François Le Champi
- Автор: Sand George
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «François Le Champi». Краткое содержание книги:
– Quand même le bon Dieu permettrait cela, dit Madeleine, il faut savoir souffrir ce qu’on ne peut empêcher. Il faut surtout ne pas empirer son mauvais sort en regimbant contre. Imagine-toi que je suis bien malheureuse, et demande-toi combien plus je le deviendrai si j’apprends que tu es malade, dégoûté de vivre et ne voulant pas te consoler. Au lieu que si je trouve un peu de soulagement dans mes peines, ce sera de savoir que tu te comportes bien et que tu te maintiens en courage et santé pour l’amour de moi.
Cette dernière bonne raison donna gagné à Madeleine. Le champi s’y rendit et lui promit à deux genoux, comme on promet en confession, de faire tout son possible pour porter bravement sa peine.
– Allons, dit-il en essuyant ses yeux moites, je partirai de grand matin, et je vous dis adieu ici, ma mère Madeleine! Adieu pour la vie, peut-être; car vous ne me dites point si je pourrai jamais vous revoir et causer avec vous. Si vous pensez que ce bonheur-là ne doive plus m’arriver, ne m’en dites rien car je perdrais le courage de vivre. Laissez-moi garder l’espérance de vous retrouver un jour ici, à cette claire fontaine où je vous ai trouvée pour la première fois il y aura tantôt onze ans. Depuis ce jour jusqu’à celui d’aujourd’hui, je n’ai eu que du contentement; et le bonheur que Dieu et vous m’avez donné, je ne dois pas le mettre en oubli, mais en souvenance pour m’aider à prendre, à compter de demain, le temps et le sort comme ils viendront. Je m’en vais avec un cœur tout transpercé et morfondu d’angoisse, en songeant que je ne vous laisse pas heureuse et que je vous ôte, en m’ôtant d’à côté de vous, le meilleur de vos amis; mais vous m’avez dit que si je n’essayais pas de me consoler, vous seriez plus désolée. Je me consolerai donc comme je pourrai en pensant à vous, et je suis trop ami de votre amitié pour vouloir la perdre en devenant lâche. Adieu, madame Blanchet, laissez-moi un peu ici tout seul; je serai mieux quand j’aurai pleuré tout mon soûl. S’il tombe de mes larmes dans cette fontaine, vous songerez à moi toutes les fois que vous y viendrez laver. Je veux aussi y cueillir de la menthe pour embaumer mon linge, car je vas tout à l’heure faire mon paquet; et tant que je sentirai sur moi cette odeur-là, je me figurerai que je suis ici et que je vous vois. Adieu, adieu, ma chère mère, je ne veux pas retourner à la maison. Je pourrais bien embrasser mon Jeannie sans l’éveiller, mais je ne m’en sens pas le courage. Vous l’embrasserez pour moi, je vous en prie, et pour ne pas qu’il me pleure, vous lui direz demain que je dois retourner bientôt. Comme cela, en m’attendant, il m’oubliera un peu; et, par la suite du temps, vous lui parlerez de son pauvre François afin qu’il ne m’oublie trop. Donnez-moi votre bénédiction, Madeleine, comme vous me l’avez donnée le jour de ma première communion. Il me la faut pour avoir la grâce de Dieu.
Et le pauvre champi se mit à deux genoux en disant à Madeleine que si jamais, contre son gré, il lui avait fait quelque offense, elle eût à la lui pardonner.
Madeleine jura qu’elle n’avait rien à lui pardonner et qu’elle lui donnait une bénédiction dont elle voudrait pouvoir rendre l’effet aussi propice que de celle de Dieu.
– Eh bien! dit François, à présent que je vas redevenir champi et que personne ne m’aimera plus, ne voulez-vous pas m’embrasser comme vous m’avez embrassé, par faveur, le jour de ma première communion? j’aurai grand besoin de me remémorer tout cela, pour être bien sûr que vous continuez, dans votre cœur, à me servir de mère.
Madeleine embrassa le champi dans le même esprit de religion que quand il était petit enfant. Pourtant si le monde l’eût vu, on aurait donné raison à M. Blanchet de sa fâcherie et on aurait critiqué cette honnête femme qui ne pensait point à mal, et à qui la vierge Marie ne fit point péché de son action.
– Ni moi non plus, dit la servante de M. le curé.
– Et moi encore moins, repartit le chanvreur. Et continuant:
Elle s’en revint à la maison, dit-il, où de la nuit elle ne dormit miette. Elle entendit bien rentrer François qui vint faire son paquet dans la chambre à côté, et elle l’entendit aussi sortir à la piquette du jour. Elle ne se dérangea qu’il ne fût un peu loin, pour ne point changer son courage en faiblesse, et quand elle l’entendit passer sur le petit pont, elle entre-bâilla subtilement sa porte, sans se montrer, afin de le voir de loin encore une fois. Elle le vit s’arrêter et regarder la rivière et le moulin, comme pour leur dire adieu. Et puis il s’en alla bien vite, après avoir cueilli un feuillage de peuplier qu’il mit à son chapeau, comme c’est la coutume quand on va à la loue pour montrer qu’on cherche une place.
Maître Blanchet arriva sur le midi et ne dit mot jusqu’à ce que sa femme lui dit:
– Eh bien, il faut aller à la loue pour avoir un autre garçon de moulin, car François est parti et vous voilà sans serviteur.
– Cela suffit, ma femme, répondit Blanchet, j’y vais aller et je vous avertis de ne pas compter sur un jeune.
Voilà tout le remerciement qu’il lui fit de sa soumission, et elle se sentit si peinée qu’elle ne put s’empêcher de le montrer.
– Cadet Blanchet, dit-elle, j’ai obéi à votre volonté: j’ai renvoyé un bon sujet sans motif, et à regret je ne vous le cache pas. Je ne vous demande pas de m’en savoir gré; mais, à mon tour, je vous donne un commandement: c’est de ne pas me faire d’affront parce que je n’en mérite pas.
Elle dit cela d’une manière que Blanchet ne lui connaissait point et qui fit de l’effet sur lui.
– Allons, femme, dit-il en lui tendant la main, faisons la paix sur cette chose-là et n’y pensons plus. Peut-être que j’ai été un peu trop précipiteux dans mes paroles; mais c’est que, voyez-vous, j’avais des raisons pour ne point me fier à ce champi. C’est le diable qui met ces enfants-là dans le monde, et il est toujours après eux. Quand ils sont bons sujets d’un côté, ils sont mauvais garnements sur un autre point. Ainsi je sais bien que je trouverai malaisément un domestique aussi rude au travail que celui-là; mais le diable, qui est son père, lui avait soufflé le libertinage dans l’oreille, et je sais une femme qui a eu à s’en plaindre.
– Cette femme-là n’est pas la vôtre, répondit Madeleine, et il se peut qu’elle mente. Quand elle dirait vrai, ce ne serait point de quoi me soupçonner.