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Le passager

Электронная книга - «Le passager». Краткое содержание книги:

Je suis l'ombre.
Je suis la proie.
Je suis le tueur.
Je suis la cible.
Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre.
Mais si l'autre est moi-même ?
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— Bien sûr. Après la mort, impossible de prélever du sang.

Anaïs nota le détail. Un vampire ?

— Rien d’autre sur le corps ?

— Des plaies anciennes. Pour la plupart des blessures mal cicatrisées. J’ai même découvert avec les radios des traces de fractures qui datent de l’enfance. Je te l’ai déjà dit : pour moi, ce type est un SDF. Un gosse battu qui a mal tourné.

Anaïs revit le corps trop maigre, couvert de tatouages. Elle était d’accord. Un autre fait corroborait cette hypothèse : aucun avis de recherche ne circulait à propos d’un homme répondant à ce signalement. Soit le gars venait d’ailleurs, soit il ne manquait à personne…

— T’as trouvé d’autres indices qui vont dans ce sens ?

— Plusieurs. D’abord, le corps était très sale.

— Tu me l’as déjà dit sur place.

— Je te parle d’une crasse chronique. Pour laver la peau, on a dû y aller à la Javel. Les mains aussi étaient abîmées. La peau du visage, rougie, trahit la vie au grand air. J’ai noté également des traces de morsures de puces. Sans compter les morpions et les poux. À la morgue, le cadavre bougeait encore.

Anaïs n’était pas certaine d’apprécier l’humour de Longo. Elle l’imaginait dans sa salle d’autopsie, sous les lampes scialytiques, tournant autour du corps avec son dictaphone à la main. C’était un quinquagénaire gris, neutre, indéchiffrable.

— À l’intérieur, continua-t-il, c’est le même esprit. Le foie était au bord de la cirrhose. Désespérant pour un mec aussi jeune.

— Il était alcoolo aussi ?

— À mon avis, plutôt atteint d’une hépatite C. La suite des analyses nous le dira. Dans tous les cas, on trouvera d’autres affections. Ce gars-là n’aurait pas dépassé 40 ans.

Anaïs tirait déjà des conclusions indirectes sur l’assassin. Un tueur de clochards. Un meurtrier au rituel délirant, qui s’en prenait aux laissés-pour-compte. Elle se sentit des fourmis dans les membres. Elle allait trop vite en besogne. Rien ne disait que le meurtrier était multirécidiviste. Pourtant, elle en était certaine : si le Minotaure était sa première victime, elle ne serait pas la dernière.

— Pas de rapports sexuels ? Il n’a pas été violé ?

— Rien. Aucune trace de sperme. Aucune lésion anale.

— Sur les dernières heures de son existence, avant le meurtre, t’as quelque chose ?

— On sait ce qu’il a mangé. Des bâtons de surimi au crabe. Des nems au poulet. Des fragments de MacDo. En gros, n’importe quoi. Le gars se servait sans doute dans les poubelles. Une chose est sûre, son dernier repas a vraiment été arrosé. 2,4 : c’était son taux d’alcoolémie dans le sang. Complètement bourré avant de se faire le shoot fatal.

Anaïs tenta d’envisager un repas à deux, victime et tueur, arrosé à la bière, puis le passage aux choses sérieuses — l’injection. Non. Elle imagina autre chose. L’assassin avait cueilli le jeune homme après son festin. Il l’avait alors persuadé de s’envoyer en l’air avec la « meilleure héroïne du monde »…

— Sur le tueur, enchaîna-t-elle, qu’est-ce que tu peux me dire ?

— Pas grand-chose. Il n’a pratiqué aucune mutilation. Il s’est contenté de lui enfoncer cette énorme tête sur le crâne. À mon avis, c’est un esprit glacé. Méthodique. Il se consacre avec application et rigueur à son délire.

— Pourquoi « méthodique » ?

