Le passager
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- ISBN: 978-2226221322
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le passager». Краткое содержание книги:
Je suis la proie.
Je suis le tueur.
Je suis la cible.
Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre.
Mais si l'autre est moi-même ?
— Dans une fosse de maintenance. Le long des anciens ateliers de réparation.
Il y eut un silence. Freire était étonné par son propre état d’esprit. Il n’éprouvait ni choc ni curiosité à l’égard de l’assassinat. Il admirait plutôt le teint de l’OPJ. Il songeait maintenant à une cloison de papier de riz, derrière laquelle se serait déplacée une mystérieuse lumière, une Japonaise peut-être, tenant une lanterne, marchant sans bruit, à pas serrés, en chaussettes blanches.
Il se secoua. Debout devant le bureau de Freire, Anaïs Chatelet se laissait observer. Comme une femme qui profite de la caresse du soleil.
Soudain, elle parut elle aussi sortir de cette parenthèse :
— La victime est morte d’une overdose d’héroïne.
— Ce n’est pas un meurtre ?
— C’est un meurtre par héroïne. Vous en avez ici ?
— Pas du tout. Nous avons des opiacés. De la morphine. Beaucoup de drogues chimiques. Mais pas d’héroïne. C’est un produit qui ne possède aucune vertu thérapeutique. Et c’est illégal, non ?
Anaïs fit un geste vague qui pouvait passer pour une réponse.
— La victime, demanda-t-il, vous l’avez identifiée ?
— Non.
— C’est une femme ?
— Un homme. Plutôt jeune.
— Il y avait des détails… particuliers sur les lieux ? Je veux dire : dans la fosse ?
— La victime était nue. Le tueur lui a enfoncé sur le crâne une tête de taureau.
Cette fois, Mathias réagit. D’un coup, il voyait tout. Les rails. Les brumes. Le corps nu au fond de la fosse. Et la gueule noire du taureau. Le Minotaure. Anaïs l’observait en retour du coin de l’œil, décryptant sans doute la moindre de ses réactions.
Pour dissimuler son malaise, Freire monta le ton :
— Que voulez-vous de moi au juste ?
— Votre avis sur votre… pensionnaire.
Il revit le colosse sans mémoire. Son chapeau de cow-boy. Ses Santiags. Son allure d’ogre de dessin animé.
— Il est absolument inoffensif. Je vous le certifie.
— Quand on l’a trouvé, il tenait dans ses mains des objets ensanglantés.
— Votre victime n’a pas été mutilée à coups de clé à molette ni d’annuaire, non ?
— Le sang sur ces objets correspond à celui de la victime.
— O +. C’est un groupe très répandu et…
Freire s’arrêta : il devinait le jeu de la jeune femme.
— Vous me faites marcher, reprit-il. Vous savez qu’il n’est pas l’assassin. Qu’est-ce qui vous intéresse chez lui ?
— Je ne sais rien du tout. Mais il y a une autre possibilité. Il était sur les lieux au moment où le tueur a déposé le cadavre dans la fosse. Il pourrait avoir vu quelque chose. (Elle s’arrêta un instant, puis reprit :) Le choc qui a provoqué son amnésie pourrait bien être dû à ce qu’il a vu cette nuit-là.
Mathias comprit — en réalité, il le sentait depuis la première seconde — qu’il avait affaire à une policière brillante, très au-dessus de la moyenne.
— Je pourrais le voir ? continua-t-elle.
— C’est prématuré. Il est encore très fatigué.
Elle lui balança un clin d’œil par-dessus son épaule. On ne savait jamais sur quel pied danser avec cette fille. Parfois brutale, parfois mutine.
— Et si vous, vous me disiez la vérité ?
Freire fronça les sourcils :
— Comment ça ?
— Vous avez un diagnostic précis sur cet homme.
— Comment le savez-vous ?
— L’instinct du chasseur.
Il éclata de rire :
— Très bien. Venez avec moi.
