Le Prisonnier De Zenda
- Автор: Hope Anthony
- Язык: французский
- Жанр: Другие приключения
Электронная книга - «Le Prisonnier De Zenda». Краткое содержание книги:
Quant au chagrin que cela pouvait causer à la princesse, il s’en souciait fort peu.
Et, après tout, pouvait-on dire qu’il eût tort? Si le roi reconquérait son trône, la princesse irait à lui, tout naturellement, qu’elle sût ou non le changement opéré dans la personne du roi.
Et si le roi ne nous était pas rendu? Nous n’avions jamais discuté entre nous cette hypothèse. Je ne crois pas me tromper en disant que, dans ce cas, l’idée de Sapt était de m’installer sur le trône de Ruritanie jusqu’à la fin de mes jours. Il y eût assis le diable plutôt que d’y voir le duc Noir.
Le bal fut magnifique. Je l’ouvris en dansant un quadrille avec la princesse Flavie, puis nous valsâmes ensemble. La foule avait les yeux braqués sur nous, et les commentaires allaient bon train.
Nous soupâmes l’un à côté de l’autre. Vers le milieu du souper, je me levai, et, debout, en présence de toute la cour, arrachant le cordon de la Rose Rouge que je portais, je le lui passai et lui mis la plaque de diamants autour du cou.
Après ce bel exploit, je me rassis au milieu d’un tonnerre d’applaudissements.
Sapt rayonnait. Fritz avait l’air sombre. Le reste du repas s’acheva en silence. Ni Flavie ni moi ne pouvions prononcer une seule parole.
À la fin Fritz me toucha l’épaule; je me levai, j’offris le bras à la princesse, et, traversant le hall, je me rendis dans le petit salon privé où l’on nous avait servi le café. Les fenêtres de ce salon ouvraient sur les jardins. La nuit était belle, fraîche, parfumée.
Les seigneurs et les dames d’honneur de service se retirèrent; nous restâmes seuls.
Flavie s’assit. Je demeurai debout devant elle. Oh! le rude combat qui se livrait dans mon âme! En vérité, je crois que, même alors, si elle n’avait pas levé vers moi ses beaux yeux, je serais resté maître de moi; mais, à ce moment, elle me considéra d’un regard plein d’interrogation, de prière. Une vive rougeur colora soudain ses joues et elle respira longuement. Ah! si vous l’aviez vue à ce moment! J’oubliai tout, le roi enfermé à Zenda, le faux roi de Strelsau. J’oubliai qu’elle était princesse et que moi je jouais un rôle, que j’étais un imposteur. Je me précipitai à ses genoux et m’emparai de ses mains. Je ne disais rien. Qu’aurais-je pu dire?
Les bruits atténués de la nuit, comme une romance sans parole, étaient plus éloquents qu’eussent pu l’être mes protestations, tandis que je baisais ses doigts.
Tout à coup, elle fit un geste comme pour me repousser, et s’écria:
«Mais, est-ce bien vrai? Est-ce bien vrai? N’est-ce pas uniquement par devoir, parce que vous le devez à votre peuple?
– Il est vrai, répondis-je d’une voix sourde, étouffée par l’émotion, vrai comme la vérité, que je vous aime, plus que ma vie, plus que la vérité, plus que l’honneur!»
Elle ne comprit pas le sens de mes paroles. Elle se rapprocha, en murmurant à mon oreille:
«Si vous n’étiez pas le roi, je pourrais vous dire combien je vous aime… Comment se fait-il, Rodolphe, que je vous aime tant maintenant?
– Maintenant?
– Mais oui, c’est depuis peu de temps. Avant, je ne vous aimais pas ainsi.»
Un grand flot d’orgueil triomphant m’emplit le cœur. C’était bien moi, Rodolphe Rassendyll, qui l’avait conquise.
«Vous ne m’aimiez pas auparavant? demandai-je.
– Il faut que ce soit l’effet de la couronne royale, car je vous aime depuis le jour du couronnement.
