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Gainsbourg à rebours

Электронная книга - «Gainsbourg à rebours». Краткое содержание книги:

Derrière l’interprète de Je t’aime… Moi non plus, qui fit scandale et conquit la planète en 1969, se cache un Gainsbourg plus secret. C’est l’homme intime que révèle Franck Maubert, son histoire et ses goûts. Si, pour Serge Gainsbourg, il y avait les arts majeurs et les arts mineurs, il ne s’est illustré, à son grand regret, que dans la chanson. Il s’ouvrait peu sur son destin de peintre contrarié, qui a persévéré dans cette voie jusqu’en 1957, année où Boris Vian lance sa carrière.
Son admiration pour les chefs-d’œuvre des maîtres suscite l’intérêt d’un jeune critique d’art, Franck Maubert. Leur rencontre les lie en 1985. Gainsbourg a trouvé à qui parler peinture, dandysme, esthétique. Ensemble ils passeront des journées chez lui, rue de Verneuil, visiteront le Louvre, feront la tournée des grands ducs… Ce livre retrace le parcours d’un artiste hors norme, qui a traversé non seulement la chanson, mais aussi l’écriture, la photographie, le cinéma. Il montre la force d’un créateur et d’un poète qui a marqué son époque et influence encore, loin des clichés, la musique d’aujourd’hui.
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F. M. — Bien sûr, les Impressionnistes n’en avaient rien à faire.

S. G. — Exact… Ils s’en foutaient. Comme plus tard Juan Gris ou Francis Picabia collaient du papier journal sur la toile. Ils savaient pertinemment que vingt ans plus tard le papier ne tiendrait pas. On a demandé à un de ces lascars : « Pensez-vous que vous allez passer à la postérité ? » Réponse : « Et qu’est-ce que la postérité a fait pour moi ? » OK, coco, parlons chiffres. Qu’est-ce que passer à la postérité après deux milligrammes ou millilitres de foutre de vie, face à quinze milliards d’années-lumière… Alors où sera Jésus le petit clouté ? Cinquante ans, deux mille ans, trois mille ans. J’espère que le Saint Sébastien de Mantegna va rester parce que c’est la toile la plus belle que j’aie jamais vue. Il est fléché, harponné sous un chapeau aux feuilles d’acanthe. C’est un mort extatique. Quant à La Cène de Vinci, elle est ensevelie sous la boue de Florence.

F. M. — Alors pour vous c’est quoi la postérité ?

S. G. — Lulu, le p’tit Lulu.

F. M. — Non… Dites donc, vous n’allez pas vous en tirer comme ça, on n’a pas parlé de Vélasquez, ni de Goya…

S. G. — C’est étonnant combien il y a de génies dans la peinture espagnole. Vélasquez, hallucinant. Des naines et des malades, des tarées intégrales dans des robes sublimes, des roses, des laques de garance, des coloris à couper le souffle. Les visages sont atroces, les parures magnifiques. Ces infantes dégénérées acceptées par le roi d’Espagne… Quant à Goya, ce n’est pas un arrêt sur image, mais c’est vingt-quatre images/seconde quand je regarde ça. Ses fusillés, ça troue le cul… Et ce mec qui balance ses bras face caméra avec son overdose de plomb (silence). Dalí a dit quelque chose d’assez étonnant : « Picasso est espagnol, moi aussi, Picasso est un génie, moi aussi, Picasso est communiste, moi non plus. » Quand j’ai écrit Je t’aime… moi non plus, je ne savais pas que Dalí avait déjà balancé.

F. M. — Préférez-vous la peinture ou plutôt les histoires de peintres ?

S. G. — J’adore les histoires, surtout les apocryphes, comme celle de Pablo. Il était en pleine dèche, à Montmartre ou ailleurs, peu importe. Un Américain devant une de ses toiles lui demande le prix. Picasso pour frimer balance : « Cinquante briques. » L’Amerloque : « Putain, vous en avez pour un pognon fou, ici. » Et, pendant ce temps, Picasso piquait ses sardines dans la boîte avec un clou.

F. M. — Vers 1908, Picasso, encore lui, avait tout de même organisé un banquet pour le Douanier Rousseau au Bateau-Lavoir.

