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Sur un monde stérile

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Sur un monde stérile
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— Ça, c’est leur moyen de vision, dit Arthur. Paul les a étudiés, et dit que c’est une application de la télévision. Celui du centre correspond aux deux yeux de devant. Les autres aux trois yeux disposés sur les côtés et de derrière. Comme ça, ils avaient toujours tout l’horizon devant eux. Il y avait deux sièges étroits devant le tableau.

— On a trouvé les deux martiens morts là-dedans, morts de dépression, dit Louis. L’un avait à demi enfilé son scaphandre, pas très différent des nôtres. Il n’y a qu’un petit trou, fait par un éclat d’obus. Ça a suffi. Ces engins là ne sont pas blindés contre le canon.

— Malheureusement, l’éclat est allé bousiller les fils sous le tableau, fit Arthur. Ce qui fait que l’engin ne marche pas. Là, je les rétablis. Ça y est. Vous voyez la machine, à l’arrière. Elle a l’air d’un générateur. Le fil court tout au long et vient rejoindre cette manette. Elle doit donner le contact.

Il l’abaissa. Avec un claquement sec, l’abdomen se rabattit et ferma la trappe. Les écrans scintillèrent, et ils virent le paysage se dessiner, très net. Il y eut un grincement, puis, le plancher tangua, et l’engin se mit en route.

— Halte, fit Louis, en relevant de nouveau la manette. Les écrans s’éteignirent.

— C’est normal, fit Arthur. La bête avait été tuée en marche, elle ressuscite de même.

Ils ressortirent par la trappe ouverte à nouveau. Dehors le soleil se couchait dans la brume rougeâtre faite de sable soulevé, habituelle des soirs de Mars. Une mélancolie funèbre s’étendait sur le champ de bataille. Les hublots du labo et ceux de la coupole étaient allumés.

— Qui est là-haut ? demanda Bernard.

— Ingrid. C’est son tour de veille.

— Paul et Sig ne devraient pas tarder à rentrer. Voici la nuit.

Ils allèrent directement au poste de radio. Aucun message n’était inscrit sur la bande enregistreuse.

— Les voilà, lança la voix claire d’Ingrid.

Ils se précipitèrent aux hublots avant. Dans le crépuscule le Wells atterrissait, traînant une comète flamboyante. Deux silhouettes familières en sortirent, deux seulement.

— Ils ne l’ont pas retrouvé.

Au dîner, les explorateurs firent leur rapport. Ils avaient réussi à franchir l’éboulement, mais quelques dizaines de mètres après, un autre éboulement, massif celui-là, les avait arrêtés.

— Et toi, Hélène, ton rapport ?

— À part quelques légères différences, portant surtout sur le trajet des artères, l’être que j’ai disséqué ce soir est bien un homme. Il a cependant les poumons plus développés que nous, et des muscles bien moins puissants. Cerveau à première vue normal. La plus curieuse anomalie est présentée par les dents, qui sont soudées entre elles. Mais je n’ai eu qu’une première vue.

— Tu as examiné leurs machines, Paul. Qu’en penses-tu ?

— C’est très bizarre. Leur générateur d’électricité repose sur les mêmes principes que les nôtres. L’entraînement en est assuré par un petit moteur à explosion, qui fonctionne à l’aide d’un liquide que je serais heureux que tu analyses, Sig. Ce n’est pas de l’essence. Il est très silencieux. Mais si les principes sont analogues aux nôtres, la technique est très différente. Les pattes sont mues par des muscles artificiels contractiles, excités par l’électricité. Il y a des appareils de contrôle très ingénieux. Tout cela dénote un degré de connaissances qui cadre très difficilement avec une ignorance des canons ou des explosifs, ou en tout cas d’un moyen d’attaque plus efficace que leurs pinces. Il y a là un mystère…

Chapitre IV

L’odyssée de Ray

Deux mois s’écoulèrent ainsi, occupés par les travaux et les recherches. Ils explorèrent plusieurs centaines de kilomètres carrés. Mais c’était toujours le même désert. À peine virent-ils, çà et là, d’autres prismes d’iridium, toujours disposés par 7, et toujours mystérieux. Leurs travaux de déblaiement, au camp de l’Heptagone, les avaient mis en présence d’une plaque épaisse en iridium également, où les 7 prismes prenaient base. Aucune hypothèse satisfaisante n’avait pu être formulée. Et chaque jour décroissait l’espoir de revoir leur compagnon perdu.

Les jours étaient monotones – travaux, corvées, recherches – Arthur avait, aidé de Paul, remis, complètement en état la machine martienne et s’en servait habilement. Elle atteignait une vitesse maximale de 65 km/h. Mais on l’utilisait peu, la provision de carburant martien trouvée dans les autres crabes touchant à sa fin. C’était un hydrocarbure très explosif.

