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Tire-m'en deux, c'est pour offrir

Электронная книга - «Tire-m'en deux, c'est pour offrir». Краткое содержание книги:

Nous autres, les grands romanciers du siècle, avons une préférence marquée pour certains de nos enfants, parce que nous les jugeons plus beaux que les autres, voire même plus proches de nous.
C'est le cas du présent chef-d'œuvre.
En l'écrivant, je me suis mis à l'aimer, à bien l'aimer.
J'aurais voulu y passer mes vacances ; peut-être même le restant de mes jours.
Un pareil engouement doit bien cacher quelque chose, non ?
Ou si je deviens gâtoche ?
A toi de juger !
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— Heu, non.

— Moi, très vaguement ; elle a épousé, voici une dizaine d’années, le comte de Bruyère habitant le château d’Empot, Loiret. J’aimerais savoir ce qu’elle est devenue, où elle se trouve, et surtout ce qu’elle fabriquait dans l’après-midi du 4 avril 1976. Tu t’attelles ?

— Naturellement, monsieur le commissaire.

— Actuellement, je suis dans la région d’Orléans, je rentre, tu pourras m’appeler chez Béru, au cours de la soirée. Merde !

Gland comme un fruit de chêne, je contemple ma voiture à travers la vitre de la cabine. Ma voiture dans laquelle on est en train d’injecter du super à j’sais plus combien le litre. Ma voiture dont le pompiste nettoie le pare-brise au moyen d’un petit râteau caoutchouteux. Ma voiture vide.

— Que vous arrive-t-il, monsieur le commissaire ? s’alarme le gars Mathias.

— Je viens seulement de m’apercevoir que j’ai oublié Pinaud.

— Où cela, monsieur le commissaire ?

— Dans un hospice de vieillards.

Le Rouquemoute éclate de rire.

— En ce cas, le mal n’est pas grand, monsieur le commissaire. Il fallait bien que ça arrive un jour ou l’autre !

* * *

Je pense te l’avoir déjà dit, mais quelle importance ? Tu raffoles tant tellement de la rabâche. Il suffi de te voir devant ton poste de tévé, les périodes électorales, combien tu bois leurs paroles à tous ces nœuds volants, les prenant pour des prophètes, sans piger que ce sont des gus qui font un métier. T’as seulement jamais envisagé la chose sous cet angle, je parie, pauvre bazu. Que ces valeureux facteurs, ils font le métier de politiciens, comme toi celui de plombier ou de chauffeur de taxi. Et si on t’amenait un chauffeur de taxoche devant les caméras, tu t’intéresserais à ses professions de foi ? Tu leur accorderais pour deux francs vingt-cinq d’intérêt hein, l’artiste ? Mon œil ! Que dis-je : mon cul ! Eux, les ticards, ils brodent sur le canevas de leur parti. Leur matière première ? La salive. D’ailleurs, t’as qu’à remarquer le nombre d’avocats qui virent leur cuti pour s’engager dans la ticaillerie. Françaises, Français ! Ils écoutent même pas ce qu’ils disent. Et leurs affrontements où tu t’escrimes à leur donner des points, qu’ensuite, eux autres, vont écluser une boutanche de rouille à la connerie de nous tous, si constante, si facilement épatable. Oh ! merde, depuis le temps que ça dure, et que ça durera encore ! Françaises, Français ! La mouillette, slips imbibés, z’yeux en entrée (ou en sortie) de tunnel. Le palais des mirages. Un jour viendra ! De gloire. Toute honte bue, pissée.

Pour t’en revenir : je pense te l’avoir déjà dit, mais chaque fois que je sonne à la lourde des Bérurier, je m’attends à ce qu’éclate l’air fameux de L’Entrée des Gladiateurs, cet hymne du cirque. En général, les cirques n’ont pas de portes, mais des entrées, et ils en ont plusieurs. Chez le Gravos, y en en a qu’une, modeste, étroite, ça fait plus intime. Le spectacle qui se déroule à l’intérieur t’appartient davantage. Tu en es, pour un moment, le bénéficiaire exclusif.

Sonnette.

C’est Berthe qui vient délourder, à ma grande déconvenue, car j’espérais Marie-Marie. Une Berthe élégante, corsage de soie blanc, pantalon noir. Tu dirais un poster géant d’insecte de la Sud Amérique. Son bide, son cul, ses nichemards composent un volume bizarre que tu serais tenté de classifier en prothorax, mésothorax, abdomen (public) annelé où convergent les trachées respiratoires.

