Saga
- Автор: Бенаквиста Тонино
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Saga». Краткое содержание книги:
– Parfaitement, dit Jérôme. Prenons ça comme un hommage. Ou mieux: une contribution personnelle du grand Anthony Shaffer à notre Saga débile.
Mathilde et Jérôme se serrent vigoureusement la main. J'ai soudain la conviction que ces deux-là n'ont pas intérêt à se perdre de vue dans l'avenir.
Le Vieux quitte sa chaise en s'étirant. Je me frotte les yeux pour chasser les scintillements de mon écran. II est bientôt 22 heures et nous avons plus de dix heures de boulot dans les pattes. J'ai envie de silence et d'un sommeil flash de dix minutes. C'est ce que mon ordinateur appelle le reset. Une petite touche et hop, la mémoire est lavée.
Nous sommes tous curieux de savoir ce que feront les autres pendant la diffusion du Pilote, cette nuit à quatre heures. Les frères Durietz vont se préparer un petit médianoche et se descendre l'épisode en pente douce, peinards. Mathilde sera auprès de sa mère, et moi, je vais m'évertuer à faire veiller Charlotte. Le Vieux, lui, se jure bien de dormir comme un bébé.
Pour la première fois, nous nous embrassons, tous les quatre. Une petite familiarité, comme pour une fête de fin d'année.
Un saint-pierre à l'oseille et une crème brûlée, voilà ce dont j'avais envie. Je n'ai trouvé qu'une boîte de maquereaux sauce diable et des yaourts. En revanche, j'ai acheté du Champagne, c'est Noël. Ou plutôt le Jour de l'an, et nous ne sommes qu'une poignée à le savoir. Je grimpe l'escalier comme dans un film, ouvre la porte en brandissant la bouteille, et crie le nom de Charlotte dans l'appartement. Tout à coup, je deviens l'amant romantique qui fait de la vie une fête sans fin. Il y a de la lumière dans la salle de bains, j'imagine sa peau nue dans les senteurs des îles. J'entre sans frapper, je vais plonger tout habillé dans la baignoire!
– Charlotte!
Buée. Touffeur.
– … Charlotte?
Elle y était, dans ce bain, il y a un quart d'heure à peine. La vapeur voile les miroirs et donne à l'air ce parfum tiède. Elle s'est même épilé les jambes, son rasoir électrique est sur le rebord de la baignoire. Cent fois, je lui ai dit que c'était dangereux. Je crie à nouveau son nom, mais sans conviction. Un post-it jaune collé sur la télé.
Je suis allée me faire raconter l'histoire que je préfère: la mienne. À demain, peut-être.
De toute façon elle se serait endormie devant ma Saga. J'aurais été obligé de tout lui expliquer et la moitié des images m'auraient échappé.
Jérôme et Tristan sont en pleine conversation devant un documentaire sur les alligators. Il est 3 h 45 du matin et il se passe plus de choses ici que dans la boîte de nuit la plus chaude de la capitale. Les deux frangins forment une sorte de club dont ils seraient les seuls membres, un salon nocturne où ils soulèvent de graves questions devant les images d'un monde en décomposition.
– C'est du bon et il est frais, dis-je en montrant la bouteille de Champagne.
Jérôme ne cherche pas a savoir pourquoi je ne suis pas ou j’avais prévu d'être, il en est presque content. Tristan se redresse, la position assise lui semble plus convenable pour accueillir un hôte imprévu. Il baisse le son de la télé, les alligators y perdent leurs râles mais continuent leur danse mystique. Je m'installe. Un petit verre de vodka rouge atterrit dans ma main.
– Imagine une carte de France, me dit Jérôme. Ferme les yeux… un hexagone couleur bistre… des petites dentelures sur des côtes bleutées… Tu y es?
– Je cafouille un peu vers le Finistère mais c'est bon.
– Imagine maintenant que les petits points rouges qui vont apparaître sont autant de télés allumées en ce moment même. Tu en vois?
Je joue le jeu avec grand sérieux et me concentre, une lampée de vodka dans la gorge.
– Tu en vois ou pas?
– Chuuuuuut…
Je colle le verre à mon front pour me rafraîchir.
– J'en vois une vers Biarritz. Une autre vient de s'allumer dans le Var. Trois ou quatre dans le Nord.
