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Nous étions les hommes

Электронная книга - «Nous étions les hommes». Краткое содержание книги:

C’est l’une des plus fascinantes énigmes qui soit. Sur notre planète, il existe plus de 1800 espèces de bambous. Chaque fois que l’une d’elles fleurit, tous ses spécimens, où qu’ils se trouvent sur Terre, le font exactement au même moment. Ensuite, l’espèce meurt. Personne ne sait expliquer ce chant du cygne, ni l’empêcher. Aujourd’hui, l’homme va peut-être connaître le même sort. Arrivé lui aussi à son apogée, il risque de disparaître…
Dans le plus grand hôpital d’Edimbourg, le docteur Scott Kinross travaille sur la maladie d’Alzheimer. Associé à une jeune généticienne, Jenni Cooper, il a découvert une clé de cette maladie qui progresse de plus en plus vite, frappant des sujets toujours plus nombreux, toujours plus jeunes. Leurs conclusions sont aussi perturbantes qu’effrayantes. Si ce fléau l’emporte, tout ce qui fait de nous des êtres humains disparaîtra. Nous redeviendrons des animaux.
C'est le début d'une guerre silencieuse dont Kinross et Cooper ne sont pas les seuls à entrevoir les enjeux. Partout sur la Terre, face à ceux qui veulent contrôler le monde et les vies, l’ultime course contre la montre a commencé…
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— Zdravstvuitye ! lança-t-il avec un abominable accent russe. Ça veut dire « Bonjour, comment ça va ? ». C’est tout ce que j’ai eu le temps de te rapporter de mon périple…

— Pas trop épuisé du voyage ? demanda-t-elle.

— Ce n’était pas le voyage le plus épuisant.

Il s’assit en l’observant. La jeune femme avait les traits tirés. Elle avait attaché ses cheveux, ce qui, chez elle, n’était jamais bon signe.

— Je suis angoissée, lâcha-t-elle soudain, c’est toute ma perception du monde qui a explosé. J’ai l’impression d’avoir perdu 70 % de mon cerveau.

— Toi, tu as besoin de parler…

— Tu comprends, avant, tout était simple. Je me sentais à ma place, avec mon travail, mes proches ; j’avais l’impression de servir à quelque chose d’utile et puis, tout à coup… J’ai la sensation de ne plus appartenir à cette vie. Je vois les gens continuer à vivre, à rire, et moi, je sais ce qui nous attend.

— Tu as reçu d’autres données ?

— J’en suis submergée et elles ne font que confirmer ce qui se dessine. C’est épouvantable. Je n’arrive plus à réfléchir. Depuis trois jours, je regarde les gens. Je me dis que dans quelques semaines, ce sera Noël et l’idée que tout le monde puisse faire la fête me dépasse. Tous ces pauvres gens qui dansent pendant que le bateau coule… D’habitude, quand je suis au labo, les humains se résument à des codes génétiques, à des statistiques, à des taux. Ça en devient presque abstrait. Mais quand je sors, quand je les observe, alors c’est autre chose. Tu dois me prendre pour une folle.

— Pas tant que ça. Moi-même, en arrivant à l’aéroport ce matin, j’étais heureux de revoir la foule, des gens normaux qui partaient en vacances, au travail, avec des soucis simples.

Jenni respira profondément :

— Comment ça s’est passé, la Sibérie ?

— Je n’ai pas vu grand-chose. Des corps, des indices… J’ai rapporté des prélèvements effectués sur les survivants. Si cela ne t’embête pas, j’aimerais que tu t’en charges toi-même. C’est à la fois confidentiel et pointu.

— Sans problème. Tu cherches quoi ?

— La preuve que ceux qui vivaient sur cette exploitation minière ont bien basculé.

— Quoi ? Tous ?

— Probable. Les échantillons prélevés sur les cadavres risquent d’être difficilement exploitables, mais avec les survivants on a une chance d’obtenir une confirmation.

— Ils auraient tous basculé au même moment ?

— Au moins les premiers, et puis les autres auraient suivi, à très peu d’intervalle. En fait, je n’en sais rien, mais je ne vois pas comment expliquer ce cauchemar autrement.

— Il existe une probabilité — mince, je te l’accorde — pour que des sujets proches du basculement se retrouvent tous au même endroit au même moment…

— Je n’y crois pas. Le hasard n’a pas sa place dans cette tuerie. Trop de différences d’âge, trop de types sociaux, trop de parcours de vie qui ne se ressemblent pas. Et pourtant, le point d’arrivée a été le même pour tous… Il y a sûrement eu un facteur déclenchant.

— Tu te rends compte de ce que cela implique ?