S. G. — C’est pas ça… Un soir, on l’emmène chez Maxim’s, on lui met une cravate et on lui fait bouffer du caviar pour la première fois de sa vie. Puis suivent le canard au sang, les pêches flambées. En sortant, il se casse avec ses marchands de tableaux et il dit : « C’était pas mal, mais les lentilles sentaient un peu le poisson… » Cela dit, j’adore le Douanier. C’était un visionnaire. Il y a une autre histoire sublime, cette fois entre Michel-Ange et Raphaël. Michel-Ange prend un fusain et trace un cercle parfait d’un seul trait. Il passe le fusain à Raphaël qui pointe au centre. C’est beau.

F. M. — On sent du regret quand vous parlez de peinture. N’auriez-vous pas envie de vous y remettre ?

S. G. — Gainsbourg a été peintre, est peintre, et j’ai très envie de m’y remettre. L’acte de peindre, c’est la projection de son âme. Tous les shows off de la pub, c’est too much. Aujourd’hui, je suis au zénith et je suis adulte, alors… Le compte à rebours est commencé, j’en ai plus pour très longtemps. Alors maintenant, je vais me consacrer à la littérature, à la poésie, essayer de rattraper Rimbaud et la peinture. Je pourrais me mettre à peindre, à ne faire que cela, et à me louer un gourbi à Belleville… Non, ce n’est pas sérieux — surtout depuis que j’ai rompu définitivement avec la vie de bohème — l’horreur !… Car j’ai une vision esthétique de la création. Je voulais peindre en gants blancs, comme Raphaël dans un palais… et pas dans un univers crade. Je préfère ma rue de Verneuil. Je me suis gardé une petite pièce, ici, la pièce aux poupées de Jane. J’ai même fait installer une verrière. L’idéal, c’est le corps de la femme. Tous les peintres sont passés par là. C’est la beauté la plus glacée. Celle d’Ingres, bien que je ne l’aime pas, mais enfin il existe. Moi, j’ai été hyperréaliste et je suis passé à l’hyper-abstraction, ensuite je ne sais plus, je suis passé au piano…

Le musée imaginaire de Serge Gainsbourg, commenté par l’artiste

Lucas Cranach l’Ancien (Cranach, 1472 — Weimar, 1553), Ève, Anvers, musée d’Art.

« Un maître qui savait inscrire des beautés dans des verticales et jouer avec les courbes. »

Jacques-Louis David (Paris, 1748 — Bruxelles, 1825), Le Sacre de Napoléon Ier, 1805–1810, détail, Paris, musée du Louvre.

« Quand David a peint Le Sacre de Napoléon, il y a mis tous ses nerfs pour mettre… des fleurs de lys. Ce n’est pas à Monsieur David de mettre des fleurs de lys. »

Raffaelo Sanzio dit Raphaël (Urbino, 1483 — Rome, 1520), Le Triomphe de Galatée, Rome, Palais Farnèse.

« J’aurais aimé peindre en gants blancs comme Raphaël dans un palais. “Sorry angel/Sorry so/Sorry angel/Sorry so.” »

Paul Klee (Münchenbuchsee, 1879 — Muralto-Locarno, 1940), Sous l’étoile noire, 1918, musée de Bâle.

« Klee était violoniste. Violoniste de calibre professionnel. Son inspiration vient de là ; à la fois comique, élégiaque, tragique. J’aime entendre sa petite musique, ses Mauvaises nouvelles des étoiles que j’ai sous les yeux. C’est Klee qui disait : “Ni serviteur ni maître, l’artiste est pur intermédiaire.” »

Francis Bacon (Dublin, 1909 — Madrid, 1992), Portrait de George Dyer parlant, 1966, coll. Dr Benesohn Rosefsky, Binghamton.

« Le plus grand contemporain, il s’approcherait de Goya. L’homme seul, face à lui-même, visage dévasté. L’homme assis, vautré, couché, en devenir, forniquant, déféquant. L’homme réduit à l’état de viande. Bacon a dit : “On naît, on meurt, si on fait quelque chose entre les deux, c’est mieux.” »

Théodore Géricault (Rouen, 1791 — Paris, 1824), Études pour Le Radeau de la Méduse, 1819, Rouen, musée des Beaux-Arts.

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