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Historiettes, Contes Et Fabliaux
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Franville, au comble de ses vœux, inondant des larmes de sa joie les belles mains qu’il tient embrassées, se relève et se précipitant dans les bras qu’on lui ouvre.

– Ô jour le plus fortuné de ma vie, s’écrie-t-il, est-il rien de comparable à mon triomphe, je ramène au sein des vertus le cœur où je vais régner pour toujours.

Franville embrasse mille et mille fois le divin objet de son amour et s’en sépare; il fait savoir le lendemain son bonheur à tous ses amis; Mlle de Villeblanche était un trop bon parti pour que ses parents la lui refusassent, il l’épouse dans la même semaine. La tendresse, la confiance, la retenue la plus exacte, la modestie la plus sévère ont couronné son hymen, et en se rendant le plus heureux des hommes, il a été assez adroit pour faire de la plus libertine des filles, la plus sage et la plus vertueuse des femmes.

SOIT FAIT AINSI QU’IL EST REQUIS

– Ma fille, dit la baronne de Fréval à l’aînée de ses enfants qui allait se marier le lendemain, vous êtes comme un ange, à peine atteignez-vous votre treizième année, il est impossible d’être plus fraîche et plus mignonne, il semble que l’amour même se soit plu à dessiner vos traits, et cependant vous voilà contrainte à devenir demain la femme d’un vieux robin dont les manies sont fort suspectes… C’est un arrangement qui me déplaît fort, mais votre père le veut, je voulais faire de vous une femme de condition et point du tout, vous voilà destinée à traîner toute votre vie le pesant titre de présidente… Ce qui me désespère encore, c’est que peut-être ne le serez-vous jamais qu’à moitié… la pudeur m’empêche de vous expliquer cela, ma fille… mais c’est que ces vieux coquins qui font métier de juger les autres sans savoir se juger eux-mêmes, ont tous des fantaisies si baroques, accoutumés à vivre au sein de l’indolence… ces coquins-là se corrompent dès en naissant, ils s’engloutissent dans la dissolution, et rampant dans la fange impure et des lois de Justinien et des obscénités de la capitale, ainsi que la couleuvre qui ne lève de temps en temps sa tête que pour avaler des insectes, on ne les voit sortir de là que pour des remontrances ou des arrêts. Écoutez-moi donc, ma fille, et tenez-vous droite… car si vous courbez ainsi la tête vous plairez fort à M. le président, je ne doute pas qu’il ne vous la fasse souvent mettre au mur… en un mot, mon enfant, voici ce dont il est question. Refusez net à votre mari la première chose qu’il vous proposera, nous sommes sûrs que cette première chose sera sûrement très malhonnête et très inconforme… nous connaissons ses goûts, quarante-cinq ans que par des principes tout à fait ridicules, ce malheureux fripon enjuponné a l’usage de ne jamais prendre les choses qu’à l’envers. Vous refuserez donc, ma fille, entendez-vous, et vous lui direz: Non, monsieur, partout ailleurs autant qu’il vous plaira, mais pour là, non certainement.

Cela dit, on pare Mlle de Fréval, on l’ajuste, on la baigne, on la parfume; le président arrive, bouclé comme un poupin, poudré jusqu’aux épaules, nasillant, glapissant, parlant lois et réglant l’État; à l’art de sa perruque, à celui de ses habits serrés, de ses grands boudins en désordre, à peine lui accorderait-on quarante ans, quoiqu’il en ait près de soixante; la mariée paraît, il la cajole, et l’on lit déjà dans les yeux du robin toute la dépravation de son cœur. Enfin le moment arrive… on se déshabille, on se couche, et pour la première fois de sa vie, le président, ou qui veut se donner le temps d’éduquer son élève, ou qui craint les sarcasmes qui pourraient devenir les fruits des indiscrétions de sa femme, le président, dis-je, pour la première fois de ses jours, ne pense qu’à cueillir des plaisirs légitimes; mais Mlle de Fréval bien instruite, Mlle de Fréval qui se ressouvient que sa maman lui a dit de refuser décidément les premières propositions qui lui seraient faites, ne manque pas de dire au président:

– Non, monsieur, ce ne sera point ainsi s’il vous plaît, partout ailleurs autant qu’il vous plaira, mais pour là, non certainement.

– Madame, dit le président stupéfait, je puis vous protester… je prends sur moi, c’est un effort… en vérité c’est une vertu.

– Non, monsieur, vous aurez beau faire, vous ne m’y déciderez jamais.

– Eh bien, madame, il faut vous contenter, dit le robin, en s’emparant de ses attraits chéris, je serais bien fâché de vous déplaire, et surtout la première nuit de vos noces, mais prenez-y bien garde, madame, vous aurez beau faire à l’avenir, vous ne me ferez plus changer de route.

– Je l’entends bien ainsi, monsieur, dit la jeune fille en se plaçant, ne craignez pas que je l’exige.

– Allons donc puisque vous le voulez, dit l’homme de bien en s’adaptant, de par Ganymède et Socrate, soit fait ainsi qu’il est requis.

LE PRÉSIDENT MYSTIFIÉ

Oh! fiez-vous à moi, je veux les célébrer

Si bien… que de vingt ans ils n’osent se montrer.

