Chroniques
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #38
- Язык: французский
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Электронная книга - «Chroniques». Краткое содержание книги:
Nos Durand, indubitablement, sont animés de ce sentiment si humain, si constant, qui fait des hommes médiocres les ennemis irréconciliables des hommes remarquables.
Sans valeur personnelle, sans autorité intellectuelle, sans nom, sans supériorité d’aucune sorte, sans savoir, sans éducation et presque sans instruction, la plupart de nos députés, arrivés au pouvoir par la force de cette machine qu’on appelle le suffrage universel, inventée pour l’exaltation des médiocres, l’élimination des supérieurs et l’abaissement général, poursuivent, avec une haine jalouse, tout ce qui constitue une aristocratie.
Pour eux, c’est là l’ennemi qu’il faut sans cesse attaquer et abattre. Comme Tarquin, ils n’aiment pas ces têtes qui dépassent.
Le pouvoir n’aime pas un autre pouvoir ! A plus forte raison le pouvoir, né spontanément de la masse, le pouvoir brutal, issu du peuple illettré, n’aime pas la puissance intelligente, qui se constitue par élimination, par ce lent et mystérieux travail de sélection, d’affinement, d’où sort peu à peu cette classe d’êtres privilégiés qui sont, dans l’histoire, les grands hommes d’un pays.
Un petit avocat de province, fait député par le hasard des votes, par la puissance des petits verres et des promesses trompeuses, étourdi d’abord de devenir quelque chose sans être quelqu’un, jalousera bientôt d’une jalousie inconsciente mais acharnée tous ceux qui, n’étant rien dans l’État, comptent beaucoup dans le monde. Et tous ces parvenus du petit verre fredonnent dans leur cœur le vieux « Ça ira ! » et n’ont au fond de l’esprit d’autre désir, d’autre but, que de frapper les aristocrates, d’abattre les parvenus de la valeur personnelle, du travail intelligent et d’empêcher surtout qu’une aristocratie nouvelle, une aristocratie du talent s’élève en face d’eux, qui sont les aristocrates du hasard.
Ils ont trouvé le bon moyen en instituant le service obligatoire de trois ans. C’est la fin de la France artiste, de la France pensante. Finis Gallae !
Au nom de l’égalité tous les Français devront trois ans de leur vie à la patrie. C’est peu... et c’est trop.
L’égalité ! D’abord quand on aura établi l’égalité des tailles, l’égalité des ventres, l’égalité des nez et l’égalité des esprits, je me soumettrai à l’égalité des situations.
A cela, M. Durand répondra qu’il prétend réparer, par l’égalité civique, les injustices commises par la nature ou par Dieu. Je ne peux que respecter cette tentative. Il me reste à examiner ses résultats.
Donc on va prendre tous les Français, quels qu’ils soient, de vingt à vingt-trois ans et on va les enfermer dans une caserne où des sergents instructeurs leur apprendront à distinguer leur pied droit de leur pied gauche, et à tourner au commandement.
Cherchons si c’est vraiment là une mesure patriotique ou simplement une manière de frapper, dans son germe, toute aristocratie artiste, car le pouvoir brutal, le pouvoir de fait, je l’ai dit, exècre le pouvoir moral, le pouvoir d’intelligence. On va prendre à vingt ans tous ceux qui auraient été des artistes, des savants, et, pendant trois ans, on va s’efforcer de leur faire oublier leur art et leur science, et la pratique si délicate de leur difficile métier.
On va les détourner violemment de leurs préoccupations, de leurs études, on va les fatiguer le plus qu’on pourra, en faire, à force d’exercices, de corvées, de marches, d’abrutissantes besognes, des êtres pouvant passer sous le niveau commun, au nom de l’Égalité, et pour le plus grand bien de la Patrie.
Et quand on les rendra à la vie, ces peintres, ces Musiciens, ces écrivains, ces savants, la flamme de l’Art sera éteinte, ils auront désappris leur subtil travail et amour sacré des belles choses. On va leur casser l’aile comme on fait aux oiseaux captifs.
Car c’est à vingt ans, justement, que le talent se décide, que l’artiste éclôt, que le tempérament se forme, que l’esprit commence à comprendre, à se posséder, à concevoir, à s’élargir, à porter les fleurs qui seront des fruits. On les prend, ces jeunes hommes, on les jette dans une caserne pendant trois ans, pendant la période où le talent indécis allait se dessiner, s’affirmer ; on les prend juste à l’heure de la sève féconde, de la poussée, de l’épanouissement, à l’heure décisive où ils ont le plus besoin de tout leur temps, de toute leur volonté, de toute leur force de travail, de toute leur liberté.
Il n’est pas un tempérament sur cent, capable de résister à cette méthode de stérilisation.
Est-ce là du patriotisme ?
Faire de simples soldats avec des hommes supérieurs équivaut à mettre au pot des poulardes du Mans. Ce n’est pas là non plus de l’économie politique bien entendue.
Ne faudrait-il pas au contraire aider chaque citoyen, à concourir à la grandeur de la patrie, par toutes les facultés créatrices que la nature a mises en lui ? Ne devrait-on pas protéger, secourir, favoriser tous ceux qui donnent à la France, l’inappréciable espérance d’accroître la somme de gloire artistique qui la place au premier rang des peuples contemporains.
Que reste-t-il de la Grèce ? Est-elle grande devant nos yeux par ses luttes militaires ou par ses œuvres immortelles ? Pourquoi ce petit coin de terre nous semble-t-il sacré comme un temple, le temple du génie humain ?
Pourquoi le seul nom de l’Italie soulève-t-il dans les âmes une sorte d’attendrissement mystérieux ?
Pourquoi vient-on de tous les coins du monde sur ce sol peuplé de chefs-d’œuvre ? Pourquoi l’éducation intellectuelle d’un homme n’est-elle pas complète tant qu’il n’a pas vu Venise, Florence et Rome ? Pourquoi l’Italie est-elle plus qu’une nation ? Car elle ne semble pas appartenir seulement aux Italiens, elle appartient à l’Intelligence humaine, elle fait partie, tout entière, de ce grand héritage artistique que tes hommes de génie laissent aux descendants de tous les peuples et de tous tes temps.
Pourquoi cela, monsieur Durand ?
Est-ce parce que Victor-Emmanuel en a fait un peuple fort, ou parce que les Médicis ont fait de leur patrie une terre de gloire ?
Soyez certain, monsieur Dupont, que ces Médicis qui ont su rendre leur pays tel qu’aucune catastrophe future ne peut atteindre désormais sa renommée tel que toutes les nations l’aimeront et l’admireront tant qu’il y aura des hommes sur la terre, les Médicis, monsieur, n’auraient pas confondu Michel-Ange avec le fusilier Pitou, n’auraient pas invité les sieurs Raphaël et Léonard de Vinci, exerçant la profession de peintre, à perdre trois ans de leurs travaux afin d’apprendre à marcher en ligne et à astiquer des boutons de cuivre. Soyez persuadé que la République de Venise n’aurait pas forcé les nommés Jacques Robusti, dit le Tintoret ; Paul Caliari, dit Paul Véronèse, et Tiziano Vecelli, dit le Titien, à éplucher des pommes de terre pour le rata, à porter des pains de munition dans des sacs de toile, à balayer et nettoyer la chambrée et autres lieux.