Les chiennes savantes
- Автор: Despentes Virginie
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les chiennes savantes». Краткое содержание книги:
Le temps de bien réaliser que nous avions de gros soucis, la fille a hurlé à s'éclater la gorge, nos trois regards se sont fixés sur le passage étroit et sombre qui menait en cabine n° 4. Aucun d'entre nous n'a bougé. Le cri s'est transformé en un râle indistinct et mêlé de sanglots, un homme s'est avancé lentement. Démarche de frimeur, beaucoup d'arrogance dans son attitude et sa façon de ne pas se presser.
Son manteau descendait jusqu'aux chevilles, lunettes noires rutilantes, il est venu se mettre au milieu de nous, en évidence sous les sunlights. Il ne disait rien, il semblait savourer la tension.
Il faisait sauter dans sa main des petites choses brillantes.
Je n'ai pas compris ce que c'était jusqu'à ce que la fille arrive à son tour, braillante, clopinante et nue. Ses cuisses robustes maculées de sang, ses lèvres rasées en charpie; ses seins barbouillés de rouge. Plus d'anneaux, il les avait tous arrachés et les faisait sauter dans sa main. Quand elle nous a vus encadrés de canons, statufiés et impuissants, elle est tombée à genoux en pleurant, s'est tordue par terre, s'empoignant le sexe à deux mains, puis les portant devant ses yeux s'est mise à hurler de plus belle.
L'homme aux lunettes noires faisait sauter son butin dans le creux de sa main. Elle a fini par le soûler, il a eu un signe agacé du menton dans sa direction, l'un de ses collègues lui a décroché un grand coup de pied dans la mâchoire. Elle a effectivement baissé d'un ton, sangloté en aparté. S'approchant de Cathy et de moi, l'homme a pris la parole:
– Deux filles ont été assassinées il y a trois jours, et on ne peut pas dire que votre sécurité soit bien assurée pour autant… Décidément, tout cela manque de sérieux…
Comme s'il le regrettait sincèrement. Il avait une façon bien particulière de détacher les syllabes, il s'adressait à nous très gentiment. De près, on voyait qu'il y avait du sang et des poils sur les anneaux. Il a écarté les bras, levé les yeux au cieclass="underline"
– La vieille folle a envoyé ces deux filles à l'abattoir. Et maintenant, elle vous laisse exposées à tous les dangers. Mais elle ne veut pas négocier avec nous, elle ne veut rien entendre… Elle est même très désagréable…
Je me tenais droite et me sentais très attentive. Au canon pointé sur moi, présence obsédante qui me collait en apesanteur. Le reste se déroulait en arrière-plan, je sentais que je pouvais me faire exploser d'une simple pression sur la gâchette, je n'avais que cette idée en tête. Aussi proche qu'inacceptable. Je n'avais pas vraiment peur, j'étais juste bloquée net, reliée au canon de façon presque tangible. Sur le tranchant, pleine de précautions. L'homme m'a demandé:
– Vous vous rendez compte qu'un fou dangereux a tué deux amies à vous? Qu'il est laissé en liberté et protégé par l'orga? Et même probablement rémunéré par l'orga pour ramener des images qui se vendent cher… Et au lieu de se faire arracher ses babioles, cette pauvre fille aurait pu y rester! Vous trouvez ça normal?
– À vrai dire, jusqu'à ce que vous arriviez, ça ne me perturbait pas plus que ça…
J'ai répondu ça sur un ton surprenant, le même ton que si je m'étais adressée à Julien au comptoir de L'Arcade. Trop de guns, trop d'hommes en noir, trop de pleurs de la fille agenouillée. J'avais un plomb de grillé, quitté mon corps, ma voix et les sentiments vivants. J'étais absente pour un moment, je ne voulais surtout pas dire de conneries pourtant, surtout pas le provoquer. L'homme aux lunettes a souri, m'a prise par l'épaule. Il était bien plus petit que moi, ce qui en l'espèce ne lui ôtait aucune supériorité. Il a affirmé, rassurant et sérieux:
– Mais tout cela va changer.
Il s'est retourné, a regagné le rideau de velours de l'entrée, Gino n'a même pas cillé quand il est passé devant lui. L'homme aux lunettes était toujours souriant, il a croisé ses mains devant lui, signe de tête.
Et six des armes se sont déplacées en même temps, en un mouvement plein de grâce, presque lent.
Ils ont vidé leurs chargeurs sur Gino, qui est resté debout un moment, ses bras se sont levés et il tressautait, marionnette criblée d'impacts rouges, boucan assourdissant.
