Justine Ou Les Malheurs De La Vertu
- Автор: Де Сад Донасьен Альфонс Франсуа
- Язык: французский
- Жанр: Романы для взрослых
Электронная книга - «Justine Ou Les Malheurs De La Vertu». Краткое содержание книги:
Il était environ cinq heures du soir lorsque nous entrâmes dans la forêt. Saint-Florent ne s'était pas encore un instant démenti: toujours même honnêteté, toujours même désir de me prouver ses sentiments; eussé-je été avec mon père, je ne me serais pas crue plus en sûreté. Les ombres de la nuit commençaient à répandre dans la forêt cette sorte d'horreur religieuse qui fait naître à la fois la crainte dans les âmes timides, le projet du crime dans les cœurs féroces. Nous ne suivions que des sentiers; je marchais la première, je me retourne pour demander à Saint-Florent si ces routes écartées sont réellement celles qu'il faut suivre, si par hasard il ne s'égare point, s'il croit enfin que nous devions arriver bientôt.
– Nous y sommes, putain, me répondit ce scélérat, en me renversant à terre d'un coup de canne sur la tête qui me fait tomber sans connaissance…
Oh! madame, je ne sais plus ni ce que dit, ni ce que fit cet homme; mais l'état dans lequel je me retrouvai ne me laissa que trop connaître à quel point j'avais été sa victime. Il était entièrement nuit quand je repris mes sens; j'étais au pied d'un arbre, hors de toutes les routes, froissée, ensanglantée… déshonorée, madame; telle avait été la récompense de tout ce que je venais de faire pour ce malheureux; et portant l'infamie au dernier période, ce scélérat, après avoir fait de moi tout ce qu'il avait voulu, après en avoir abusé de toutes manières, de celle même qui outrage le plus la nature, avait pris ma bourse… ce même argent que je lui avais si généreusement offert. Il avait déchiré mes vêtements, la plupart étaient en morceaux près de moi, j'étais presque nue, et meurtrie en plusieurs endroits de mon corps; vous jugez de ma situation: au milieu des ténèbres, sans ressources, sans honneur, sans espoir, exposée à tous les dangers. Je voulus terminer mes jours: si une arme se fût offerte à moi, je la saisissais, j'en abrégeais cette malheureuse vie, qui ne me présentait que des fléaux…
– Le monstre! que lui avais-je donc fait, me disais-je, pour avoir mérité de sa part un aussi cruel traitement? Je lui sauve la vie, je lui rends sa fortune, il m'arrache ce que j'ai de plus cher! Une bête féroce eût été moins cruelle! Ô homme, te voilà donc, quand tu n'écoutes que tes passions! Des tigres au fond des plus sauvages déserts auraient horreur de tes forfaits. Quelques minutes d'abattement succédèrent à ces premiers élans de ma douleur; mes yeux remplis de larmes se tournèrent machinalement vers le ciel; mon cœur s'élance aux pieds du Maître qui l'habite… Cette voûte pure et brillante… ce silence imposant de la nuit… cette frayeur qui glaçait mes sens… cette image de la nature en paix, près du bouleversement de mon âme égarée, tout répand une ténébreuse horreur en moi, d'où naît bientôt le besoin de prier. Je me précipite aux genoux de ce Dieu puissant, nié par les impies, espoir du pauvre et de l'affligé.
Être saint et majestueux, m'écriai-je en pleurs, toi qui daignes en ce moment affreux remplir mon âme d'une joie céleste, qui m'as, sans doute, empêchée d'attenter à mes jours, ô mon protecteur et mon guide, j'aspire à tes bontés, j'implore ta clémence: vois ma misère et mes tourments, ma résignation et mes vœux. Dieu puissant! tu le sais, je suis innocente et faible, je suis trahie et maltraitée; j'ai voulu faire le bien à ton exemple, et ta volonté m'en punit; qu'elle s'accomplisse, ô mon Dieu! tous ses effets sacrés me sont chers, je les respecte et cesse de m'en plaindre; mais si je ne dois pourtant trouver ici-bas que des ronces, est-ce t'offenser, ô mon souverain Maître, que de supplier ta puissance de me rappeler vers toi, pour te prier sans trouble, pour t'adorer loin de ces hommes pervers qui ne m'ont fait, hélas! rencontrer que des maux, et dont les mains sanguinaires et perfides noient à plaisir mes tristes jours dans le torrent des larmes et dans l'abîme des douleurs?
