Chroniques
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #38
- Язык: французский
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Chroniques». Краткое содержание книги:
Les arbres commencent à s’habiller. On marche, d’un pas lent, sous la brume verte des feuilles naissantes et on retrouve toutes les figures familières, car les boulevardiers se connaissent aussi bien que des bourgeois de petites villes. Tous les jours, aux mêmes endroits, on rencontre les mêmes hommes. Qu’importe leur nom qu’on ne saura jamais ! On est certain d’apercevoir celui-ci devant Tortoni, celui-là devant Bignon, cet autre devant l’Américain. On se dit : « Tiens, en voici un qui vieillit rudement depuis quelque temps. » Ou bien : « Tiens, pourquoi ce gros monsieur ne porte-t-il plus sa barbe ? »
Avant nous d’autres hommes faisaient cette promenade quotidienne le long de cette grande rue où passe la vie de Paris ; et avant eux, d’autres encore. Et dans bien longtemps, sans doute, on se promènera toujours en flânant devant les larges boutiques de la longue avenue.
Écrire l’histoire du boulevard serait écrire l’histoire de Paris. Chaque maison appelle un souvenir.
Le boulevard est jeune par un bout et vieux par l’autre.
La Madeleine est son enfance et la Bastille sa vieillesse. Louis XV avait posé la première pierre de la Madeleine le 3 avril 1764, et l’église, après avoir été dix fois détruite et recommencée, ne fut terminée que vers 1830.
C’est dans cette maison, à l’angle de la rue Caumartin, que mourut Mirabeau.
Mirabeau-Tonneau ! Ce gros homme fut le père des politiciens braillards. C’est à lui que commence ce règne des avocats dont nous souffrons toujours. Selon le mot d’un grand écrivain, il entraîna les multitudes, ébranla, puis soutint un trône, dirigea tout l’avenir d’un peuple, gouverna les événements à sa fantaisie et changea la fortune de la France « par la seule vertu d’une gueule retentissante. » Quand sa parole passait sur les assemblées, elle les courbait comme un vent d’orage, et il remportait des victoires en massacrant ses adversaires avec des mots comme on mitraille avec des boulets.
Plus que Démosthène, plus que Cicéron, il fut le Rhéteur, l’homme des batailles oratoires, le lutteur aux forts poumons dont la pensée ne semble puissante que criée sur les foules, dont l’esprit n’est dominateur que par la force de l’éloquence. Tout ce que ces tribuns laissent d’écrit après eux semble terne lent et puéril.
C’est devant ce sonore et violent orateur que s’ouvrirent pour la première fois les portes de Sainte-Geneviève érigée en Panthéon. On l’y coucha à côté de Descartes.
Il était né un peu plus loin, toujours près du même boulevard, rue de la Chaussée-d’Antin.
Voici la rue de la Paix. Elle fut rêvée par Louis XVI, exécutée par Napoléon.
Un soir, si nous en croyons un chroniqueur du temps, le futur empereur, alors chef de bataillon d’artillerie, avait dîné place Vendôme, chez le général d’Augerville, beau-frère de Berthier, avec plusieurs officiers.
Il proposa, dans la soirée, d’aller à Frascati prendre des glaces. Tout le monde accepta et l’on partit. Napoléon, qui donnait le bras à Mme Tallien, s’arrêta quelques secondes pour considérer la grande place sans monument, et, se tournant vers M. d’Augerville :
« Votre place est nue, mon général ; il y faudrait un centre, une colonne comme celle de Trajan, ou un tombeau qui recevrait les cendres des soldats morts pour la patrie. »
Mme d’Augerville approuva :
« Votre idée est bonne, mon cher commandant. Quant à moi je préférerais la colonne. »
Napoléon se mit à rire.
« Vous l’aurez un jour, madame, quand Berthier et moi serons généraux. »
L’empereur a tenu parole.
La Chaussée-d’Antin ! Quels souvenirs tendres et charmants ! C’est le coin d’amour, dans Paris. C’est de là que nous viennent toutes les anecdotes de la Régence ; c’est là qu’est née cette fine et divine galanterie, morte, hélas, avec le siècle poudré, le siècle des mouches, des éventails et des paniers.
En ce temps-là, à la place de la Chaussée-d’Antin d’aujourd’hui, s’étendait un marais, puis, plus loin, le village des Porcherons, puis, plus loin encore, la ferme de la Grange-Batelière.
Un petit sentier ombreux, le chemin de la Grande Pinte, traversait ce lieu, et, parti de la porte Gaillon, aboutissait au hameau de Clichy.
Tout ce quartier, n’était qu’une campagne, voici un siècle à peine ! Le croirait-on ? Mais une campagne pleine de petites maisons silencieuses le jour, et qui, la nuit, s’emplissaient de rires, de baisers, de tumulte, avec des bruits de bouteilles cassées et souvent des cliquetis d’épée.
C’était, pour parler comme en cette époque fleurie, un champ de tendresse où poussaient les baisers. Et les belles dames qui se glissaient, au soir, par les portes entrouvertes, s’appelaient Mme de Cœuvres, la comtesse d’Olonne, la maréchale de la Ferté.
Quand une voiture bleue entrait au galop dans un petit hôtel où tous les auvents étaient clos, c’est que le Régent de France allait souper entre Mme de Tencin et la duchesse de Phalaris, en face du duc de Brissac et du marquis de Cosse. Plus loin, sur le pont d’Arcans, on se battait plus souvent qu’on ne fait au Vésinet maintenant. C’est là que la belle Mme de Lionne et la belle Louison d’Arquin regardaient ferrailler leurs amants, le comte de Fiesque et M. de Tallard, parce que ni l’un ni l’autre n’avait voulu céder le pas.
Oui, c’est bien ici une terre d’amour. Quels noms surgissent ? La Guimard, la Duthé, à qui un roi voulut confier l’éducation de son fils, et la Dervieux au cœur si large.
Sous le même toit, l’une après l’autre, dormirent la belle Mme Récamier et la charmante comtesse Lehon. Parmi tant d’autres gloires venues ici, nous trouvons encore Mesurer et Cagliostro.
La Chaussée-d’Antin est demeurée la rue élégante et niche, bâtie sur le sol où s’épanouit cette légère galanterie française, faite d’esprit, de grâce, de tendresse, d’impertinence, d’amour volage et bien né et de baisers vite oubliés.
Mais voici, moins gaie, plus sombre, plus sévère, la rue Laffitte.
Nous entrons dans l’histoire grave.
C’est dans un grand salon austère et riche, le 28 juillet 1830. Des politiciens délibèrent sous la présidence du banquier Laffitte. Le sort de la France est indécis. Aucun ne sait, ne prévoit encore les événements qui vont surgir.
Un homme paraît, venu pour se joindre à eux. Tous se lèvent, comprenant que la cause de la légitimité est perdue sans retour. Car celui-là ne se trompe point, et ses évolutions politiques sont les marques certaines des revirements de la fortune royale.
Il s’appelle M. de Talleyrand.