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Les jeudis de Julie

Электронная книга - «Les jeudis de Julie». Краткое содержание книги:

Willy rêvait de voiliers, Boris était le souffre-douleur d'une famille désargentée et Gildas surgissait de l'inconnu sur une puissante moto. Tels étaient les amis de Julie que sa mère, Marie Lacaze, ne rencontrait jamais et pour cause puisque tous étaient nés de l'imagination de la petite fille. Imagination excessive, jeux innocents, jeux dangereux ? Julie n'avait que onze ans et tout cela n'était-il pas habituel ? Jusqu'à ce que le drame, horrible, éclate à cause du zèle des adultes qui n'ont jamais eu d'imagination créative. Et la mère de Julie en arrive à se demander si les Willy, Gildas et autre Boris sont en fait des personnages imaginaires.
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Lorsqu’elle revint le samedi suivant la caravane n’était plus là. Elle ne trouva pas la moindre trace du séjour de ces quatre personnes au bord de l’eau. Ils avaient dû apprendre ce qui s’était passé dans la vieille maison et préférer filer. Pascal avait peut-être même fait pression sur ses parents pour quitter cet endroit.

De leur court séjour ne restait qu’un vieux robinet réparé qui laissait filer de temps en temps une goutte. En le contemplant, Marie se fortifiait dans ses intentions de poursuivre ses recherches. Maintenant, il lui fallait savoir qui se cachait sous le nom de Boris Romanov. Et enfin, si elle réussissait à découvrir ce second camarade épisodique, peut-être aurait-elle l’espoir de découvrir le troisième, le plus étrange, le plus dangereux également. Willy et Boris n’avaient que douze ans. Willy avait des dons certains pour l’arnaque. Elle ignorait ce que Boris avait pu faire pour disparaître de la vie de Julie mais elle se doutait de ce que Gildas avait fait.

Le samedi elle vint jusqu’à la maison. Le dimanche elle fut très tôt auprès de Julie. Toutes ces questions qu’elle aurait voulu lui poser la rendirent silencieuse, fébrile, presque désagréable si bien que la fillette s’en rendit compte.

— Tu as des soucis ? demanda-t-elle.

Marie savait qu’elle ne retrouverait pas meilleure entrée en matière pour lui parler de Willy, de Boris et de Gildas mais, brusquement, elle n’en avait pas la force. Julie avait été profondément déçue par Willy. Boris n’avait pas dû être un compagnon estimable. Était-elle une mère stupide, convaincue que sa fille possédait toutes les qualités ? Peut-être, mais Julie ne supportait ni la médiocrité ni le sordide. Avec Willy elle avait parlé de grand voilier et Pascal ne s’en souvenait même pas. Dans son isolement elle avait soif d’affection, d’amitié sincère et n’avait dû rencontrer que des gosses comme tous les gosses. Pas plus. Mais Gildas n’était plus un gosse.

— Tu as quelque chose à me dire ? demanda Julie. Tes lèvres se gonflent comme si des mots les poussaient. La psychologue dit qu’il ne faut pas garder certaines choses en soi, qu’il faut parler… Comment dit-elle déjà ? Dialoguer, communiquer…

— Est-ce que tu dialogues ? demanda Marie attentive.

— J’essaye mais ce n’est pas toujours facile.

— De quoi parles-tu ?

— De papa, de Simon.

Comme elle paraissait guetter l’apparition de larmes dans les yeux de sa mère celle-ci réussit à se dominer.

— Tu le veux bien, n’est-ce pas ?

— Bien sûr, dit Marie. Cette psychologue a raison. Nous avons trop gardé de choses au plus profond de nous… Parles-tu d’autre chose ?

— Non, dit Julie avec un léger froncement de sourcils.

Depuis qu’elle était à l’institution on lui coupait sa frange un peu plus court ce qui changeait l’expression du petit visage triangulaire. Elle avait moins l’air d’une sauvageonne ainsi mais perdait une certaine personnalité.

— De quoi devrais-je parler ? demanda-t-elle comme pour faire plaisir à sa mère.

Faire plaisir ! Voilà ce qu’elle souhaitait désormais. Faire plaisir aux adultes de l’institution, à ses camarades, à sa mère, au monde entier pour qu’on ne l’embête plus, pour qu’on la laisse tranquillement conserver son petit recoin de rêves et d’espoir.

