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Электронная книга - «Souvenirs De La Maison Des Morts». Краткое содержание книги:

La maison des morts, c'est le bagne de Sibérie où Dostoïevsky a purgé comme condamné politique une peine de quatre années de travaux forcés et de six ans de «service militaire». Il faut noter l'actualité des réflexions sur le pouvoir et la violence dont Dostoïevski a parsemé ces Souvenirs. Comment ne pas penser également aux bagnes qui ont marqué ensuite la Russie, à Staline, au Goulag.
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– Eh bien, tu es très-triste?

Je le regardai avec curiosité; cette question d’Aléi, toujours si délicat, si plein de tact, me parut étrange; mais je l’examinai plus attentivement, je remarquai tant de chagrin, de souffrance intime sur son visage, souffrance éveillée sans doute par les souvenirs qui se présentaient à sa mémoire, que je compris qu’en ce moment lui-même était désolé. Je lui en fis la remarque. Il soupira profondément et sourit d’un air mélancolique. J’aimais son sourire toujours gracieux et cordiaclass="underline" quand il riait, il montrait deux rangées de dents que la première beauté du monde eût pu lui envier.

– Tu te rappelais probablement, Aléi, comment on célèbre cette fête au Daghestan? hein? il fait bon là-bas?

– Oui, fit-il avec enthousiasme, et ses yeux rayonnaient. Comment as-tu pu deviner que je rêvais à cela?

– Comment ne pas le deviner? Est-ce qu’il ne fait pas meilleur là-bas qu’ici?

– Oh! pourquoi me dis-tu cela?

– Quelles belles fleurs il y a dans votre pays, n’est-ce pas? c’est un vrai paradis?

– Tais-toi! tais-toi! je t’en prie. Il était vivement ému.

– Écoute, Aléi, tu avais une sœur?

– Oui, pourquoi me demandes-tu cela?

– Elle doit être bien belle, si elle te ressemble.

– Oh! il n’y a pas de comparaison à faire entre nous deux. Dans tout le Daghestan, on ne trouvera pas une seule fille aussi belle. Quelle beauté que ma sœur! Je suis sûr que tu n’en as jamais vu de pareille. Et puis, ma mère était aussi très-belle.

– Et ta mère t’aimait?

– Que dis-tu? Assurément, elle est morte de chagrin; elle m’aimait tant! J’étais son préféré; oui, elle m’aimait plus que ma sœur, plus que tous les autres. Cette nuit, en songe, elle est venue vers moi; elle a versé des larmes sur ma tête.

Il se tut, et de toute la soirée il n’ouvrit pas la bouche; mais à partir de ce moment il rechercha ma compagnie et ma conversation, bien que, par respect, il ne se permit jamais de m’adresser le premier la parole. En revanche, il était heureux quand je m’entretenais avec lui. Il parlait souvent du Caucase, de sa vie passée. Ses frères ne lui défendaient pas de causer avec moi, je crois même que cela leur était agréable. Quand ils virent que je me prenais d’affection pour Aléi, ils devinrent eux-mêmes beaucoup plus affables pour moi.

Aléi m’aidait souvent aux travaux; à la caserne il faisait ce qu’il croyait devoir m’être agréable et me procurer quelque soulagement; il n’y avait dans ces attentions ni servilité ni espoir d’un avantage quelconque, mais seulement un sentiment chaleureux et cordial qu’il ne cachait nullement. Il avait une aptitude extraordinaire pour les arts mécaniques; il avait appris à coudre fort passablement le linge, et à raccommoder les bottes; il connaissait même quelque peu de menuiserie, – ce qu’on en pouvait apprendre à la maison de force. Ses frères étaient fiers de lui.

– Écoute, Aléi, lui dis-je un jour, pourquoi n’apprends-tu pas à lire et à écrire le russe? Cela pourrait t’être fort utile plus tard ici en Sibérie.

– Je le voudrais bien, niais qui m’instruira?

– Ceux qui savent lire et écrire ne manquent pas ici. Si tu veux, je t’instruirai moi-même.

– Oh! apprends-moi à lire, je t’en prie, fit Aléi en se soulevant. Il joignit les mains en me regardant d’un air suppliant.

