Quelqu'un d'autre
- Автор: Бенаквиста Тонино
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070301027
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Quelqu'un d'autre». Краткое содержание книги:
Mais on ne devient pas quelqu'un d'autre impunément. On risque, pour le pire et le meilleur, de se trouver soi-même. Un chassé-croisé palpitant qui conjugue humour et suspense.
— Pour l’instant, c’est toujours le chemin de la maison, dit Rodier. S’il prend la rue Mirabeau, c’est qu’il cherche le périphérique, et nous serons bons pour un petit bout d’autoroute. Il avait pourtant dit à sa femme qu’il ne rentrait qu’en fin d’après-midi…
De peur de troubler la concentration de Rodier, Blin n’osait plus ouvrir la bouche, même pour énoncer une banalité. Souple, invisible, sa voiture elle-même n’accrochait pas le regard. Lemarrecq mit son clignotant et bifurqua, pont de Garigliano, en direction opposée au périphérique.
— Ça commence à devenir intéressant, dit Rodier, toujours calme, mais beaucoup plus intrigué.
Blin imagina Lemarrecq sur les routes de France, sa voiture pleine de catalogues de ballons d’eau chaude. Des chambres à 200 francs, des stations-service, des menus de base remboursés sur notes de frais, des clients pressés, des collègues fatigués et, parfois, une femme entre deux âges qui s’ennuie au coin du bar de l’hôtel deux étoiles. Depuis qu’il était à la retraite, tout ça lui manquait, évidemment, et sa femme ne pouvait pas comprendre, elle avait toujours été une sédentaire. Il n’était pas si vieux, après tout, il pouvait encore plaire.
— Et s’il allait chez des copains jouer sa retraite au poker ? demanda Thierry.
— Pourquoi pas. Pour moi ça ne change rien. On me demande ce qu’il fait, je rends compte de ce qu’il fait.
La Datsun s’engagea dans le dédale de ruelles d’un quartier résidentiel du XVe ; plus question de la suivre de trois quarts. Rodier lui laissa plus d’une centaine de mètres d’avance, quitte à la laisser tourner bien loin devant.
— S’il dilapidait l’argent du ménage, ou s’il avait une maîtresse, sa femme pourrait se servir de vos informations devant un tribunal ?
— En théorie non. Mais imaginez un juge qui en est à son vingt-huitième divorce de la journée ; il a faim, il bâille, il veut téléphoner. Si l’avocat de la plaignante lui soumet une photo du mari qui embrasse une donzelle à pleine bouche, ça risque de porter un coup définitif au dossier, vous ne croyez pas ?
La Datsun s’arrêta brutalement, Lemarrecq venait de trouver une place miraculeuse.
— Et merde, merde, merde, et merde ! dit Rodier.
Il oublia la présence de Blin et agit comme s’il était seul. Il abandonna sa voiture en travers d’une entrée de garage, se rua vers le coffre sans perdre Lemarrecq de vue, saisit un appareil photo au téléobjectif déjà vissé, se cacha derrière un 4/4 pour photographier l’homme qui continuait son chemin sans se douter de rien. Rodier se débarrassa de l’appareil dans les mains de Thierry.
— Pourquoi prendre une photo d’un type seul dans une rue…?
— Pour prouver qu’il était dans la rue François-Coppée à 13 h 10, et que j’y étais aussi par la même occasion. Vous n’avez jamais entendu parler de l’obligation de moyens ?
Lemarrecq venait de bifurquer, Rodier planta là son stagiaire pour reprendre la filature. Blin, le cœur battant, rangea l’appareil, tourna le coin de rue au pas de course, et vit Lemarrecq composer un digicode puis disparaître sous une porte cochère que Rodier bloqua in extremis pour pénétrer, seul, dans l’immeuble, un instant plus tard.
Thierry épongea quelques gouttes de sueur et reprit son souffle en respirant par le ventre. Il ferma un instant les yeux, soupira un grand coup, le temps d’évacuer un reste d’adrénaline qui brûlait encore dans tous ses membres. Il se souviendrait sans doute à jamais de cet instant-là, de ce coup d’accélérateur qu’il venait de donner à sa vie entière. Allait-il se forcer encore longtemps à fabriquer des cadres en bois quand la minute qu’il venait de vivre avait été bien plus intense que les cinq dernières années passées dans sa boutique ? Il avait l’impression d’avoir accompli quelque chose, de s’être surpassé, même s’il n’était resté que spectateur, même s’il avait eu peur comme un gosse qui n’a pas l’habitude des mauvais coups. Était-ce sa faute s’il avait éprouvé une fièvre inconnue en poursuivant un malheureux qui avait bien le droit de profiter de sa retraite comme il l’entendait ? Tout ça était absurde. Et inespéré.
Rodier ressortit enfin, un calepin à la main, et prit la direction de la voiture.
— On rentre.
Incapable de retenir son impatience, Thierry le supplia de lui raconter ce qu’il venait de voir.
— Il a monté deux étages, je l’ai suivi dans l’escalier en m’arrêtant à la hauteur de ses pieds. Il a sonné à la porte droite du palier, on lui a ouvert.