— J’ai noté un détail. Des cicatrices de trous minuscules sur les ailes du nez, aux commissures des lèvres, au-dessus de la clavicule droite et de part et d’autre du nombril.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Des marques de piercings. Le meurtrier les a retirés. Je ne sais pas ce que ça veut dire mais il ne voulait pas de métal sur sa proie. Je répète : un psychopathe. Froid comme un serpent.

— À ton avis, ça s’est passé comment ?

— Tu connais la règle : le légiste n’a pas droit aux hypothèses.

Elle soupira : elle savait que Longo brûlait de s’exprimer.

— Ne joue pas ta diva.

Le toubib inspira à fond et attaqua :

— Je dirais que tout s’est passé avant-hier. Le meurtrier a approché son lascar dans la soirée. Soit il savait où le trouver, soit il a fait son choix sur le moment — dans un troquet, une fête, un squat, ou simplement dans la rue. Dans tous les cas, il savait que sa victime était un tox. Il a dû lui faire miroiter un shoot d’enfer. Il l’a emmené dans un coin tranquille et lui a préparé l’injection létale. Avant ou après, il lui a piqué du sang. À la réflexion, il a dû lui faire avant, pour que l’hémoglobine ne soit pas saturée d’héroïne. Mais tant qu’on ne saura pas ce qu’il en a fait…

Anaïs ajouta mentalement une circonstance. La victime connaissait son assassin. Même un drogué en manque ne se laisserait pas offrir un shoot par un inconnu. Le Minotaure avait confiance dans son bourreau. Chercher parmi ses dealers. Ou ses compagnons des derniers jours.

Autre conviction : on lui avait offert la dope. La victime n’avait pas les moyens de se payer une héroïne à plus de 150 euros le gramme.

— Merci Michel. Le rapport, je le reçois quand ?

— Demain matin.

— Quoi ?

— On est dimanche. J’ai passé la nuit sur ce macchab et si t’y vois pas d’inconvénient, j’aimerais bien apporter des croissants à mes gamins.

Anaïs contemplait le visage couturé de la victime. Elle allait passer, elle, son dimanche avec cette gueule de film d’épouvante, à interroger des clodos et des dealers. Les larmes lui montèrent aux yeux. Raccroche.

— Envoie-moi déjà les photos du cadavre.

— Et la tête, qu’est-ce que j’en fais ?

— La tête ?

— Celle du taureau. À qui je l’envoie ?

— Rédige un premier rapport. Une note sur la façon dont le tueur l’a coupée et creusée.

— Les animaux, c’est pas mon rayon, fit Longo avec mépris. Faut appeler un véto. Ou l’école de la boucherie, à Paris.

— Trouve toi-même le véto, cingla-t-elle. Cette tête fait partie de ton cadavre, c’est-à-dire de ton dossier.

— Un dimanche ? Ça va me prendre des heures !

Elle répondit avec une nuance de cruauté, imaginant le petit déjeuner familial du médecin voler en éclats :

— Démerde-toi. On est tous dans la même galère.

11

ANAÏS convoqua Le Coz et les autres gars de son équipe dans son bureau. En les attendant, elle laissa son regard se promener sur le décor qui l’entourait. Son antre, relativement spacieux, se situait au premier étage du commissariat. Une baie vitrée s’ouvrait sur la rue François-de-Sourdis. Une autre sur le couloir. Cette fenêtre intérieure était dotée d’un store pour se protéger des regards indiscrets. Anaïs ne le baissait jamais. Elle voulait toujours être intégrée à l’agitation du poste.

Pour le moment, il régnait un silence inhabituel. Un silence de dimanche matin. Anaïs percevait seulement la rumeur vague du rez-de-chaussée. On renvoyait chez eux les occupants des cellules de dégrisement. Le Parquet autorisait les libérations des gardés à vue de la nuit : chauffards sans permis, gamins surpris en possession de quelques grammes de shit ou de coke, bagarreurs de discothèques. La moisson du samedi soir, agglutinée dans l’aquarium.

Elle vérifia ses mails. Longo avait déjà envoyé ses photos en format pdf. Elle lança l’impression puis alla se chercher un café dans le couloir. Quand elle revint, une série de clichés macabres l’attendait.

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