Elle arbore une coiffure guerrière, la Baleine. Tous ses crins regroupés sur le dessus de la théière, et ligotés par un ruban de velours bleu. Cette fois, ses boucles d’oreilles battent le record : elles représentent deux danseuses en train de faire le grand écart. On leur voit le slip blanc, un brin de la chatte, même, en regardant par en dessous. Elles portent des jupettes en strass vert, pailleté d’argent, un soutien-loloche jaune canari à étoiles rouges. Elles sont l’une blonde, l’autre brune, et mesurent dix centimètres de large sur six de haut (le grand écart, je te dis).

Berthy m’effusionne, comme un Saint-Jacques de Compostelle en me compostant chaque joue de son rouge à lèvres bleuâtre et gras.

— On a un dîner de gala, m’annonce-t-elle, venez vite, cher Antoine, vous arrivez pour le dessert. Mais p’t-être n’avez-vous pas briffé, en ce cas, j’ai de beaux restes à vous propositionner.

La tornade du foyer m’emporte jusqu’à la salle à manger où trois autres personnes sont réunies dans mon attente. Il y a Bérurier, bien sûr, et puis un couple. La femme est timide, avec un grand nez et des yeux bleu-con. Le mari a la taille de Sa Majesté, et il doit peser un peu plus qu’elle, mais le poids est réparti différemment : assez peu de bide, mais un excédent de muscles.

— Ah ! le v’là ! exclame Béru pour m’accueillir. J’vous présente le fameux Santantonio, les gars, le mec qui remplace la moutarde forte et le Petit Larousse.

Puis, à moi, en me désignant l’homme :

— Tu le remets ?

J’examine le volumineux personnage au front étroit, au cou indécapitable, aux épaules semblables à la carène d’une moissonneuse-batteuse.

— Je ne crois pas avoir le privilège de connaître monsieur, m’excusé-je.

Le Mammouth se rengorge :

— Adrien Ganachet !

Cette déclaration n’éclaire pas pour autant ma lanterne, laquelle doit être sourde comme un pot.

— Non, je ne vois pas.

— Mais enfin, bordel, s’impatiente Gradube : Adrien Ganachet c’est pas n’importe qui ! L’haltère-égo, l’hémophile, champion des Hautes-Seine de l’épaulette-jetée, quoi merde. Il soulève deux tonnes à l’arraché !

— Oh, oui, où avais-je la tête, me hâté-je de mentir. Très honoré de vous rencontrer, monsieur Ganachet !

Le colosse prend ma pauvre petite dextre de ploutocrate encéphalique et la comprime à s’en faire un jus de citron.

— Enchanté, il déclare.

Je considère le moignon qu’il m’abandonne, le juge inapte à resservir et tends ma main gauche à la dame qui en fait autant, mais pour des raisons congénitales.

Berthe m’abat sur une chaise, le Gros me verse un grand coup de Pommard à trois francs-verre-non-repris, et puis la soirée se remet en branle.

Les Ganachet sont leurs nouveaux voisins du rez-de-chaussée. Premier dîner : les relations se nouent. Il est déjà écrit dans les étoiles du firmament que Berthe se fera l’haltérophile avant la prochaine mousson, si toutefois ce monte-charge possède le chibre que ses monstrueux biceps font espérer. Peut-être Alexandre-Benoît cherchera-t-il de son côté à fourrer Mme Ganachet, à l’occasion, mais ça reste évasif car elle n’a pas le gabarit propice à allumer les convoitises du Mastar.

Il lui faut du volume, à Mister Queue-d’âne, du plantureux, fondant, qui vous flotte dessous comme de la gélatine. La Ganachet, elle est en défaut cruel de ce côté-là… Plutôt maigrelette, style serviteur muet avec la presse serrable pour le pantalon. Cela dit, assez sympa pour quelqu’un de con et de docile.

Quant à Ganachet, il a la gloire fréquentable. S’il roule des mécaniques, c’est uniquement pour l’entretien de l’outil, et parce qu’il ne peut plus faire autrement maintenant qu’il a acquis des biscotos pareils à des pneus de semi-remorque.

On jaffe le dessert à Berthy ; les desserts plus exactement car elle amène successivement une bassine de mousse au chocolat, un baba au rhum grand comme le Panthéon (où j’interdis qu’on m’inhume, malgré la présence de Victor Hugo, parce que comme endroit chiatique, tu m’en reparleras !), une corbeille de beignets aux pommes, une lessiveuse de pruneaux (très indiqué pour les fins de repas, précise l’hôtesse, car cela fait aller du corps), et enfin une pièce montée que ces bonnes gens se mettent à démonter avec la promptitude due à la technique dont font preuve les machinistes de cirque pour évacuer le chapiteau sur la place du village.

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