14
LE CENTRE de documentation était à six blocs de l’unité Henri-Ey. Ils traversèrent le campus dans l’air ensoleillé et glacé. Les allées grises. Les pavillons aux toits bombés. Les palmiers. On était dimanche et, ce jour-là, même par ce froid, des familles se promenaient, entourant toujours un personnage au comportement décalé. Anaïs Chatelet observait sans gêne visiteurs et visités. Il y avait aussi des cas isolés. Une vieille femme qui jouait à la poupée avec une bouteille de Soupline. Un jeune gars aux doigts griffus qui fumait en parlant tout seul. Un vieillard qui priait au pied d’un arbre, se lissant la barbe à deux mains.
— Des sacrés numéros que vous avez là…
La capitaine ne prenait pas de gants pour évoquer les patients, et cela lui plut. En général, les visiteurs affectent des mines de circonstance. Pour mieux masquer leur peur, leur malaise. Anaïs avait peur, elle aussi, mais sa façon de réagir était l’attaque frontale.
— Aucun malade ne s’échappe ?
— Aujourd’hui, on les appelle des usagers.
— Comme dans le bus ?
— C’est ça, sourit-il. Sauf qu’ici, on ne va nulle part.
— Il y a des évasions ou non ?
— Jamais. Les hôpitaux spécialisés sont fondés sur le principe inverse.
— Comprends pas.
Freire désigna une nouvelle allée. Ils poursuivirent leur marche. Le soleil était haut et la clarté éblouissante n’autorisait pas les idées noires.
— Depuis plus de cinquante ans, la ligne de la psychiatrie mondiale, c’est « Ouvrez les portes ! ». Grâce aux neuroleptiques, la plupart des patients deviennent presque comme les autres. Ils peuvent en tout cas retourner dans leur famille ou vivre dans des appartements thérapeutiques. Pourtant, beaucoup d’entre eux préfèrent rester ici où ils se sentent en sécurité. Ils ont peur du monde extérieur.
— Ceux qui restent sont des incurables ?
— Des chroniques, oui.
— Pas moyen de les guérir ?
— On utilise rarement ce terme en psychiatrie. Disons qu’il y a parfois quelques cas d’amélioration, chez les schizophrènes par exemple. Pour les autres, on doit traiter, accompagner, cadrer, stabiliser…
— Droguer, quoi.
Ils étaient parvenus au Centre de documentation. Un bâtiment de briques, surmonté d’une cheminée, qui aurait pu tout aussi bien abriter la chaudière ou des outils de jardinage. Freire chercha ses clés. Cette conversation l’amusait.
— Tout le monde regarde ces traitements d’un mauvais œil. La fameuse camisole chimique. Mais les premiers soulagés, ce sont les patients eux-mêmes. Quand vous êtes persuadé que des rats vous dévorent le cerveau ou que des voix vous assaillent jour et nuit, croyez-moi, il vaut mieux être un peu amorphe.
Il déverrouilla la porte. Glissa la main à l’intérieur pour allumer. Il se sentait excité de pénétrer ici, un dimanche, avec cette fliquette ravissante. Un gamin qui fait visiter sa cabane au fond du jardin.
Anaïs Chatelet observa le décor en silence. Depuis des années, la chef-documentaliste menait une lutte souterraine contre le PVC, les néons, la moquette. Elle avait récupéré tous les meubles en bois de l’hôpital — armoires, bibliothèques, casiers à tiroirs… Le résultat était un décor chaleureux, distillant une atmosphère propice à la méditation, chargée d’un parfum compassé.
— Attendez-moi ici.
Ils se trouvaient dans la salle de lecture, occupée par des pupitres d’écolier et des chaises tendance Jean Prouvé. Freire passa dans la bibliothèque proprement dite : des allées de rayonnages supportant un siècle d’ouvrages spécialisés, de monographies, de thèses, de journaux médicaux. Mathias savait où dénicher les livres dont il avait besoin pour sa démonstration.
Quand il revint dans la salle, Anaïs s’était assise derrière une table. Il savoura le spectacle : la silhouette de motarde, cuir et jeans, contrastant avec le confort mordoré de la pièce. Il attrapa une chaise et s’assit de l’autre côté du pupitre, sa documentation posée devant lui.