Un couple avec un enfant s’installa à quelques tables d’eux.

— Regarde-les, fit Jenni discrètement. Ils vivent. Ils n’ont aucune notion de ce qui se joue en ce moment. C’est abominable. J’ai parfois l’impression qu’ils portent leur diagnostic affiché sur le front. Je les vois tous comme des malades en puissance. Je me sens responsable d’eux. Je me pose tellement de questions…

Un interne entra dans la cafétéria et parut soulagé d’y trouver Kinross. Il se faufila entre les tables et dit :

— Docteur, on vous cherche en haut. Un pli urgent est arrivé, un envoi officiel, on a besoin de votre signature.

— Merci Michael. J’arrive.

Scott se leva et fit signe à Jenni de le suivre vers l’escalier de service. Il marchait près d’elle, prêt à la soutenir. C’était une habitude de docteur qui ne se manifestait qu’à l’hôpital. Une fois loin des autres gens, Jenni reprit :

— J’ai l’impression d’être écrasée sous le poids de ce que nous avons mis au jour. C’est trop lourd pour moi…

Elle baissa la tête. Scott lui passa maladroitement la main sur l’épaule.

— Tout doux, décompresse. Il faut garder les idées claires.

En arrivant à l’étage de neurologie, Scott présenta son badge au lecteur et la porte réservée aux employés se déverrouilla.

— Pendant que tu étais en Sibérie, reprit Jenni, j’ai reçu un nouvel appel du type de chez Nutemus, Robert Falsing. Il s’accroche. Il m’a fait miroiter tout ce qu’on pouvait obtenir si on signe avec eux. Des voyages, de l’argent, un intéressement aux bénéfices…

— C’est faustien.

— Le diable n’emmène pas les damnés en congrès aux Bahamas. De toute façon, je l’ai laissé dire. Nous n’avons plus besoin d’un labo.

Laissant Jenni s’asseoir sur la banquette destinée aux visiteurs, Kinross se présenta au comptoir d’accueil, où l’attendait l’employé d’une société de messagerie internationale.

— Vous avez un pli pour moi ?

— À remettre en main propre. Vous êtes le docteur Kinross ?

L’intéressé exhiba son badge. L’homme lui tendit un formulaire à signer et une large enveloppe matelassée. L’envoi provenait des États-Unis, avec un tampon fédéral officiel.

Scott revint près de Jenni, l’enveloppe à la main. Il s’assit près d’elle, décidé à l’ouvrir, lorsque tout à coup, la jeune femme remarqua les marques rouges sur son cou.

— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

— Souvenir de Sibérie. J’ai failli me faire étrangler par un rescapé.

— Hein ? Tu t’es fait attaquer ?

Elle écarta son col pour mieux voir et eut une exclamation de surprise.

— Sans Hold, je ne serais probablement plus là, fit Scott. Il a cassé le type en deux, comme ça.

Il claqua des doigts et souffla :

— Même si ce n’est pas très scientifique, je suis prêt à parier que ce qui s’est produit en Sibérie a un rapport direct avec ce fléau. Entre les patients de mon service et les rescapés de la mine, les symptômes se ressemblent beaucoup. Incapacité à gérer les objets, incapacité à communiquer, altération de certains instincts d’espèce, réactions obsessionnelles, violence. La différence, c’est l’âge, l’intensité, la condition physique des sujets et la simultanéité de leur évolution. Cela m’a fait penser aux malades qui s’ignoraient que tu as découverts grâce à tes recoupements d’analyses. L’idée d’une sorte d’Alzheimer foudroyant ne me paraît pas si absurde. Mais de toute façon, même si une horloge biologique ou génétique pourrait expliquer ce carnage, il doit forcément y avoir un élément qui l’a déclenché à ce moment précis et pour l’ensemble de cette petite communauté. Jenni, je ne sais pas si c’est d’avoir vu de mes yeux tous ces cadavres ou si c’est l’agression, mais là-bas, j’ai pris conscience d’un truc épouvantable. Le problème de la maladie n’est pas le seul que nous aurons à gérer. Tant qu’ils seront âgés, il faudra encadrer et soigner les malades. Par contre, si la maladie s’étend aux jeunes générations, le problème sera différent : il faudra s’en protéger parce qu’ils risquent de déclencher une vague de violence d’un nouveau genre. J’ose à peine imaginer ce que pourrait faire un type comme celui qui a failli me tuer s’il était lâché dans une ville…

L’idée fit frémir Jenni, qui préféra ne pas insister. Sur un ton artificiellement plus léger, elle déclara :

— Allez, ça suffit. Viens, je t’offre un thé.

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