La prière est la plus douce consolation du malheureux; il devient plus fort quand il a rempli ce devoir. Je me lève pleine de courage, je ramasse les haillons que le scélérat m'a laissés, et je m'enfonce dans un taillis pour y passer la nuit avec moins de risque. La sûreté où je me croyais, la satisfaction que je venais de goûter en me rapprochant de mon Dieu, tout contribua à me faire reposer quelques heures, et le soleil était déjà haut quand mes yeux se rouvrirent: l'instant du réveil est affreux pour les infortunés; l'imagination, rafraîchie des douceurs du sommeil, se remplit bien plus vite et plus lugubrement des maux dont ces instants d'un repos trompeur lui ont fait perdre le souvenir.
Eh bien, me dis-je alors en m'examinant., il est donc vrai qu'il y a des créatures humaines que la nature ravale au même sort que celui des bêtes féroces! Cachée dans leur réduit, fuyant les hommes à leur exemple, quelle différence y a-t-il maintenant entre elles et moi? Est-ce donc la peine de naître pour un sort aussi pitoyable?… Et mes larmes coulèrent avec abondance en faisant ces tristes réflexions; je les finissais à peine, lorsque j'entendis du bruit autour de moi; peu à peu, je distingue deux hommes. Je prête l'oreille:
– Viens, cher ami, dit l'un d'eux, nous serons à merveille ici; la cruelle et fatale présence d'une tante que j'abhorre ne m'empêchera pas de goûter un moment avec toi les plaisirs qui me sont si doux.
Ils s'approchent, ils se placent tellement en face de moi, qu'aucun de leurs propos, aucun de leurs mouvements ne peut m'échapper, et je vois… Juste ciel, madame, dit Thérèse, en s'interrompant, est-il possible que le sort ne m'ait jamais placée que dans des situations si critiques, qu'il devienne aussi difficile à la vertu d'en entendre les récits, qu'à la pudeur de les peindre! Ce crime horrible lui outrage également et la nature et les conventions sociales, ce forfait, en un mot, sur lequel la main de Dieu s'est appesantie si souvent, légitimé par Cœur-de-Fer, proposé par lui à la malheureuse Thérèse, consommé sur elle involontairement par le bourreau qui vient de l'immoler, cette exécration révoltante enfin, je la vis s'achever sous mes yeux avec toutes les recherches impures, tous les épisodes affreux, que peut y mettre la dépravation la plus réfléchie! L'un de ces hommes, celui qui se prêtait, était âgé de vingt-quatre ans, assez bien mis pour faire croire à l'élévation de son rang, l'autre à peu près du même âge paraissait un de ses domestiques. L'acte fut scandaleux et long. Appuyé sur ses mains à la crête d'un petit monticule en face du taillis où j'étais, le jeune maître exposait à nu au compagnon de sa débauche l'autel impie du sacrifice, et celui-ci, plein d'ardeur à ce spectacle, en caressait l'idole, tout prêt à l'immoler d'un poignard bien plus affreux et bien plus gigantesque que celui dont j'avais été menacée par le chef des brigands de Bondy; mais le jeune maître, nullement craintif, semble braver impunément le trait qu'on lui présente; il l'agace, il l'excite, le couvre de baisers, s'en saisit, s'en pénètre lui-même, se délecte en l'engloutissant; enthousiasmé de ses criminelles caresses, l'infâme se débat sous le fer et semble regretter qu'il ne soit pas plus effrayant encore; il en brave les coups, il les prévient, il les repousse… Deux tendres et légitimes époux se caresseraient avec moins d'ardeur… Leurs bouches se pressent, leurs soupirs se confondent, leurs langues s'entrelacent, et je les vois tous deux, enivrés de luxure, trouver au centre des délices le complément de leurs perfides horreurs. L'hommage se renouvelle, et pour en rallumer l'encens, rien n'est épargné par celui qui l'exige; baisers, attouchements, pollutions, raffinements de la plus insigne débauche, tout s'emploie à rendre des forces qui s'éteignent, et tout réussit à les ranimer cinq fois de suite; mais sans qu'aucun des deux changeât de rôle. Le jeune maître fut toujours femme, et quoiqu'on pût découvrir en lui la possibilité d'être homme à son tour, il n'eut pas même l'apparence d'en concevoir un instant le désir. S'il visita l'autel semblable à celui où l'on sacrifiait chez lui, ce fut au profit de l'autre idole, et jamais nulle attaque n'eut l'air de menacer celle-là.