— Toi seule le décides, répondit Marie.

— On ne peut quand même pas tout dire.

— Non, dit Marie, on ne peut pas tout dire.

— Je parle aussi de nous.

— De la maison ? demanda Marie sans réfléchir.

Le petit visage se ferma. Ce n’était pas une image littéraire. Les yeux perdirent leur lumière, le nez se pinça et la bouche avala ses lèvres rondes. Marie pensa à une maison qu’un ouragan menace et dont les occupants verrouillent chaque ouverture. D’un seul coup, la maison semble déserte, abandonnée. Il n’y a plus de clarté aux vitres et même plus de fumée qui sort de la cheminée. Julie n’accepterait plus jamais de parler de sa maison.

— Tu parles de l’école ?

— Quelquefois, murmura Julie sans grand enthousiasme.

— De tes amis ? murmura sa mère.

— Je n’avais pas d’amis, répondit doucement sa fille.

— Mais si, souviens-toi… Tu as eu quelques amis… Ceux que tu rencontrais au bord de l’étang.

Elles étaient assises sur une murette de briques. Julie se leva soudain.

— Il faut que je rentre.

— Mais ce n’est pas l’heure, dit Marie désolée. Nous avons encore du temps devant nous.

— Je préfère rentrer.

Marie s’efforça de l’admettre mais vécut quelques secondes horribles.

— Comme tu voudras, dit-elle en se levant comme une paralytique essayant de marcher. C’est toi qui décides… Que veux-tu que je t’apporte la prochaine fois ?

— Je ne sais pas… Je ne veux rien…

Marie s’en alla. Pour ne pas rentrer trop tôt dans ce petit appartement qu’elle n’aimait guère, elle fit un détour par la maison de l’étang. Celle-là non plus elle ne pouvait plus l’aimer mais elle y avait vécu heureuse de longues années. La mort violente de Germaine l’avait en quelque sorte frappée d’un sort. Il lui fallait insister, la conquérir de nouveau. Julie ne voulait plus qu’on en parle. Elle ne pourrait jamais plus y pénétrer sans revoir sa tante Germaine montant l’escalier, un sourire mauvais aux lèvres. Sa tante qui allait la surprendre…

« Non, se dit-elle, je n’ai aucune preuve, même pas une certitude. Juste une hypothèse et si je n’avais pas découvert que Willy existait vraiment ce ne serait qu’une chose vague que je traînerais en moi comme un malaise. »

Sans sortir de la voiture, elle contemplait la maison. Le soleil couchant projetait son ombre sur la 2 CV, une ombre froide semblait-il, hostile, une ombre qui la faisait frissonner. Ce n’était ni le jour ni l’heure d’affronter la vieille bâtisse, son couloir humide où flottait une odeur fade. Une réelle odeur de mort que les deux maçons qui l’avaient aidée à déménager avaient eux-mêmes senti. Elle les avait entendus y faire allusion. Le sang de Germaine avait dû filtrer entre les marches, tomber dans le petit cagibi tout à côté de la porte que sa belle-sœur avait forcée ce jeudi-là. Un litre, deux litres de sang peut-être. On ne pourrait jamais faire disparaître complètement son odeur.

Mais Willy demeura longtemps la seule certitude de ses recherches acharnées. Vint le mois d’août et les quinze jours qu’elles passèrent dans un petit village de l’Ariège. Marie avait loué deux pièces peu confortables mais il lui sembla que Julie repartit heureuse de ce séjour. Elles riaient beaucoup et pour des riens, faisaient de longues promenades, allaient parfois prendre un repas dans un petit restaurant aux prix doux. Mais Marie ne retrouva jamais la Julie d’avant et il lui sembla que l’enfant n’avait aucun chagrin de revenir à son institution. Pourtant, elle lui avait parlé de son petit appartement de Sigean. Julie l’écoutait attentivement mais ne manifesta jamais le désir de revenir là-bas. Le juge pour enfants devait avoir raison. Elle devrait chercher du travail ailleurs, bien plus loin, oublier cette région.

Une fois seule, elle connut plusieurs semaines de grand désespoir, lutta en aveugle contre sa solitude, contre l’indifférence générale. Elle n’allait que rarement à la maison de l’étang, et alors elle traversait le couloir en bloquant ses poumons, se réfugiait dans la cuisine.

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