– Vous ne m’aimiez pas, alors, auparavant?» fis-je vivement.
Elle riait d’un rire très doux.
«Est-ce que vous seriez content si je répondais non?
– Ce «non» serait-il sincère?
– Oui», fit-elle, si bas, si bas que j’eus peine à l’entendre; puis elle reprit presque immédiatement:
«Soyez prudent, Rodolphe; soyez prudent, mon bien-aimé. Il va être furieux.
– Qui? Michel? Quand Michel serait le pire…
– Y a-t-il rien de pire?»
Une seule chance me restait encore pour sortir de cette impasse. Je fis un suprême effort, et, dominant mon émotion, j’abandonnai ses mains et me reculai de quelques pas. Aujourd’hui encore je me rappelle les gémissements de la brise dans les ormes du parc à cet instant.
«Et si je n’étais pas le roi, commençai-je. Si j’étais un simple gentilhomme?»
Avant que j’eusse terminé, sa main était dans la mienne.
«Si vous étiez un forçat dans la prison de Strelsau, vous seriez encore mon roi», dit-elle.
À voix basse, je murmurai: «Dieu me le pardonne!» et, tenant sa main dans la mienne, je répétai:
«Si je n’étais pas le roi…»
– Oh! oh! protesta-t-elle. Je ne mérite pas cela; je ne mérite pas que vous doutiez de mes sentiments.»
Elle recula légèrement.
Pendant plusieurs minutes nous restâmes ainsi face à face; et, tandis que je pressais ses mains, j’appelai à mon aide tout ce que la conscience et l’honneur me laissaient encore de forces pour lutter contre la fatalité des circonstances.
«Flavie, dis-je d’une voix étranglée et rauque qui ne semblait pas m’appartenir; Flavie, je ne suis pas…»
Comme je prononçais ces mots, comme elle levait les yeux vers moi, un pas lourd fit craquer le gravier du jardin.
Flavie poussa un cri. Ma phrase commencée expira sur mes lèvres. Sapt parut à l’une des portes-fenêtres. Il s’inclina profondément, me regardant d’un air sévère.
«Votre Majesté daignera m’excuser, dit-il, mais Son Éminence le cardinal attend déjà depuis un quart d’heure et désire prendre congé d’elle.»
Nos regards se croisèrent; et je lus dans ses yeux un reproche et un conseil.
Depuis combien de temps écoutait-il? Je l’ignore; ce que je sais, c’est qu’il était entré au bon moment.
«Il ne faut pas faire attendre Son Éminence», dis-je.
Mais Flavie, dans la tendresse de qui ne se projetait aucune ombre, les yeux brillants et les joues roses, tendit la main à Sapt avec un sourire radieux.
Elle ne parla pas; qu’aurait-elle pu dire qui eût ajouté à l’éloquence de son regard?
Un sourire triste plissa la lèvre du vieux soldat, et c’est avec une vraie émotion dans la voix que, lui baisant la main, il dit:
«Dans la joie comme dans la peine, dans la bonne fortune comme dans la mauvaise, que Dieu garde Votre Altesse Royale!»
Puis il ajouta, se redressant et se mettant au port d’arme:
«Mais, avant tout: Vive le roi! Dieu protège le roi!»
Flavie prit ma main et la baisa en murmurant:
«Amen… Dieu bon, amen!»
Nous rentrâmes dans la salle de bal, où nous nous trouvâmes séparés par nos devoirs respectifs. Chacun, après m’avoir fait ses adieux, allait prendre congé de la princesse. Sapt circulait dans la foule d’un air affairé, et partout où il avait passé ce n’étaient que sourires et murmures. Je ne doutais pas que, fidèle à son plan, il fût occupé à répandre la bonne nouvelle. Maintenir la couronne et vaincre le duc Noir, telle était sa résolution bien précise. Flavie, moi-même, et, hélas! le véritable roi enfermé à Zenda, étions les pièces de son échiquier; et les pièces d’un échiquier n’ont rien à voir avec la passion.