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READ-E-BOOK » Романы для взрослых » Justine Ou Les Malheurs De La Vertu

Электронная книга - «Justine Ou Les Malheurs De La Vertu». Краткое содержание книги:

Rejetant la douce nature rousseauiste, Sade dévoile le mal qui est en nous et dans la vie. La vertueuse Justine fait la confidence de ses malheurs et demeure jusque dans les plus scabreux détails l'incarnation de la vertu. Apologie du crime, de la liberté des corps comme des esprits, de la cruauté 'extrême sensibilité des organes connue seulement des êtres délicats', l'oeuvre du marquis de Sade étonne ou scandalise. C'est aussi une oeuvre d'une poésie délirante et pleine d'humour noir.
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Oh! que ce temps me parut long! Je n'osais bouger, de peur d'être aperçue; enfin les criminels acteurs de cette scène indécente, rassasiés sans doute, se levèrent pour regagner le chemin qui devait les conduire chez eux, lorsque le maître s'approche du buisson qui me recèle; mon bonnet me trahit… Il l'aperçoit…

– Jasmin, dit-il à son valet, nous sommes découverts… Une fille a vu nos mystères… Approche-toi, sortons de là cette catin, et sachons pourquoi elle y est.

Je ne leur donnai pas la peine de me tirer de mon asile; m'en arrachant aussitôt moi-même, et tombant à leurs pieds:

– Ô messieurs! m'écriai-je, en étendant les bras vers eux, daignez avoir pitié d'une malheureuse dont le sort est plus à plaindre que vous ne pensez; il est bien peu de revers qui puissent égaler les miens; que la situation où vous m'avez trouvée ne vous fasse naître aucun soupçon sur moi; elle est la suite de ma misère, bien plutôt que de mes torts; loin d'augmenter les maux qui m'accablent, veuillez les diminuer en me facilitant les moyens d'échapper aux fléaux qui me poursuivent.

Le comte de Bressac (c'était le nom du jeune homme), entre les mains de qui je tombais, avec un grand fonds de méchanceté et de libertinage dans l'esprit, n'était pas pourvu d'une dose très abondante de commisération dans le cœur. Il n'est malheureusement que trop commun de voir le libertinage éteindre la pitié dans l'homme; son effet ordinaire est d'endurcir: soit que la plus grande partie de ses écarts nécessite l'apathie de l'âme, soit que la secousse violente que cette passion imprime à la masse des nerfs diminue la force de leur action, toujours est-il qu'un libertin est rarement un homme sensible. Mais à cette dureté naturelle dans l'espèce de gens dont j'esquisse le caractère, il se joignait encore dans M. de Bressac un dégoût si invétéré pour notre sexe, une haine si forte pour tout ce qui le caractérisait, qu'il était bien difficile que je parvinsse à placer dans son âme les sentiments dont je voulais l'émouvoir.

– Tourterelle des bois, me dit le comte avec dureté, si tu cherches des dupes, adresse-toi mieux: ni mon ami, ni moi, ne sacrifions jamais au temple impur de ton sexe; si c'est l'aumône que tu demandes, cherche des gens qui aiment les bonnes œuvres, nous n'en faisons jamais de ce genre… Mais parle, misérable, as-tu vu ce qui s'est passé entre Monsieur et moi?

– Je vous ai vus causer sur l'herbe, répondis-je, rien de plus, monsieur, je vous l'assure.

– Je veux le croire, dit le jeune comte, et cela pour ton bien; si j'imaginais que tu eusses pu voir autre chose, tu ne sortirais jamais de ce buisson… Jasmin, il est de bonne heure, nous avons le temps d'ouïr les aventures de cette fille, et nous verrons après ce qu'il en faudra faire.

Ces jeunes gens s'asseyent, ils m'ordonnent de me placer près d'eux, et là je leur fais part avec ingénuité de tous les malheurs qui m'accablent depuis que je suis au monde.

– Allons, Jasmin, dit M. de Bressac en se levant, dès que j'eus fini, soyons juste une fois; l'équitable Thémis a condamné cette créature, ne souffrons pas que les vues de la déesse soient aussi cruellement frustrées; faisons subir à la délinquante l'arrêt de mort qu'elle aurait encouru: ce petit meurtre, bien loin d'être un crime, ne deviendra qu'une réparation dans l'ordre moral; puisque nous avons le malheur de le déranger quelquefois, rétablissons-le courageusement du moins quand l'occasion se présente…

Et les cruels, m'ayant enlevée de ma place, me traînent déjà vers le bois, riant de mes pleurs et de mes cris.