— La suite !
— La suite, je n’ai pu que l’entendre. Une voix de jeune femme avec un accent asiatique, Mlle Mai Tran, deuxième droite.
— C’est peut-être une amie.
— Aucun doute là-dessus, elle l’a accueilli en disant : « Eh ben, chouchou, je t’ai attendu toute la journée d’hier ! » Seule une amie peut ouvrir sa porte avec un tel enthousiasme.
Ils remontèrent dans la voiture ; Thierry claqua sa portière, exalté, à l’aise dans sa nouvelle peau. Il n’avait jamais tant été lui-même.
— Ne croyez pas que ça arrive souvent. En temps normal il m’aurait fallu deux, trois jours avant d’en arriver à ce résultat. Et le plus incroyable dans cette affaire, c’est que Mme Lemarrecq va tout savoir pour six cents balles !
Nadine dormait, exactement dans la même position que lorsque Thierry l’avait quittée. Le même abandon. Il s’assit au bord du lit.
— Tu dors…?
— Bien sûr que je dors, murmura-t-elle en souriant.
Elle vint se nicher dans ses bras. Lâchement, Blin ne put s’empêcher de lui parler, séance tenante, pendant son sommeil.
— Je vais prendre une année sabbatique.
— Une quoi…?
— Si je ne le fais pas maintenant, je le ferai dans vingt ans, mais ça ne sera plus pareil.
Silence de la surprise et de l’inquiétude.
— … Tu es sûr ? Comment tu vas faire…?
— Je vais mettre la boutique en gérance, Brigitte va m’expliquer la marche à suivre.
Il en avait déjà parlé à sa comptable qui avait trouvé l’idée saugrenue. Elle allait devoir se passer de sa complicité avec Thierry à laquelle elle tenait tant.
— J’ai trouvé un jeune qui veut commencer le métier. Brigitte a fait les comptes, j’ai de l’argent de côté, ne t’inquiète pas.
— Je ne m’inquiète pas… Tout ça est tellement…
— Rendors-toi, on en parle demain.
Elle se tourna de côté, cessa d’y penser pour se laisser happer par le sommeil.
Blin se demanda si Lemarrecq dormait auprès de sa femme en rêvant aux mystères de l’Asie.
Et si le jeune Thomas se sentait protégé ou terrifié par la nuit qui s’écoulait.
Rodier, qui l’attendait le lendemain à 8 heures, avait cru bon de préciser que la journée serait peut-être un peu mouvementée.
NICOLAS GREDZINSKI
Si encore il avait couché avec elle.
De la nuit dernière il ne lui restait rien, sinon des flots de paroles dont les ressacs se brisaient dans son crâne. L’ivresse générait beaucoup de bruit, peut-être un peu de fureur, rarement des souvenirs. Plus que la frustration de n’avoir pas tenu le corps de Loraine entre ses bras, il s’en voulait de lui avoir proposé de finir la nuit ensemble. La molécule d’alcool éthylique avait agi directement sur son sens du ridicule et fissuré en quelques minutes le rempart qu’il avait passé des années entières à se fabriquer à grands coups d’humiliations enfantines et de maladresses adolescentes. Il l’avait bâti à l’ancienne, façonné avec patience, grâce aux femmes, et surtout contre elles. Sa conscience très aiguë du ridicule lui avait sans doute fait rater de délicieux moments mais l’avait aussi protégé de déroutes annoncées. Tout s’était effondré d’un coup à cause d’une simple phrase qui indiquait la direction d’un lit. Il avait beau se persuader que le refus de Loraine était un « peut-être » qui promettait d’autres lendemains, il était bel et bien tombé, comme un jeune sot, dans le plus vieux piège du monde. Qu’il est affreux de rajeunir de cette manière. Ce fut sa première pensée consciente dès la sonnerie du réveil, soit deux heures après s’être endormi comme une masse, tout habillé, et seul. Pourquoi personne ne l’avait-il jeté hors de ce bar ? Il se croyait protégé par des lois, la fameuse répression de l’ivresse publique, eh bien non, on l’avait laissé boire, et parler, et boire encore, jusqu’à se retrouver au petit matin avec tout juste la force de lever le bras pour arrêter un taxi, savoir à peine donner son adresse, composer son digicode comme s’il apprenait à compter et, pour conclure, renverser le lampadaire de l’entrée : nom de Dieu, qu’est-ce qu’il foutait, aussi, sur le chemin de la chambre ! De cette bourrasque de paroles qui lui tournait encore en tête, un seul mot, de trois lettres, restait gravé pour de bon : Loraine avait dit non. Un non élégant mais qui voulait dire non, simplement non. Il se demandait même si, dans le feu de la conversation, elle n’avait pas eu un geste de recul quand il s’était penché pour lui dire quelque chose à l’oreille. Si complicité il y avait eue, il l’avait fait voler en éclats par cette attaque frontale qui avait pour seule vertu de n’avoir pas pris des airs de sous-entendu. Quoi de plus pathétique qu’un type soûl qui propose la bagatelle à une créature ? Le même type le lendemain matin.