Chroniques
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #38
- Язык: французский
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Chroniques». Краткое содержание книги:
Nous avons passé la nuit dans une auberge de Vétheuil, dans une auberge de rouliers et de mariniers. Il était tard. On nous servit des neufs au lard pour le souper ; puis on nous fit entrer dans une chambre à quatre lits. Tous les quatre étaient faits ; mais sur deux seulement on avait posé des bonnets de coton. Ceux-là nous étaient destinés.
Le lendemain, vers quatre heures du soir, nous arrivions à Vernon.
Le petit vapeur des ponts et chaussées, Henri-Chanoine, nous transporta, dès le lever du jour suivant, au barrage de la Garenne où nous devions descendre dans un caisson avec l’ingénieur en chef, M. Caméré, et le jeune ingénieur qui dirige les travaux, M. Clerc.
Si un architecte commençait une maison par le toit, pour la finir par les caves, il ferait un travail équivalent à celui d’un ingénieur qui construit un pont au moyen de caissons à air comprimé.
Donc il s’agit de planter une pile ou un radier au fond de la rivière, même plus avant sur le sol résistant, à sept ou huit mètres au-dessous du fond de l’eau.
On procède de la façon la plus singulière et la plus ingénieuse. On construit d’abord, juste au-dessus de la place où sera la pile, une immense caisse en fer, suspendue au-dessus de l’eau au moyen d’énormes pièces de bois piquées debout au fond du fleuve, et qui font au caisson un collier de poteaux.
Ce caisson, haut de deux mètres, long de seize environ, large de dix, vide en dessous, est surmonté de trois ou quatre grosses cheminées, comparables à celles des bateaux à vapeur, et coiffées d’une sorte de lanterne hermétiquement close, où l’on entre par une petite porte.
Quand cet immense appareil est terminé, on commence à bâtir dessus une énorme muraille, celle de la pile. Puis, dès que la hauteur du mur est suffisante, on laisse descendre la caisse au fond du fleuve.
Aussitôt qu’elle est entrée dans le sol vaseux on souffle dedans de l’air comprimé au moyen de puissantes machines. Cet air chasse l’eau, fait le vide dans l’intérieur de la colossale boîte de fer. Alors les ouvriers descendent dedans au moyen des cheminées, et ils se mettent à creuser.
Ils creusent, enlèvent la vase, enlèvent le sable, la terre, les pierres, le roc, tout ce qu’ils trouvent.
Et le caisson descend toujours, enfonce sans cesse, de jour en jour, d’heure en heure, de minute en minute, ses murs de fer, aigus comme un couteau, dans le sol sans cesse miné sous lui.
Et, pendant ce temps, les maçons travaillent au-dessus, bâtissent toujours le mur du pont, qui plonge de plus en plus, et force à plonger de plus en plus le caisson géant qui le supporte.
Et tout cela s’enfonce sans répit, les ouvriers, la boîte et la pile sous le poids grandissant, sous le poids formidable de la maçonnerie accumulée, qui écraserait tout, boîte de fer et ouvriers, si les machines, à mesure que la charge augmente et que l’appareil descend, n’augmentaient la pression de l’air comprimé qui oppose sa force invisible, sa force invincible à la force effrayante des blocs accumulés, et qui rend les parois du caisson inflexibles, inécrasables.
Mais il suffirait qu’une des machines cessât de fonctionner pour que la masse redoutable de la muraille broyât, au fond de l’eau, les hommes enfermés dans la prison de tôle, et mêlât une bouillie de chair et de sang à la bouillie de vase et de sable qu’ils travaillent.
Cet accident faillit arriver l’an dernier. Un caisson, cédant sous la charge, se fendit en deux. L’eau immédiatement se précipita, l’envahit. Quelques secondes de plus, les ouvriers étaient écrasés ou noyés. Ils eurent le temps cependant de gagner les cheminées et de remonter à l’air libre.
Un autre danger est à craindre. Quand les murs tranchants de l’appareil rencontrent tout à coup un sol mou, après le sol dur où ils pénétraient d’une façon lente et régulière, ils peuvent enfoncer brusquement d’un mètre. Alors toute l’immense machine chavire, et les travailleurs sont perdus.
En temps ordinaire, le mur et le caisson descendent d’environ vingt centimètres par jour.
Lorsqu’on arrive enfin au sol résistant, qu’on rencontre en Seine à sept ou huit mètres au-dessous du fond de l’eau, soit à dix mètres au-dessous du niveau de la rivière, on cesse de creuser ; les terrassiers remontent, et les maçons descendent à leur tour dans la boîte. Alors ils se mettent à maçonner l’intérieur même du caisson ; ils l’emplissent de pierres et de ciment, reculant d’heure en heure devant cette muraille qui emplit peu à peu la caisse, fuyant devant leur besogne jusqu’à l’entrée des cheminées, travaillant à genoux, à plat ventre, une chandelle à la main. Puis ils maçonnent l’intérieur de la cheminée elle-même, et remontent peu à peu au jour, chassés de là-dedans par le mur qui grandit sous leurs pieds, et lorsqu’ils arrivent à la lumière, la pile du pont est terminée, assise sur des fondations inébranlables.
On nous fit entrer d’abord dans une petite cabane en bois où on nous vêtit de blouses de toile nouées au cou et aux poignets, de culottes de toile nouées aux chevilles, et de gros souliers de cuir jaune ; puis, gagnant le milieu du fleuve par un étroit passage en planches porté sur pilotis, nous arrivâmes bientôt sur un radier en construction.
Quatre cheminées surmontées de leurs lanternes donnaient accès dans le caisson, qui se trouvait alors à huit mètres au-dessous du niveau de l’eau.
On ouvrit la petite porte d’une de ces lanternes, et nous passâmes l’un après l’autre, péniblement, par l’ouverture pour entrer dans une étroite chambre ronde, obscure, où nous nous serrâmes en cercle, comme des sardines dans leur boîte, autour d’une plaque de fer ronde, comparable à celles qui ferment les trous d’égout sur les trottoirs, mais beaucoup plus petite, si petite qu’on ne pouvait croire, en la voyant, qu’un homme pourrait descendre par là.
Nous étions six dans cette case : les deux ingénieurs, mon ami Pol, un contremaître, un terrassier et moi. On alluma deux bougies, puis on ferma la porte du dehors. Alors, un des ingénieurs nous donna des conseils, car nous allions subir une épreuve assez pénible. Il s’agissait de faire pénétrer dans la lanterne l’air comprimé du caisson pour égaliser la pression en haut et en bas. Donc, on ouvrit un robinet : un bruit de souffle furieux, un bruit de machine à vapeur se fit entendre, et brusquement nous ressentîmes, au fond des oreilles, une sensation étrange et douloureuse.
L’air comprimé, envahissant la chambre, tendait à les ariser nos tympans, la pression intérieure de nos corps se trouvant tout â coup infiniment moindre que la pression extérieure.
Il faut alors serrer avec les doigts les narines, et faire le simulacre de souffler, pour tendre, du dedans au dehors, ta peau légère du tympan, et lui permettre de résister à la force nouvelle qui la presse.
On procédait d’ailleurs avec prudence, car certains hommes ne peuvent supporter ce passage de l’air libre à l’air comprimé, et les accidents, bien que fort rares, sont possibles.