– Lions-la par les quatre membres à quatre arbres formant un carré long, dit Bressac, en me mettant nue.

Puis, au moyen de leurs cravates, de leurs mouchoirs et de leurs jarretières, ils font des cordes dont je suis à l'instant liée, comme ils le projettent, c'est-à-dire dans la plus cruelle et la plus douloureuse attitude qu'il soit possible d'imaginer. On ne peut rendre ce que je souffris; il me semblait que l'on m'arrachât les membres, et que mon estomac, qui portait à faux, dirigé par son poids vers la terre, dût s'entrouvrir à tous les instants; la sueur coulait de mon front, je n'existais plus que par la violence de la douleur; si elle eût cessé de comprimer mes nerfs, une angoisse mortelle m'eût saisie. Les scélérats s'amusèrent de cette posture, ils m'y considéraient en s'applaudissant,

– En voilà assez, dit enfin Bressac, je consens que pour cette fois elle en soit quitte pour la peur. Thérèse, continue-t-il en lâchant mes liens et m'ordonnant de m'habiller, soyez discrète et suivez-nous: si vous vous attachez à moi, vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. Il faut une seconde femme à ma tante, je vais vous présenter à elle, sur la foi de vos récits; je vais lui répondre de votre conduite; mais si vous abusez de mes bontés, si vous trahissiez ma confiance, ou que vous ne vous soumissiez pas à mes intentions, regardez ces quatre arbres, Thérèse, regardez le terrain qu'ils enceignent, et qui devait vous servir de sépulcre; souvenez-vous que ce funeste endroit n'est qu'à une lieue du château où je vous conduis, et qu'à la plus légère faute, vous y serez aussitôt ramenée.

A l'instant j'oublie mes malheurs, je me jette aux genoux du comte, je lui fais, en larmes, le serment d'une bonne conduite; mais aussi insensible à ma joie qu'à ma douleur:

– Marchons, dit Bressac, c'est cette conduite qui parlera pour vous, elle seule réglera votre sort.

Nous avançons; Jasmin et son maître causaient bas ensemble; je les suivais humblement sans mot dire. Une petite heure nous rend au château de Mme la marquise de Bressac, dont la magnificence et la multitude de valets qu'il renferme me font voir que quelque poste que je doive remplir dans cette maison, il sera sûrement plus avantageux pour moi que celui de la gouvernante en chef de M. du Harpin. On me fait attendre dans une office où Jasmin m'offre obligeamment tout ce qui peut servir à me réconforter. Le jeune comte entre chez sa tante, il la prévient, et lui-même vient me chercher une demi-heure après pour me présenter à la marquise.

Mme de Bressac était une femme de quarante-six ans, très belle encore, qui me parut honnête et sensible, quoiqu'elle mêlât un peu de sévérité dans ses principes et dans ses propos; veuve depuis deux ans de l'oncle du jeune comte, qui l'avait épousée sans autre fortune que le beau nom qu'il lui donnait. Tous les biens que pouvait espérer M. de Bressac dépendaient de cette tante; ce qu'il avait eu de son père lui donnait à peine de quoi fournir à ses plaisirs; Mme de Bressac y joignait une pension considérable, mais cela ne suffisait point: rien de cher comme les voluptés du comte; peut-être celles-là se payent-elles moins que les autres, mais elles se multiplient beaucoup plus. Il y avait cinquante mille écus de rente dans cette maison, et M. de Bressac était seul. On n'avait jamais pu le déterminer au service; tout ce qui l'écartait de son libertinage était si insupportable pour lui, qu'il ne pouvait en adopter la chaîne. La marquise habitait cette terre trois mois de l'année; elle en passait le reste à Paris; et ces trois mois qu'elle exigeait de son neveu de passer avec elle étaient une sorte de supplice pour un homme abhorrant sa tante et regardant comme perdus tous les moments qu'il passait éloigné d'une ville où se trouvait pour lui le centre de ses plaisirs.

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