Un soir, vers la fin du deuxième mois, ils étaient assis autour de la table. Dehors le vent soufflait plus fort que d’habitude, et le sable tournoyait. C’était un soir sinistre. Sans raison, ils se sentaient nerveux, irritables. Hélène surtout se sentait mal à l’aise. Soudain, elle se dressa, parla.

— Écoutez !

Ils retinrent leur respiration, et n’entendirent que le vent et le crissement du sable contre la coque.

— Je suis sûre, dit-elle d’une voix étranglée, je suis sûre que quelqu’un a manœuvré la porte étanche.

— Tu rêves, dit Paul. Aucun crabe ne s’est approché. Les radars l’auraient décelé, et tu aurais entendu les sonneries d’alerte !

Cependant il se leva, fit une enjambée comme pour aller vérifier, puis se rassit. Des bruits de pas très nets s’entendirent dans la chambre d’à-côté. En un bond, ils furent debout. Paul saisit son revolver, Sig et Bernard empoignèrent leurs chaises par le dossier, Louis prit son couteau, et Arthur tira de la poche de sa salopette une lourde clef anglaise. Hélène resta sans bouger. Ingrid se tint prête à saisir le pot d’eau qui bouillait pour le café, sur le réchaud.

Les pas approchaient. La porte s’ouvrit, et, havé, déguenillé, maigre, mais admirablement rasé, parut Ray.

Ils étaient réunis dans la salle commune, autour de la table. Ray, voluptueusement allongé dans un fauteuil, leur racontait son aventure. Quand il s’était éloigné des prismes, il n’avait d’autre intention que de pousser une reconnaissance derrière un éperon rocheux qui masquait la vallée. Quand il l’eut tourné, il vit que par un ravin, on pouvait accéder au plateau de l’autre côté du canon. Il escalada donc un amas de roches éboulées, puis une pente caillouteuse et se trouva nez à nez avec un crabe arrêté. Ses occupants, revêtus de scaphandres, couchés au bord de la falaise, observaient attentivement les terrestres. Ils le virent au même moment. Ils bondirent vers le crabe, tout en lui lançant quelque chose qui ressemblait à un oursin. Il pensa à une grenade, et tira. Un des martiens tomba, l’autre s’engouffra dans son engin et le mit en marche. Ray se pencha sur sa victime, regrettant son geste hostile. L’être était tombé à plat ventre. Il le retourna et vit, à travers la vitre du casque, un visage humain malgré sa laideur. Il entendit un cliquetis et un second crabe, venu de nulle part, semblait-il, lui arracha sa carabine des mains, la cisailla et la tordit, et le saisit lui-même par le milieu du corps, sans serrer.

— C’était une curieuse impression. J’étais tenu en l’air et emporté à toute vitesse ; j’avais les bras libres, mais mon revolver était à ma ceinture, coincé dans la pince, et, de toute façon, il ne m’aurait été guère utile. Il me vint alors à l’idée de laisser un message pour vous. Non sans difficultés, car j’étais terriblement cahoté, et douloureusement meurtri à la taille, je réussis à atteindre mon carnet et à vous écrire quelques mots. Puis je tirai mon Leica de mon étui, le glissant dans la poche de mon scaphandre, sur la poitrine, mis le message à sa place, et laissai tomber l’étui comme s’il m’avait échappé, au moment où j’étais entraîné dans une grotte. Je fus emporté dans les ténèbres pendant une dizaine de minutes, à une allure qui ne devait pas excéder le 20 à l’heure. Puis, je vis, au fond du souterrain, une petite lueur qui grandit et se transforma en une vive lumière. Le souterrain s’arrêtait devant une porte de métal. La lumière émanait de tubes semblables à ceux qui, sur Terre, servent à la publicité. Après 30 ou 40 secondes d’attente, la porte s’ouvrit à la manière d’un obturateur photographique. À peine étions-nous passés qu’elle se referma, avec un claquement sec. Nous étions dans un sas, devant une porte identique qui s’ouvrit aussitôt, et nous pénétrâmes ; moi, toujours à bout de pince, dans une vaste caverne brillamment illuminée. Là étaient rangés à perte de vue des crabes aux pattes repliées. Des martiens sans scaphandres circulaient autour. Au centre un tapis roulant filait vers le fond de la grotte, qui se perdait dans une luminosité vague. La pince qui me tenait se desserra, et me lâcha. Je fis quelques pas en chancelant, j’avais la tête douloureuse, j’étais meurtri, j’avais faim et soif. Une bande de Martiens m’entoura tout de suite. My God ! Ce qu’ils sont laids. J’ai eu tout le temps de m’y habituer depuis, mais sur le moment, j’en ai eu presque la nausée. Deux d’entre eux m’empoignèrent par les bras. Je les dépassais de la tête et des épaules. Ils ne semblaient pas avoir d’armes. S’ils sont affreux et mal bâtis, leurs vêtements ne manquent pas de grâce. Vous n’en avez point vu, car sous leur scaphandre, ils sont nus. C’est une sorte de toge, noire ou brune, dans laquelle ils se drapent.

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