La Bible amusante
- Автор: Таксиль Лео
- Год: 1904
- Язык: французский
- Жанр: Прочее юмористическое
Электронная книга - «La Bible amusante». Краткое содержание книги:
Les manuels d’histoire sainte, à l’usage des simples fidèles, ne font aucune allusion, c’est entendu, à l’aventure révélée par les quatre versets que j’ai reproduits tout à l’heure; mais ces quatre versets ne sont pas retranchés des éditions bibliques réservées aux curés. Ce n’est pas tout: les tonsurés ont un autre livre pour eux seuls, un livre qu’ils entourent d’une grande vénération, sans le divulguer, et qui se nomme le Livre d’Enoch.
Enoch, vous ne l’avez pas oublié, est ce patriarche de trois cent soixante-cinq ans, dont Jéhovah se toqua et qu’il enleva au ciel, non à l’état d’âme, mais en chair et en os, comme Jupiter enleva Ganymède, dont il s’était, lui aussi, toqué. Or, d’après une tradition, Enoch écrivit un livre, qu’il n’emporta pas en paradis, heureusement; il le légua à son fils Mathusalem, et Noé, dit-on, mit dans l’arche le précieux manuscrit. Toutefois, le livre d’Enoch fut longtemps perdu.
On dit qu’ il existait, — on ne sait où, par exemple! — au temps des apôtres. La preuve qu’on en donne est dans le Nouveau Testament. Là, l’épître de saint Jude s’exprime ainsi, aux versets 14-15: «C’est d’eux encore (les impies) qu’Enoch, septième depuis Adam, a prophétisé en ces termes: Voilà que le Seigneur vient avec ses milliers de saints, pour exercer le jugement contre tous, et pour convaincre tous les impies de toutes leurs œuvres d’ impiété.» Puisque saint Jude a cité un passage de ce livre, c’est qu’il le connaissait, parbleu! Et, pendant plusieurs siècles, les théologiens se demandaient: Qu’est devenu le livre d’Enoch?
Enfin, un voyageur assez célèbre, l’écossais Jacques Bruce, découvrit en Abyssinie le fameux livre; pour dire la vérité, c’est sur une version éthiopienne qu’il mit la main, car il est peu probable qu’Enoch ait écrit ses belles histoires dans la langue de Ménélik… Voyez un peu, tout de même, combien il est utile d’avoir une providence, quand on est théologien! Ecrit par Enoch dans la langue d’avant la tour de Babel, ce livre merveilleux avait eu la chance, quoique la langue primitive ait été brusquement perdue, de trouver un traducteur hébreu; puis, cette traduction hébraïque, connue des apôtres et des premiers pères de l’Eglise, avait disparu comme une muscade. Crac! un Écossais en découvre, vers la fin du dix-huitième siècle, une version éthiopienne complète chez les ancêtres de Ménélik. Merci, divine providence!
Notre Bruce apporta sa trouvaille à la bibliothèque bodléienne d’Oxford; joie immense des théologiens; nouvelles traductions, dont la première (1838) fut imprimée en anglais et eut pour auteur Mgr Richard Laurence, archevêque de Casel, en Irlande.
Le livre d’Enoch est divisé en onze sections. C’est dans la section 2 qu’est racontée l’histoire des amours des anges avec les filles des hommes.
«Le nombre des hommes s’étant prodigieusement accru, ils eurent de très belles filles. Or, les plus brillants des anges en devinrent amoureux, et ils furent entraînés, par ce fait, dans beaucoup d’erreurs.
Ils s’animèrent entre eux, et ils se dirent: Allons sur terre, et choisissons-nous des femmes parmi les plus belles filles des hommes.
Alors, Semiazas, que Dieu avait créé prince des anges les plus brillants, leur dit: Un tel projet est excellent; mais je crains que vous n’osiez pas le mettre à exécution et que je ne demeure le seul de nous tous à faire des enfants aux belles filles des hommes.
Tous répondirent: Faisons serment d’exécuter notre projet, et dévouons-nous à l’anathème si nous y manquons.
Ils s’unirent donc par serment et firent des imprécations. Ils étaient au nombre de deux cents, d’abord. C’était le temps où vivait Jared (père d’Enoch). Ils partirent ensemble, descendirent du ciel, et vinrent sur la montagne Hermonim, ou mont des serments.
Et voici les noms des vingt principaux d’entre eux: Semiazas, Atarcuph, Araciel, Chobabiel, Horammame, Ramiel, Sampsich, Zaciel, Balciel, Azalcel, Pharmarus, Amariel, Anagemas, Thausaël, Samiel, Sarinas, Eumiel, Tyriel, Jumiel, Sariel.
