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Premier bilan après l'apocalypse

Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:

Premier bilan après l'apocalypse - L'apocalypse, serait-ce donc l'édition numérique, ou comme dans Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, la température à laquelle le papier se consume ? Frédéric Beigbeder sauve ici du brasier les 100 œuvres qu'il souhaite conserver au XXIe siècle, sous la forme d'un hit-parade intime. C'est un classement totalement personnel, égotiste, joyeux, inattendu, parfois classique (André Gide, Fitzgerald, Paul Jean Toulet, Salinger et d'autres grands), souvent surprenant (Patrick Besson, Bret Easton Ellis, Régis Jauffret, Simon Liberati, Gabriel Matzneff, et d'autres perturbateurs). Avec ce manifeste, c'est le Beigbeder livresque que nous découvrons, en même temps qu'une autobiographie en fragments, un autoportrait en lecteur.Son goût est sûr, il aime cette littérature de têtes brûlées, de fous, furieux, désespérés, romantiques, d’enfants éternels, des joueurs, des alcooliques, des dopés célestes.Vincent Jaury, Transfuge.
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Prenons un exemple concret : lire en avion. Quand nous tournions les pages de romans en papier, nous pouvions apercevoir, durant le voyage, le titre du livre que parcourait notre jolie voisine. Maintenant qu’elle lit sur une tablette informatique, on ne voit qu’un logo en forme de pomme grignotée. Je préférais quand elle laissait trainer négligemment la couverture blanche d’Amants, heureux amants sur son accoudoir… Ce qui était beau dans le livre de papier, c’était sa condition d’objet unique, avec une couverture et une tranche différentes de toutes les autres couvertures et tranches. Chaque roman était un objet rare : écrire c’était fabriquer cet objet, le polir, l’imaginer, le rêver, comme un sculpteur. Je n’ai jamais écrit qu’en fantasmant sur l’objet final, sa taille, sa forme, son odeur. J’ai toujours eu besoin de visualiser la couverture, le titre, avec bien sûr mon nom en haut de l’affiche, en caractères gras. Lire (ou écrire) sur une tablette électronique c’est tenir entre ses mains un port de passage, une gare miniature où circulent les œuvres transitoires et interchangeables. Chaque livre en papier était différent ; la liseuse est indifférente, elle ne change pas de forme à chaque roman. Quel que soit le texte que vous lisez (ou écrivez), elle restera toujours identique : entre vos mains, Les Fleurs du mal pèseront le même poids que Belle du seigneur.

Autre apocalypse : la fin d’un beau geste. Pensez-vous franchement que l’acte de lire un livre en papier est le même que celui de cliquer sur un écran tactile ? Lire un objet unique en tournant des pages réelles, c’est-à-dire en avançant dans l’intrigue PHYSIQUEMENT, n’a absolument rien de commun avec le geste de glisser son index sur une surface froide, même si Apple a eu la délicate attention de prévoir un bruitage de papier à chaque fois que le lecteur électronique change de page (détail qui, au passage, trahit le complexe d’infériorité des partisans du numérique). Si l’on se souvient que Julien Sorel prend la main de Madame de Rénal au premier tiers du Rouge et le Noir, c’est parce que l’objet de papier permettait de PROGRESSER vers cette apothéose. On l’avait presque VISUALISEE en tournant chaque page du roman, pendant que Julien élaborait sa stratégie de séduction. Chaque roman de papier que j’ai lu reste gravé dans ma mémoire rétinienne. De même que son odeur ! On respirait l’odeur du papier, avec réminiscences de bibliothèques municipales parfumées au linoléum, souvenirs olfactifs de la cire du parquet de la villa Navarre à Pau ; l’odeur du papier faisait voyager dans l’espace-temps, vers le fauteuil branlant de grand-père où l’on s’engourdissait en rêvant. Les fibres végétales composant la texture du papier, l’encre à peine sèche dégageait des effluves raffinés… Quelle odeur a le livre électronique ? Celle du métal.

Les pages lues sur papier étaient une conquête, lire c’était déchiffrer un univers, comme un explorateur ou un alpiniste du cerveau humain. La lecture sur papier était davantage qu’une distraction, c’était une victoire ; je me souviens de ma fierté en refermant Splendeurs et misères des courtisanes ou Crime et châtiment : ça y était, j’avais fini, je savais tout de Rastignac ou Raskolnikov, et je refermais leurs vies fictives sur mes genoux avec la satisfaction du devoir accompli. La liseuse électronique ne fait pas de nous des lecteurs qui avancent dans une œuvre, s’enfoncent dans un monde étranger pour s’évader du nôtre, mais des consommateurs blasés, automates dispersés, zappeurs impatients, cliqueurs distraits. Le risque d’A.D.D. (Attention Déficit Disorder), c’est-à-dire ce syndrome de déconcentration qui touche de plus en plus de victimes des ordinateurs, est démultiplié lorsqu’on lit sur une tablette qui reçoit des e-mails, des vidéos, des chansons, des chats, des posts, alertes, skype, tweets, et des beeps et des blurps, sans compter les virus et pannes qui vous interrompent en plein monologue intérieur de Molly Bloom. Nous ne pourrons bientôt plus visiter le cerveau des génies, puisque le nôtre sera débordé, passif, voire buggé. Paul Morand s’inquiétait déjà dans son Journal inutile (bien avant l’invention de l’iPad) : « La concentration : il faudrait l’enseigner aux enfants, avoir des classes de concentration ; et de mémoire (les jésuites, seuls, l’ont compris). On ne réussit qu’en pensant à une seule chose, que ce soit à un personnage de roman, ou à une fortune à faire. »