– Lille?
– Plutôt Caen.
– Normal, c'est bourré d'insomniaques et de marins, par là-bas. Et à Paris?
– Houlà… une bonne douzaine.
– Ça s'arrose, mec.
– Et celle de Saint-Junien? Rien vers Saint-Junien, dans la Haute-Vienne? dit une voix de stentor qui nous a tous fait sursauter.
– Louis? Qu'est-ce que tu fous là?
– On se croit vieux, on joue les blasés, on fait celui qui en a vu d'autres, et vers les 2 heures du matin on se réveille sans savoir pourquoi, fébrile.
Il prend place à mes côtés, un sac en plastique sur les genoux.
– Tu n'as rien vu vers la Haute-Vienne?
– Non.
– J'ai un ami là-bas qui avait promis de regarder, le salaud.
Il sort une petite boîte en bois qu'il décachette avec un ongle.
– Mes enfants, c'est soir de fête, non? Vous allez me voir abandonner ma sacro-sainte gauloise pour un de ces petits chefs-d'œuvre. J'espère que vous m'accompagnerez.
Des cigares longs comme l’avant-bras, présentés par trois dans des écrins qu'on aurait envie de fumer aussi.
– Des Lusitania, autant dire le rêve doré de tout amateur de Havane. Il dure très exactement une heure, générique compris.
Jérôme va ouvrir la fenêtre à toutes fins utiles pendant que le Vieux se pavane dans son canapé en préparant un cigare. Tristan rehausse un poil le son et zappe sur la bonne chaîne; se termine un documentaire sur les Causses ou les Cévennes. Dans deux minutes, la grand-messe. Le baptême de bébé. En tout cas, quelque chose de religieux. Nous nous préparons à allumer pieusement nos cigares quand un parfum nous fait dresser le nez. Une fragrance que nous connaissons par cœur, qui fait partie de nos jours, et qui nous manquait. Mathilde est là, sur le seuil, comme si elle demandait la permission d'entrer.
– J'étais certaine que maman allait s'endormir comme une bienheureuse. Je peux me joindre à vous?
Rien ne vaut les réunions de famille. Parce que, après tout, c'est notre bébé que nous sommes venus voir, comme à la clinique, en priant pour qu'il ne soit pas trop difforme.
– Avant de s'endormir, vous savez ce que maman a fait? Elle a allumé ses deux postes en pensant faire de l'audimat. N'est-ce pas adorable?
Elle dénoue une serviette de table remplie de cookies.
– Je suis nulle en cuisine mais pour ce qui est de la pâtisserie je me débrouille plutôt bien.
J'ai croqué dans un biscuit par politesse avant de l'engouffrer par gourmandise. L'odeur du chocolat a brusquement fait perdre toute timidité à Tristan. Jérôme nous sert à chacun une coupe de champagne et s'apprête à porter un toast quand apparaît le logo de la chaîne accompagné d'une petite fugue de Bach.
Unité Fiction présente
SAGA
– Cette aventure s'arrêtera peut-être ce soir, mais je tenais à vous dire que je n'oublierai jamais votre gentillesse à tous les trois, pour Tristan et moi. Je…
– Ta gueule et viens t'asseoir.
Nous avons chacun poussé un petit cri en voyant nos noms apparaître au générique. Ça ne fait que commencer, ils vont effleurer l'écran pendant les quatre-vingts nuits à venir! Le monde saura que j'existe! Même si le monde se réduit à trois ou quatre insomniaques égarés devant leur écran. Warhol a dit qu'au vingtième siècle nous aurons tous notre quart d'heure de gloire. Il avait sans doute raison, je regrette seulement que le mien soit tombé à 4 heures du matin.
La première image de la Saga nous précipite dans une cuisine à l'américaine. Deux énormes plantes vertes recouvrent un pan de mur, le coin living comprend une espèce de sofa bleu turquoise et deux fauteuils beiges, une table basse et un vaisselier hors d'âge. Un film porno des années soixante-dix n'aurait pas accordé plus de budget au mobilier, mais ce n'est plus le moment de dégoiser sur l’indigence des décors. La fugue de Bach s'achève et, au loin, on voit s'agiter une petite bonne femme, seule.