Chroniques
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #38
- Язык: французский
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Chroniques». Краткое содержание книги:
Au bout de quelques minutes, tout malaise avait disparu. Alors on ouvrit la petite trappe ronde que nous entourions, et j’aperçus, là-bas, très loin, au bout d’une longue cheminée, une lueur vague et des hommes qui remuaient.
Il fallait descendre par ce tuyau au moyen d’échelons en fer, gros comme le doigt. Un des ingénieurs plongea le premier dans ce trou gluant, dont les parois sont bourrées de vase car c’est aussi par là qu’on remonte toute la saleté du fond du fleuve.
Je le suivis, cherchant du pied dans l’ombre les barres de fer du dessous, cramponné par tes mains à celles du dessus, m’appuyant des reins contre la paroi fangeuse ; et les hommes qui descendaient sur moi me faisaient tomber sur la tête une pluie de terre humide qu’ils détachaient, avec leurs dos, des murs de ce tube de tôle.
Au bout de deux ou trois minutes, après une gymnastique pénible pour changer d’échelles, les bouts raccordés ne se suivant pas, je mis le pied sur le sol quel sol ! Une bouillie où on enfonçait jusqu’à mi-jambes.
Alors j’aperçus une vaste cave, où travaillaient une trentaine d’hommes, tous Autrichiens et Italiens, car les Français refusent de descendre dans ces dangereuses machines, qui usent, en quelques mois, la santé d’un ouvrier.
J’allais, guidé par l’ingénieur qui dirige ce travail, M. Clerc. Les murs de tôle, terminés en lame, doublés de maçonnerie pour augmenter leur résistance, reposent sur le sol liquide qu’ils pénètrent peu à peu à mesure que les hommes creusent et font monter les déblais par les cheminées.
L’eau ne peut entrer dans cette demeure souterraine, chassée par la puissance de l’air que les pompes insufflent sans cesse dedans. Quelques bougies éclairent à peine cette immense pièce lugubre, silencieuse, où les ouvriers s’agitent comme des ombres. Un vague bruit de machine, un ronflement monotone et continu en trouble seul le silence. On touche du front le plafond de fer qui supporte le pont, le pont qui grandit là-haut sous les mains des maçons, à mesure que sa fondation descend sous les mains des terrassiers.
M. Clerc me raconte un détail singulier. Cette vie dans l’air comprimé agit d’une façon dangereuse sur le système nerveux, et il suffit d’un séjour de quelques instants dans cette atmosphère pour éprouver des troubles cérébraux ou physiques très sensible.
Ce phénomène a rendu jusqu’ici inutile ou plutôt inutilisable une découverte de M. Paul Bert.
Celui-ci, ayant constaté que le protoxyde d’azote perd ses propriétés toxiques dans l’air comprimé, a eu l’idée de construire une grande chambre claire où les chirurgiens pourraient opérer les malades endormis au moyen de ce gaz, sous une pression aussi faible que possible. Mais il arriva que les médecins perdaient là-dedans leur présence d’esprit, leur calme, leur sûreté de main ; et il fallut renoncer à se servir de cette invention.
Enfin nous remontons par la même cheminée, laissant les terrassiers accomplir leur triste besogne.
Puis il fallut subir de nouveau l’opération du passage à l’air libre, en se bouchant les oreilles pour diminuer la tension intérieure du tympan, et nous reparaissons au jour, couverts de fange jaune des pieds à la tête.
Deux heures plus tard, nous arrivions au magnifique barrage de Poses, construit sur les plans de M. l’ingénieur en chef Caméré.
Ce barrage, le plus haut qui soit au monde, retenant l’eau au moyen de rideaux ou plutôt de stores de bois, qui se déroulent, peut maintenir le niveau du fleuve à une élévation de cinq mètres, tandis que les anciens systèmes ne parviennent pas à soutenir trois mètres d’eau.
Le barrage de Poses, grâce à sa puissance, rendra navigable la Seine sur une distance de quarante kilomètres, sans un obstacle.
Rien de plus étonnant que les écluses et que le labyrinthe des couloirs où passera l’eau pour les emplir ou les vider. On songe là-dedans à des catacombes gigantesques, à des voûtes de cathédrales.
Et nous repartons, le soir même, pour Rouen, dans notre petite yole, qui glisse vivement le long des berges, en faisant fuir, comme des éclairs bleus, les rapides martins-pêcheurs.