Eux et les autres, et d’autres encore, prirent des femmes l’an onze cent soixante-dix de la création du monde. De ce commerce naquirent les géants, etc., etc.»
On voit qu’il ne s’agit aucunement d’une révolte contre Dieu: les plus brillants des anges, ayant à leur tête le prince Semiazas, qui n’est ni Lucifer ni Satan, vont en partie de plaisir sur terre, voilà tout.
Il est vrai que, leur exemple étant suivi par un grand nombre, Jéhovah, se voyant délaissé, commença à grogner; cependant, il mit longtemps à se fâcher tout-à-fait, et sur la cause de la grande colère définitive le livre d’Enoch et la Genèse ne sont pas absolument d’accord. C’est le cas de dire: Il y a de la magie là-dessous. Vous allez voir.
Selon la Genèse: à la suite des relations des anges avec les belles humaines, les hommes devinrent trop charnels. Un théologien pourrait traiter la question. En effet, dirait-il, si les belles filles trouvèrent goût à l’aventure et se montrèrent insatiables, les anges furent en mesure de les satisfaire, et cela dut exciter l’émulation des simples hommes, leurs rivaux. Mais qu’est-ce que cela pouvait bien faire au papa Bon Dieu? répondrons-nous; n’avait-il pas recommandé à l’humanité de croître et de multiplier?…
Le livre d’Enoch ne présente pas les faits sous le même aspect. Les anges, devenus papas, s’intéressèrent à leurs enfants et furent, pour les géants, des professeurs hors ligne. Non seulement, ils leur apprirent à façonner les joyaux et les pierreries (sic); mais encore, ils leur enseignèrent la magie, l’art de lire l’avenir dans les astres. En outre, ils initièrent leurs concubines aux grands mystères. On comprend ce qui s’ensuivit: mesdemoiselles les maîtresses des anges et leurs bâtards géants furent bientôt supérieurs aux autres hommes; que de fumisteries on peut faire à ses contemporains, quand on est magicien!… «La terre se plaignit et retentit de cris de douleur.»
Émus des douleurs de la terre, les quatre anges de l’harmonie demandèrent à Dieu de mettre un terme à ces maux. Sur ces entrefaites, le sieur Azazel, un des anges qui couchaient avec les filles des hommes, avait cherché noise à Semiazas, lui avait flanqué une tripotée, et avait pris sa place comme chef des balladeurs sur terre. Dieu envoya l’ange Raphaël combattre l’ange Azazel, et notre Azazel, vaincu, fut enfermé par Raphaël dans une caverne, au désert de Dodoël.
D’autre part, Dieu trouva le déluge nécessaire: pour empêcher les géants de continuer leurs exercices de magie, il allait noyer tout le monde, y compris les simples hommes qui souffraient des sorciers. Quant aux anges, qui étaient allés mener sur terre une vie de bâtons de chaise, ils réintégreraient le ciel et devraient rester bien sages désormais.
C’est, sans doute, depuis cette époque que les anges sont des êtres insexuels: le père Jéhovah, pour se garantir contre de nouvelles escapades, dut les obliger à déposer leur cautionnement, comme font les pachas à l’égard de tout monsieur postulant un emploi dans leur sérail. Les curés ont donc grand tort de supprimer cet épisode dans leurs manuels d’histoire sainte; on saurait au moins pourquoi les anges sont eunuques!
Est-il besoin d’ajouter que le pauvre bougre d’ange Azazel, oublié dans la caverne où Raphaël l’avait bouclé, fut, naturellement, noyé lors de l’universelle inondation?… Versons une larme sur son triste sort.
Allez donc dire, après cela, qu’il n’est pas providentiel que le livre d’Enoch ait été retrouvé!… En somme, il n’avait pas gêné les premiers chrétiens, puisque saint Jude le cite expressément: plusieurs Pères de l’Eglise ne se sont pas fait faute, à leur tour, d’en parler comme d’un livre très connu: Origène, que saint Jérôme appelait le maître des Eglises, invoqua son autorité; Tertullien accorde une grande vénération à cet ouvrage dans son Traité sur le paganisme. Le livre d’Enoch fut donc en honneur dans le catholicisme jusqu’au quatrième siècle. Plus tard, en réfléchissant qu’il consolidait les quatre ennuyeux premiers versets du chapitre 6 de la Genèse, les prêtres le firent disparaître; mais des fragments purent être conservés et ont été cités par Scaliger, Semler et Fabricius. Enfin, il faut remercier l’archevêque Laurence, qui traduisit la version éthiopienne rapportée par Jacques Bruce.