Nous nous mîmes à l’œuvre le lendemain soir. J’avais avec moi une traduction russe du Nouveau Testament, l’unique livre qui ne fût pas défendu à la maison de force. Avec ce seul livre, sans alphabet, Aléi apprit à lire en quelques semaines. Au bout de trois mois il comprenait parfaitement le langage écrit, car il apportait à l’étude un feu, un entraînement extraordinaires.

Un jour, nous lûmes ensemble, en entier, le Sermon sur la montagne. Je remarquai qu’il lisait certains passages d’un ton particulièrement pénétré; je lui demandai alors si ce qu’il venait de lire lui plaisait. Il me lança un coup d’œil, et son visage s’enflamma d’une rougeur subite.

– Oh! oui, Jésus est un saint prophète, il parle la langue de Dieu. Comme c’est beau!

– Mais dis-moi ce qui te plaît le mieux.

– Le passage où il est dit: «Pardonnez, aimez, aimez vos ennemis, n’offensez pas.» Ah! comme il parle bien!

Il se tourna vers ses frères, qui écoutaient notre conversation, et leur dit quelques mots avec chaleur. Ils causèrent longtemps, sérieusement, approuvant parfois leur jeune frère d’un hochement de tête, puis, avec un sourire grave et bienveillant, un sourire tout musulman (j’aime beaucoup la gravité de ce sourire), ils m’assurèrent que Isou (Jésus) était un grand prophète. Il avait fait de grands miracles, créé un oiseau d’un peu d’argile sur lequel il avait soufflé la vie, et cet oiseau s’était envolé… Cela était écrit dans leurs livres. Ils étaient convaincus qu’ils me feraient un grand plaisir en louant Isou; quant à Aléi, il était heureux de voir ses frères m’approuver et me procurer ce qu’il estimait être une satisfaction pour moi. Le succès que j’eus avec mon élève en lui apprenant à écrire fut vraiment admirable. Aléi s’était procuré du papier (à ses frais, car il n’avait pas voulu que je fisse cette dépense), des plumes, de l’encre; en moins de deux mois, il apprit à écrire. Les frères eux-mêmes furent étonnés d’aussi rapides progrès. Leur orgueil et leur contentement n’avaient plus e bornes; ils ne savaient trop comment me manifester leur reconnaissance. Au chantier, s’il nous arrivait de travailler ensemble, c’était à qui m’aiderait: ils regardaient cela comme un plaisir. Je ne parle pas d’Aléi; il nourrissait pour moi une affection aussi profonde que pour ses frères. Je n’oublierai jamais le jour où il fut libéré. Il me conduisit hors de la caserne, se jeta à mon cou et sanglota. Il ne m’avait jamais embrassé, et n’avait jamais pleuré devant moi.

– Tu as tant fait pour moi, tant fait! disait-il, que ni mon père, ni ma mère n’ont été meilleurs à mon égard: «tu as fait de moi un homme, Dieu te bénira; je ne t’oublierai jamais, jamais…»

Où est-il maintenant? Où est mon bon, mon cher, cher Aléi?…

Outre les Circassiens, nous avions encore dans notre caserne un certain nombre de Polonais qui faisaient bande à part; ils n’avaient presque pas de rapports avec les autres forçats. J’ai déjà dit que grâce à leur exclusivisme, à leur haine pour les déportés russes, ils étaient haïs de tout le monde; c’étaient des natures tourmentées, maladives. Ils étaient au nombre de six; parmi eux se trouvaient des hommes instruits, dont je parlerai plus en détail dans la suite de mon récit. C’est d’eux que pendant les derniers temps de ma réclusion, je tins quelques livres. Le premier ouvrage que je lus me fit une impression étrange, profonde… Je parlerai plus loin de ces sensations, que je considère comme très-curieuses; mois on aura de la peine à les comprendre, j’en suis certain, car on ne peut juger de certaines choses, si on ne les a pas éprouvées soi-même. Il me suffira de dire que les privations intellectuelles sont plus pénibles à supporter que les tourments physiques les plus effroyables. L’homme du peuple envoyé au bagne se retrouve dans sa société, peut-être même dans une société plus développée. Il perd beaucoup son coin natal, sa famille, mais son milieu reste le même. Un homme instruit, condamné par la loi à la même peine que l’homme du peuple, souffre incomparablement plus que ce dernier. Il doit étouffer tous ses besoins, toutes ses habitudes, il faut qu’il descende dans un milieu inférieur et insuffisant, qu’il s’accoutume à respirer un autre air…

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