La femme de lettres
(Le Figaro, 3 juillet 1884)
Un éminent philosophe anglais, M. Herbert Spencer, a écrit dans son livre L’Introduction à la science sociale que la femme artiste est un monstre dans ta nature ; et, comparant les facultés et les fonctions de l’homme et de la femme, il conclut que la production cérébrale chez la femme, être destiné à la production de l’espèce, est aussi anormale que la faculté d’allaiter les enfants chez l’homme. On a pourtant rencontré quelquefois ces deux phénomènes : l’homme nourrice et la femme artiste ; mais il ne faut pas admettre ces rares exceptions comme des règles.
M. Herbert Spencer examine et analyse ensuite les causes de l’impuissance générale et définitive du sexe à qui nous devons George Sand, en matière d’art.
Un autre philosophe, un Allemand, Schopenhauer, développant la même thèse avec une conviction passionnée, prend comme exemple de cette impuissance absolue deux arts où les femmes s’exercent autant que nous, sinon davantage, la peinture et la musique. Il n’a pourtant jamais existé un grand peintre ni un très grand musicien parmi les femmes, malgré leurs efforts, leur instruction et l’acharnement des concierges parisiens à envoyer leurs filles au Conservatoire.
Schopenhauer donne également les raisons de cet insuccès constant.
Pourtant il a existé et il existe des femmes écrivains qui ont eu ou qui ont du talent, beaucoup de talent. J’ai cité George Sand. D’où vient cette contradiction de la nature et cette bizarrerie fonctionnelle ?
De ceci : qu’on peut être un homme ou une femme de lettres, qu’on peut être même un grand écrivain sans être un artiste, tandis que tes grands musiciens et les grands peintres (je ne parle point de l’armée des médiocres) sont fatalement et essentiellement des artistes.
La distinction est subtile. Essayons pourtant de la noter.
Pour être un artiste, il ne suffit pas à un écrivain de penser avec puissance, de penser même avec génie, et d’exprimer sa pensée clairement et fortement.
Cela suffit pourtant pour être un grand homme.
L’artiste cherche à mettre dans son œuvre autre chose que de la pensée ; il veut y mettre cette chose mystérieuse et inexplicable qui est l’Art littéraire. Qu’est-ce que cela qu’ignorent tant de romanciers ? Comment l’expliquer au buste ?
L’artiste ne cherche pas seulement à bien dire ce qu’il veut dire, mais il veut donner à certains lecteurs une sensation et une émotion particulières, une jouissance d’art, au moyen d’un accord secret et superbe de l’idée avec les mots.
Une chose très claire et très bien exprimée d’une façon peut cependant, en modifiant un peu la phrase qui la dit, en changeant seulement la place d’un mot, produire immédiatement un effet saisissant de beauté, de vie, s’animer, s’éclairer, devenir visible, émouvante, admirable.
L’artiste, que ce soit pressentiment ou science acquise, instinct ou raisonnement, poursuit sans cesse cette beauté, cette force plastique des mots qui deviennent vibrants, vivants dans sa phrase. Il sait que derrière ce qu’il veut dire, il peut dire autre chose encore, qu’il peut donner à certains lecteurs une émotion exquise, remuer leur âme, éveiller leur esprit, leur ouvrir des horizons rien que par des intentions obscures, cachées dans le style. Il met la délicate musique de l’expression sur la chanson de la pensée. Il sait qu’il suffit de poser un adjectif ici ou là, pour ajouter à l’idée même une puissance irrésistible, pour la revêtir d’une beauté presque physique ; il sait qu’en modifiant un rien l’ordonnance seule de sa phrase, il peut en changer toute la signification secrète. Il sait qu’avec des mots on peut rendre visibles les choses comme avec des couleurs ; il sait qu’ils ont des tons, des lumières, des ombres, des notes, des mouvements, des odeurs ; que, destinés à raconter tout ce qui est, ils sont tout, musique, peinture, pensée, en même temps qu’ils peuvent tout ; que lourds, et flasques, simples syllabes douées d’un sens, sous les doigts des lourdauds de lettres, ils deviennent sous la plume d’un artiste des êtres vivants, spirituels et beaux. Alors, voulant donner à ce qu’il dit une valeur complexe participant de tous les arts, l’écrivain jette des sous-entendus dans leurs sonorités combinées, indique des nuances dans leur disposition, glisse des insinuations dans leurs accords, met des intentions dans les virgules.