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Shadrak dans la fournaise [Shadrach in the Furnace - ru]

Электронная книга - «Shadrak dans la fournaise [Shadrach in the Furnace - ru]». Краткое содержание книги:

De sa tour d’Oulan-Bator, Gengis II Mao IV Khan règne, en ce XXIe siècle, sur le monde entier. Sur ce qu’il en reste. En 1991, une éruption cataclysmique du Cotopaxi a assombri le ciel pour des semaines. A la faveur de la terreur et de la nuit, des émeutes. Puis des révolutions. Des guerres, enfin. Et sur les ruines du vieil ordre, les survivants meurent lentement du pourrissement organique, virus surgi d’une usine d’armes bactériologiques. L’humanité pourrit sur pied. Sauf à Oulan-Bator, sauf dans l’organisation du Khan, où grâce à l’antidote de Roncevic, déveteppé sur son ordre, le pourrissement est arrêté. Grâce à l’électronique, le Khan a des yeux partout. Il est le garant de Reconstruction. Il manifeste une vitalité prodigieuse. Il a quatre-vingt-treize ans. Il ne veut pas mourir. Avec l’aide de Shadrak, noir américain devenu son médecin, il ne mourra jamais. Grâce à trois projets immortalité dont le plus sinistre, Avatar, consiste à transférer dans un corps jeune sa personnalité. Pour assurer une tyrannie éternelle ?
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— Ayuda, ayuda !

Mais il n’est pas question d’aide. Ils vont mourir là, en ce début d’après-midi d’une journée lumineuse, d’où la lumière a fui.

Shadrak, qui cherche sa respiration dans cette atmosphère où la cendre et l’oxyde de carbone se mêlent à parts égales, tombe à son tour, se redresse, s’oblige à se relever. Il se rappelle qu’il est médecin et va s’agenouiller auprès d’une femme, d’une fille, plutôt, dont le visage déformé est presque aussi noir que le sien, mais elle, c’est l’asphyxie.

— Yo soy un médico.

— Gracias, señor. Gracias.

Dans ses yeux égarés, il y a la demande d’aide, de soins, d’un verre d’eau, n’importe quoi. Comment l’aider ? Oui, il est médecin, mais enseigne-t-on aux mourants à respirer un air empoisonné ? Elle a un haut-le-cœur, frémit, puis, bizarrement, elle bâille. Elle s’endort dans ses bras. Mais d’une torpeur mortelle, elle ne s’en réveillera pas. Il la laisse aller. Il reprend sa marche, un mouchoir plaqué sur le nez et la bouche. Ça ne sert à rien. À rien. Il tombe encore et ne se relève pas, perdu dans l’amas des victimes qui sanglotent doucement, victime lui-même.

C’était donc ça, la nuit du Cotopaxi. Nuit et cendre, fuite et mort. Le gamin effronté, les femmes qui faisaient rôtir des bouts de viande, les boutiquiers et les banquiers, les chauffeurs de taxi et les flics, et ce grand étranger à la peau noire ; tous ensemble à l’agonie, maintenant ; cette fuite pendant des heures, pour rien ; et les déjections cendreuses du Cotopaxi emplissent le ciel, offrant au monde un crépuscule rouge sang. El fin del mundo, en effet. Shadrak racle les cendres dans sa bouche. Il y a une autre explosion, moins considérable – mais qu’est-ce qui pourrait égaler le fracas d’apocalypse de tout à l’heure ? – puis une autre, et une autre encore. Il sait que les explosions vont se succéder, en diminuant peu à peu de force, pendant des heures encore, et même pendant des jours. En Équateur, en Colombie, au Venezuela, dans toute l’Amérique centrale, jusqu’au Mexique même, ce soir, personne ne dormira ; le tonnerre mortel du Cotopaxi résonnera au Canada, en Patagonie, il traversera les océans, et à l’aube étouffée de cendre, à l’aube noire que nulle lumière ne pourra traverser, la première révolution sera en route, le putsch au Brésil, les insurgés qui vont profiter de ces ténèbres inconnues et de la terreur universelle pour lancer leur opération mûrie de longue date ; puis ce sera la réaction en chaîne, l’insurrection brésilienne se propagera en Argentine, au Nicaragua, en Algérie, en Indonésie, un bain de sang donnera le signal du suivant, et tout sera parti du Cotopaxi, du soulèvement symbolique du volcan ; les crises économiques des années soixante-dix, les répressions et les pénuries des maigres années quatre-vingts mèneront inexorablement au chaos mondial de 1991, à la révolution globale, à la longue nuit de Walpurgis que l’éruption, en quelque manière impossible à évaluer, aura déclenchée.