Il y a dix ans, en 2001, c’est-à-dire bien avant la fin du monde littéraire, je me suis mis en tête de commenter les 50 livres du siècle choisis par les Français (un sondage Le Monde et Fnac) :

1) L’étranger d’Albert Camus (1942)

2) À la recherche du temps perdu de Marcel Proust (1913–1927)

3) Le procès de Franz Kafka (1925)

4) Le petit prince d’Antoine de Saint-Exupéry (1943)

5) La condition humaine d’André Malraux (1933)

6) Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline (1932)

7) Les raisins de la colère de John Steinbeck (1939)

8) Pour qui sonne le glas d’Ernest Hemingway (1940)

9) Le grand Meaulnes d’Alain-Fournier (1913)

10) L’écume des jours de Boris Vian (1947)

11) Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir (1949)

12) En attendant Godot de Samuel Beckett (1953)

13) L’être et le néant de Jean-Paul Sartre (1943)

14) Le nom de la rose d’Umberto Eco (1981)

15) L’archipel du goulag d’Alexandre Soljénitsyne (1973)

16) Paroles de Jacques Prévert (1946)

17) Alcools de Guillaume Apollinaire (1913)

18) Le lotus bleu d’Hergé (1936)

19) Journal d’Anne Frank (1947)

20) Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss (1955)

21) Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932)

22) 1984 de George Orwell (1948)

23) Astérix le gaulois de Goscinny et Uderzo (1959)

24) La cantatrice chauve d’Eugène Ionesco (1950)

25) Trois essais sur la théorie sexuelle de Sigmund Freud (1905)

26) L’œuvre au noir de Marguerite Yourcenar (1968)

27) Lolita de Vladimir Nabokov (1955)

28) Ulysse de James Joyce (1922)

29) Le désert des tartares de Dino Buzzati (1940)

30) Les faux-monnayeurs d’André Gide (1925)

31) Le hussard sur le toit de Jean Giono (1951)

32) Belle du seigneur d’Albert Cohen (1968)

33) Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez (1967)

34) Le bruit et la fureur de William Faulkner (1929)

35) Thérèse Desqueyroux de François Mauriac (1927)

36) Zazie dans le métro de Raymond Queneau (1959)

37) La confusion des sentiments de Stefan Zweig (1926)

38) Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell (1936)

39) L’amant de Lady Chatterley de D.H. Lawrence (1928)

40) La montagne magique de Thomas Mann (1924)

41) Bonjour tristesse de Françoise Sagan (1954)

42) Le silence de la mer de Vercors (1942)

43) La vie mode d’emploi de Georges Perec (1978)

44) Le chien des Baskerville d’Arthur Conan Doyle (1902)

45) Sous le soleil de Satan de Georges Bernanos (1926)

46) Gatsby le magnifique de Francis Scott Fitzgerald (1925)

47) La plaisanterie de Milan Kundera (1967)

48) Le mépris d’Alberto Moravia (1954)

49) Le meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie (1926)

50) Nadja d’André Breton (1928)

Voyant la dématérialisation approcher dans l’indifférence (ou la complicité) générale, j’ai décidé d’établir une nouvelle liste du XXe siècle, celle de MES 100 LIVRES PRÉFÉRÉS À LIRE SUR PAPIER AVANT QU’IL NE SOIT TROP TARD. Le top 50 des Français de 2000 ne me déplaisait pas ; leur liste était éclectique, consensuelle, équilibrée, mais elle possédait un grave défaut : ce n’était pas la mienne, c’était la vôtre ! J’avais envie de dresser un autre « hit-parade du dernier siècle » plus subjectif, injuste, bancal, intime. Plus récent aussi car je considère comme criminel de ne défendre que les morts, c’est-à-dire ceux qui ont le moins besoin de notre aide. Je dois beaucoup à mes contemporains : je ne vois pas pourquoi la plupart des historiens de la littérature punissent certains auteurs d’être toujours en vie. Comme le notait Valéry Larbaud dans Fermina Marquez, en 1911 : « MM. Les surveillants généraux, qui se montent des bibliothèques avec les romans confisqués aux élèves, vous donneront à entendre que, pour commencer à avoir du talent, un auteur doit être mort depuis soixante-quinze ans. » Je n’ai pas la patience d’attendre le verdict de la postérité. L’avantage des auteurs vivants, c’est qu’on peut les croiser, devenir leur copain ou leur ennemi, leur poser des questions sur leur méthode de travail et (éventuellement) écouter leurs réponses, s’influencer, se comparer, s’estimer, se disputer, se réconcilier, coucher avec, vomir dessus. Une bonne partie des auteurs cités dans mon hit-parade n’ont jamais été mentionnés dans aucun essai littéraire. Plutôt que de proposer une hiérarchie alternative (tous les classements artistiques sont faux par définition, car l’art n’est pas une course de chevaux), le but de ce livre est de rétablir une justice : pendant que la littérature française s’endormait sur ses lauriers depuis la mort de Proust, Céline, Sartre et Camus, un certain nombre d’auteurs étrangers l’ont réveillée, et une bande d’écrivains français est née de ce bazar planétaire nommé mondialisation. Cette génération — Besson, Carrère, Despentes, Houellebecq, Jauffret, Moix, Nothomb, Pille, etc. — est en train de s’imposer petit à petit, à l’usure, un peu partout dans le monde : raison pour laquelle les prix Goncourt et Renaudot 2010 étaient plus émouvants que d’habitude. Pour la première fois, les voici tous (français et étrangers) inventoriés par un petit confrère qui a contribué, quelquefois, par son agitation désordonnée, à en révéler certains.

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