Chroniques
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #38
- Язык: французский
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Chroniques». Краткое содержание книги:
Nous n’admettons même pas qu’une simple amourette ait traversé son cœur avant notre apparition ; et la pensée qu’un cousin a pu troubler ses rêves, la croyance qu’un autre homme a dû l’épouser, l’aventure chuchotes d’un mariage manqué pour des raisons inconnues, souvent pour des raisons de dot, nous la fait considérer comme défraîchie, comme avariée, comme dépréciée.
Or, si nous ne tolérons pas qu’une jeune fille ait été même effleurée par le désir d’un autre homme, comment consentirions-nous à prendre une femme notoirement entamée par un précédent possesseur en titre ?
Et les veuves, dira-t-on ?
Le cas est différent. Le prédécesseur n’existe plus. Et puis la veuve n’est-elle pas un peu considérée chez nous comme un objet d’occasion. Les veuves épousent en général des veufs, des vieux militaires éclopés, des célibataires goutteux, tous les débris de la race mâle.
Il se peut donc que la femme divorcée perde beaucoup de sa valeur à nos yeux, de sa valeur commerciale.
Enfin, admettons que ce préjugé, assez vif dans les premiers temps, s’efface par la suite, comme tous les préjugés, quelle sera l’attitude du second mari s’il est d’un tempérament jaloux ?
Shakespeare, dans Othello, n’a pas dit toute la jalousie. Elle est tantôt sourde et tantôt brutale ; tantôt elle attaque le cœur d’un choc impétueux, tantôt elle glisse, elle rampe, elle ronge, elle a des ruses, des perfidies, des dessous.
Comme il souffre, l’homme jaloux ! Celui que la jalousie travaille incessamment, comme un mal secret, un mal honteux et dévorant.
Dans le mariage tel qu’il existe, la jalousie peut prendre deux formes.
Tantôt l’homme, le possesseur légal, n’est jaloux que du fait, de l’adultère possible, ou même des attentions physiques des hommes, de leur galanterie, de leurs compliments, de leurs regards, de leurs intentions apparentes.
Mais tantôt il est jaloux de l’âme même de sa femme, et celui-là endure un supplice abominable.
Sa femme, il la guette sans cesse, inquiet de tout, de ses gestes, de ses paroles, de ses regards.
Oh ! Ne pas savoir ! Aimer et suspecter toujours ! Être le maître de par la loi, le maître violent de ce corps, et ne jamais savoir quelle pensée se cache derrière ces yeux clairs ! Il la serre dans ses bras, il ne la tient jamais. Sait-il où est son désir, où va son caprice ?
La voilà, si prés de lui, si loin peut-être ? Elle sourit ! A qui ? À lui ou à un rêve, à un autre qu’il ne connaît pas, qu’il ne voit point, qu’elle appelle de toute sa tendresse, à qui elle se donne sous les baisers conjugaux ?
Oh ! Misère ! Ne jamais pouvoir pénétrer dans cet esprit, tenir, sentir, serrer cette chair et jamais cette âme ! Songer que sa bouche peut mentir, que son abandon peut mentir, que ses caresses peuvent mentir, qu’il n’aura jamais autre chose que l’illusion physique et vaine de la possession ; et qu’elle peut, avec sa grâce séduisante, le tromper tant qu’il lui plaît dans le secret impénétrable de son cœur ?
Que lui importe même la chasteté du corps ; ce qu’il veut, c’est le consentement ravi de son désir ! L’a-t-il eu jamais ? L’aura-t-il jamais ?
Il connaît cette torture atroce du soupçon incessant qui harcèle, s’évanouit une seconde, revient plus vif, qui cherche des preuves, tend des pièges, et toujours, toujours, épie la pensée, la seule pensée. Il a sans cesse cette odieuse sensation d’être trompé, non par le fait, mais par l’âme.
C’est au torturé de cette nature que le divorce réserve d’indicibles angoisses. Que fera-t-il, cet homme, s’il a pris pour compagne intime de tous les instants une femme qu’un autre a déjà possédée ?
Un amant a le droit de se dire : « Cette femme est bien à moi, puisqu’elle s’est donnée librement, bravant tous les risques et tous les enseignements de la morale. »
Mais le mari, celui qu’on a choisi peut-être pour des raisons pratiques, pour un nom, pour sa fortune, pour d’autres motifs encore, par fatigue, par dépit, a le droit aussi de toujours douter que sa femme lui appartienne dans le secret de son cœur.
Or, si cette femme a déjà appartenu à un autre, quelle forme prendra la jalousie chez lui, et comment naîtra-t-elle ? C’est ici que l’art dramatique découvrira une Californie de situations nullement soupçonnées jusqu’à ce jour. Nous en pouvons, à première vue, noter plusieurs, les unes comiques, les autres tragiques.
Les deux nouveaux mariés sont tranquillement assis au coin du feu. Ils parlent de la pluie et du beau temps. Elle dit : « Duhamel, mon premier mari, avait un cor qui le tracassait beaucoup les soirs d’orage. »
Le nouvel époux devient sombre, un premier frisson le parcourt, ce qui le fait rêver à d’autres choses, etc.
Une femme rusée et méchante pourra sans cesse établir tout haut des comparaisons morales ou physiques tout à fait désobligeantes pour le second époux. Ce moyen scénique sera certainement souvent employé.
Certains maris seront obsédés par le souvenir du premier et ne cesseront de questionner leur femme, jour et nuit, sur ce qu’il faisait, sur ce qu’il disait, sur ce qu’il pensait, sur toute sa manière d’agir et de se comporter dans toutes les situations de la vie. Ils finiront même par l’appeler de son petit nom tout court : « Qu’est-ce qu’Octave aurait fait à ma place en cette circonstance ? »
Il y aura encore là, assurément, un gros élément de comique. Un grand nombre d’effets pourront être tirés de cette situation. Un mari, jaloux rétrospectivement, est torturé par la crainte que son prédécesseur n’ait été trompé par leur femme.
L’autre était bête, il le sait ; ridicule, il le sait ; brutal, il le sait ; sournois, il le sait ; certes, cela n’aurait pas été volé ; cependant il a une peur horrible que cet accident n’ait eu lieu, et il emploie toutes ses ruses à le découvrir.
Elle a, en parlant de l’autre, un petit ton méprisant et gai, tout à fait réjouissant, tout à fait favorable au successeur, mais aussi un peu inquiétant. Car enfin... si cela était arrivé... quelles garanties aurait-il, lui, le nouveau, pour la suite ?
Et puis, il veut bien épouser une femme qui a eu un mari, mais pas une femme qui a eu un amant !
Alors, à force d’astuce, à force de la questionner, de se moquer lui-même du numéro I, de le blaguer, de répéter : « Comme ce serait drôle si tu l’avais trompé, comme ce serait drôle ; c’est ça qui m’amuserait à savoir. En voilà un qui le méritait, hein, quelle brute ? », il finit par la faire avouer. Elle laisse comprendre. Elle sourit d’une telle façon, qu’il devine. Alors, tout à coup, mordu au cœur, exaspéré, il commence à la traiter de misérable, de gueuse, de fille, puis, vengeant l’autre, il la gifle, la bat, l’assomme et finit par l’abandonner, ne pouvant vivre avec cette idée qu’elle a trompé son prédécesseur.