Puis les bras se sont rabattus, silence abyssal, l'homme a décrété:
– Maintenant, c'est moi le patron.
Ils ont vidé les lieux.
Alors, seulement, la faille temporelle s'est refermée, Gino était à terre et nous nous sommes toutes trois remises en mouvement et en cris en même temps.
DIMANCHE 10 DÉCEMBRE
1H OO
Mathieu et Serge calaient les lourdes barres de fer qui servaient à bloquer les volets. Le bar venait de fermer.
Sonia, pour une fois dans le flegme, faisait de nonchalants allers et retours entre les tables et le bar, y rapportait quelques verres, cendriers pleins, paquets de clopes vides et froissés.
Cathy, ivre morte, s'était allongée sur une banquette et endormie. Ne s'était pas changée au sortir de L'Endo, ressemblait plus que jamais à une gamine que les parents ont traînée à une fête qui dure tard. Elle respirait bouche grande ouverte, montrait ses dents du fond noir et argent pleines de caries.
Saïd, assis à côté d'elle, était plongé dans ses pensées. La tension lui redessinait la mâchoire, de nouvelles veines saillantes aux tempes et il gardait ses mains croisées sur ses genoux.
Mireille jouait au billard, elle portait une robe de Western, quelque chose en daim, tournait autour de la table, concentrée sur le jeu. On entendait les boules claquer.
Elle était déjà à L'Arcade quand moi et Cathy étions revenues de chez les keufs. Toute la soirée, je l'avais sentie près de mon épaule, je la sentais bouleversée, excitée par la mort, et très douce avec moi.
La plupart des lumières du bar étaient éteintes, sauf celles juste au-dessus du comptoir, qui faisaient briller les bouteilles et les verres alignés. Il n'y avait plus de musique et personne ne parlait fort.
Même les keufs, chez qui nous avions passé l'après-midi, s'étaient montrés plutôt courtois. Absolument indifférents. J'entendais Cathy hurler dans le bureau d'à côté, puis elle s'était calmée, nous avions signé de drôles de dépositions. Je m'attendais à ce que la Reine-Mère se pointe et nous fasse sortir de là. Mais elle ne s'était pas manifestée.
À vrai dire, elle était introuvable.
Assise à côté de Guillaume, sur les banquettes en face de celles où Cathy s'était allongée, je regardais Mathieu empiler méthodiquement les chaises sur les tables. De l'épaule au coude et de toute la jambe je me tenais contre mon frère, j'avais assez bu pour me sentir flotter et bien sentir son souffle se prolonger dans moi, me réchauffer les pores.
Je me sentais tout à fait bien, ataraxique décrochage.
Sonia a passé un coup de balai, les yeux rivés au sol, ne ratait pas un seul mégot.
Il n'allait manquer à aucune d'entre nous, mais c'était quand même une drôle de mort pour Gino.
La fille aux anneaux avait été hospitalisée, personne ne la connaissait, les infirmiers avaient dit que c'était plus spectaculaire que grave.
Le plus étrange finalement, c'était l'absence de la Reine-Mère. Parce qu'il n'y avait personne pour nous expliquer, au fait, ce qui s'était passé.
Nous étions exceptionnellement calmes, genre mis au ralenti.
J'avais l'intérieur endommagé et sensible façon exacerbée à ce qui était bon. Je me tenais tranquille à côté de Guillaume, tout allait bien se passer.
3 H 30
– Il la traînait plus bas que terre, il la traitait comme une chienne. Et j'ai fini par l'éclater, parce que je ne pouvais pas le laisser faire. Et elle le sait très bien pourtant, que je n'avais pas le choix.
On était sur le siège arrière. Stationnés devant Le Checking et tous les autres étaient rentrés, mais Saïd m'avait retenue par la manche, il voulait qu'on discute.
Je l'avais d'abord mal pris, attendu au tournant, persuadée qu'il allait vouloir me toucher. Puis je m'étais rendu compte qu'il n'y pensait même pas, progressivement je m'étais décollée de la portière, assise plus confortablement. Mais quand même, ça me déplaisait toujours, être seule avec un garçon.
Il parlait en fixant le plafond, la tête renversée en arrière, ses yeux étaient brillants et inquiets, fouillaient le noir de la rue comme s'attendant à ce que quelque chose en surgisse, quelque chose d'apaisant.
– Sûrement un rapport entre lui et la mort de Stef et de Lola, c'est pour ça qu'elle a disparu, elle ne veut pas savoir. Elle ne cherche même pas à se défendre.