C’était avec un regret mortel que le marquis d’Olincourt, colonel de dragons, plein d’esprit, de grâce et de vivacité, voyait passer Mlle de Téroze, sa belle-sœur, dans les bras d’un des plus épouvantables mortels qui eût encore existé sur la surface du globe; cette charmante fille, âgée de dix-huit ans, fraîche comme Flore et faite comme les Grâces, aimée depuis quatre ans du jeune comte d’Elbène, colonel en second du régiment d’Olincourt, ne voyait pas non plus arriver sans frémir le fatal instant qui devait, en la réunissant au maussade époux qu’on lui destinait, la séparer pour jamais du seul homme qui fût digne d’elle, mais le moyen de résister? Mlle de Téroze avait un père vieux, entêté, hypocondre et goutteux, un homme qui se figurait tristement que ce n’était ni les convenances, ni les qualités qui devaient décider les sentiments d’une fille pour un époux, mais seulement la raison, l’âge mûr et principalement l’état, que l’état d’un homme de robe était le plus censé, le plus majestueux de tous les états de la monarchie, celui d’ailleurs qu’il aimait le mieux dans le monde; ce ne devait nécessairement être qu’avec un homme de robe que sa fille cadette devait être heureuse. Cependant le vieux baron de Téroze avait donné sa fille aînée à un militaire, qui pis est, à un colonel de dragons; cette fille extrêmement heureuse et faite pour l’être à toute sorte d’égards, n’avait aucun lieu de se repentir du choix de son père. Mais tout cela n’y faisait rien; si ce premier mariage avait réussi, c’était par hasard, au fait il n’y avait qu’un homme de robe seul qui pût rendre une fille complètement heureuse; cela posé, il avait donc fallu chercher un robin: or de tous les robins possibles, le plus aimable aux yeux du vieux baron était un certain M. de Fontanis, président au Parlement d’Aix, qu’il avait autrefois connu en Provence, moyennant quoi, sans plus de réflexion, c’était M. de Fontanis qui allait devenir l’époux de Mlle de Téroze.

Peu de gens se figurent un président au Parlement d’Aix, c’est une espèce de bête dont on a parlé souvent sans la bien connaître, rigoriste par état, minutieux, crédule, entêté, vain, poltron, bavard et stupide par caractère; tendu comme un oison dans sa contenance, grasseyant comme Polichinelle, communément efflanqué, long, mince et puant comme un cadavre… On dirait que toute la bile et la roideur de la magistrature du royaume aient choisi leur asile dans le temple de la Thémis provençale pour se répandre de là au besoin, chaque fois qu’une cour française a des remontrances à faire ou des citoyens à pendre. Mais M. de Fontanis enchérissait encore sur cette légère esquisse de ses compatriotes. Au-dessus de la taille grêle, et même un peu voûtée, que nous venons de peindre, on apercevait chez M. de Fontanis un occiput étroit, peu bas, fort élevé par le haut, décoré d’un front jaune que couvrait magistralement une perruque à plusieurs circonstances, dont on n’avait point encore vu de modèle à Paris; deux jambes un peu torses soutenaient avec assez d’appareil cet ambulant clocher, de la poitrine duquel s’exhalait, non sans quelques inconvénients pour les voisins, une voix glapissante, débitant avec emphase de longs compliments moitié français, moitié provençaux, dont il ne manquait jamais de sourire lui-même avec une telle ouverture de bouche que l’on apercevait alors jusqu’à la luette un gouffre noirâtre, dépouillé de dents, excorié en différents endroits et ne ressemblant pas mal à l’ouverture de certain siège qui, vu la structure de notre chétive humanité, devient aussi souvent le trône des rois que celui des bergers. Indépendamment de ces attraits physiques, M. de Fontanis avait des prétentions au bel esprit; après avoir rêvé une nuit qu’il s’était élevé au troisième ciel avec saint Paul, il se croyait le plus grand astronome de France; il raisonnait législation comme Farinacius et Cujas et on l’entendait souvent dire avec ces grands hommes, et ses confrères qui ne sont point de grands hommes, que la vie d’un citoyen, sa fortune, son honneur, sa famille, tout ce qu’enfin la société regarde comme sacré, n’est rien dès qu’il s’agit de la découverte d’un crime, et qu’il vaut cent fois mieux risquer la vie de quinze innocents que de sauver malheureusement un coupable, parce que le ciel est juste si les Parlements ne le sont pas, que la punition d’un innocent n’a d’autre inconvénient que d’envoyer une âme en paradis, au lieu que de sauver un coupable risque de multiplier les crimes sur la terre. Une seule classe d’individus avait des droits sur l’âme cuirassée de M. de Fontanis, c’était celle des catins, non qu’il en fît un grand usage en généraclass="underline" quoique fort chaud, il était de faculté rétive et peu usante, et ses désirs s’étendaient toujours beaucoup plus loin que ses pouvoirs. M. de Fontanis visait à la gloire de transmettre son illustre nom à la postérité, voilà tout, mais ce qui engageait ce magistrat célèbre à user d’indulgence envers les prêtresses de Vénus, c’est qu’il prétendait qu’il était peu de citoyennes plus utiles à l’État, qu’au moyen de leur fourberie, de leur imposture et de leur bavardage, une foule de crimes secrets parvenait à se découvrir, et M. de Fontanis avait cela de bon, qu’il était ennemi juré de ce que les philosophes appellent les faiblesses humaines.

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