui en disaient bien plus long que le reste. Aucune envie de fuir.