C’était donc ça, la nuit du Cotopaxi. Les dieux en colère ébranlant le monde et précipitant les nations à leur perte. Shadrak baisse la tête, ferme les yeux, s’abandonne au courant de cendre odorante qui le recouvre paisiblement. C’était la nuit du Cotopaxi, oui, el fin del mundo, l’ultime trompette, la rupture du septième sceau, et il y a participé, il a goûté la ponce du volcan. Il dort, à présent.

7

Il est debout, tout étourdi, dans l’allée semée de gravier, devant la tente des transtemporalistes, et le goût sulfureux du Cotopaxi est encore de quelque manière dans sa bouche. Nikki n’est pas encore ressortie. D’autres gens de sa connaissance passent devant lui, des membres de l’équipe de Gengis Mao. Ils descendent l’allée centrale en direction de l’amas bariolé des pavillons de jeu, à l’ouest du complexe de loisirs. Frank Ficifolia, spécialiste des transmissions qui a conçu Surveillance Vecteur Un – c’est un petit bonhomme à la mâchoire forte –, suivi d’un aide de camp mongol, Gonchigdorge, tout rubans et médailles dans son uniforme de bande dessinée, puis deux des vice-présidents du Comité : un Turc blafard nommé Eyuboglu et un grand gaillard grec, Ionigylakis. Chacun salue au passage Shadrak avec son style propre : Ficifolia, chaleureux et démonstratif ; Gonchigdorge, brusque et distant ; Eyuboglu, circonspect ; Inonigylakis, exubérant. Mordecai parvient à leur répondre d’un hochement de tête et d’un sourire vitreux, mais c’est bien tout. Yo soy un mèdico. Il sent encore la terre gronder. Il voudrait qu’on le laisse en paix. On a droit à un peu de paix, à Karakorum. Surtout en un moment pareil. Les zones pertinentes de sa conscience sont encore à Quito, et s’enfoncent sous des tonnes de cendre fine et chaude. L’instant où on émerge d’une expérience transtemporaliste constitue toujours un choc, mais là, c’est trop, c’est aussi terrible que l’expulsion de la matrice. Il est vulnérable, sa tête est mélangée, il n’a pas la force de se plier aux rites sociaux. Il y a ces globules grossiers de ponce ténue, cette odeur de soufre, cette torpeur inéluctable ; et surtout, il y a cette sensation de passage qui l’écrase, cette impression d’un monde qui se défait et d’un autre, neuf et déconcertant, qui prend forme.

Voici qu’émerge de la tente des transtemporalistes un petit bonhomme à la poitrine saillante et aux dents de travers, doté d’étonnants sourcils roux et broussailleux. Roger Buckmaster, citoyen britannique, spécialiste en microingénierie, un type compétent, généralement maussade et que peu de gens semblent bien connaître. Il se plante fermement près de la sortie, à quelques mètres de Shadrak, vissant ses pieds dans le gravier comme s’il n’était pas certain de garder son équilibre. Il a l’air hébété du gars qui vient de se faire jeter du pub après cinq bières de trop.

Mordecai sympathise. Il ne connaît que vaguement Buckmaster et n’a, surtout en un pareil moment, pas particulièrement envie d’engager la conversation avec lui, mais il sait trop bien ce qu’on éprouve dans ces premières minutes au sortir de la tente. Il se sent obligé de répondre d’un geste de politesse au regard incertain de Buckmaster ; il sourit et lui adresse un salut, songeant qu’il pourra dès lors retourner à sa propre confusion, à ses méditations lasses.

Mais l’autre cligne des paupières et le dévisage d’un œil furibond.

— Ch’est che putain de nègre !

La voix est épaisse, grasseyante et haut perchée, tout sauf aimable.

— Che putain de nègre en perchonne !

— Putain de nègre ? Interloqué, Shadrak répète les mots, avec l’intonation. C’est moi que tu appelles…

— Un nègre. Putain de nègre.

— C’est bien ce que j’avais cru entendre.

— Putain de nègre. Mauvais comme l’as de pique.

C’est complètement ridicule.

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