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Shadrak dans la fournaise [Shadrach in the Furnace - ru]

Электронная книга - «Shadrak dans la fournaise [Shadrach in the Furnace - ru]». Краткое содержание книги:

De sa tour d’Oulan-Bator, Gengis II Mao IV Khan règne, en ce XXIe siècle, sur le monde entier. Sur ce qu’il en reste. En 1991, une éruption cataclysmique du Cotopaxi a assombri le ciel pour des semaines. A la faveur de la terreur et de la nuit, des émeutes. Puis des révolutions. Des guerres, enfin. Et sur les ruines du vieil ordre, les survivants meurent lentement du pourrissement organique, virus surgi d’une usine d’armes bactériologiques. L’humanité pourrit sur pied. Sauf à Oulan-Bator, sauf dans l’organisation du Khan, où grâce à l’antidote de Roncevic, déveteppé sur son ordre, le pourrissement est arrêté. Grâce à l’électronique, le Khan a des yeux partout. Il est le garant de Reconstruction. Il manifeste une vitalité prodigieuse. Il a quatre-vingt-treize ans. Il ne veut pas mourir. Avec l’aide de Shadrak, noir américain devenu son médecin, il ne mourra jamais. Grâce à trois projets immortalité dont le plus sinistre, Avatar, consiste à transférer dans un corps jeune sa personnalité. Pour assurer une tyrannie éternelle ?
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Il arrête un gamin qui file devant lui.

— ¿ Por favor ?

Le gamin, terrifié, ouvre de grands yeux, mais s’arrête et lève la tête vers lui.

— ¿ Si, señor ?

— ¿ Como se llama esta montaña ?

Shadrak montre du doigt le volcan enneigé.

Le gamin se détend et sourit. Il n’a plus peur ; l’idée qu’il sait une chose que le grand étranger à la peau sombre ignore lui fait visiblement plaisir.

— Cotopaxi, affirme-t-il.

Cotopaxi. Évidemment. Le transtemporaliste lui a loué un fauteuil de premier rang pour la Catastrophe. La ville où il se trouve est donc Quito, en Équateur. Cette traînée de fumée vers le sud-est annonce le Cotopaxi, le plus élevé des volcans en activité, et nous sommes vraisemblablement le 19 août 1991. Personne n’a oublié cette date. Shadrak Mordecai sait que, avant que le soleil ait disparu à l’horizon du Pacifique, le monde sera ébranlé comme rarement il l’aura été tout au long de l’histoire humaine. Une ère prendra fin et la civilisation sera livrée au règne des flammes. Il est seul à la surface de la planète à savoir cela, il se tient au pied de Cotopaxi le majestueux, et il ne peut rien faire. Rien, sinon périr avec le demi-million d’humains qui trouveront la mort ce soir. Peut-on mourir lors d’un voyage de cette espèce ? N’est-ce pas un rêve, rien qu’un rêve, et les rêves ont-ils le pouvoir de tuer ? Même s’il rêve d’une éruption, même si des tonnes de lave et de soufre déferlent en rêve, sur son corps brisé ?

Le gamin est toujours là et l’observe.

— Gracias, amigo.

— De nada, señor.

Le gamin espère peut-être une pièce, mais Shadrak n’a rien à lui donner et au bout d’un moment il déguerpit, s’arrêtant au bout de dix pas pour tirer la langue, puis reprenant sa course pour disparaître enfin dans une ruelle.

Un peu plus tard, un bruit épouvantable se fait entendre, du côté du Cotopaxi. Une colonne blanche qui doit bien faire cent mètres d’épaisseur monte à la verticale, tel un sceptre, d’un cône secondaire au flanc du volcan.

Dans la ville, tout mouvement cesse instantanément. Chacun se fige sur place, les têtes se tournent en direction du Cotopaxi. La colonne blanche, qui jaillit à une vitesse incroyable, s’élève déjà à plus de mille mètres au-dessus du sommet, elle se déploie et emplit le ciel tel un plumet gigantesque, une véritable cape de vapeur. Mordecai perçoit un grondement sourd, comme si un train traversait la ville, mais c’est un train de géants, un train titanesque qui agite les réverbères dans les rues et fait dégringoler les plantes en pot des balcons. Le haut du nuage de vapeur se teinte de gris, ses bords s’irisent de rouge et de jaune.

— ¡ Ay ! ¡ El fin del mundo !

— ¡ Madre de dios ! ¡ La montaña !

— ¡ Ayuda ! ¡ Ayuda ! ¡ Ayuda !

Et commence la ruée hors de Quito. Il n’y a rien eu, encore, rien qu’un rugissement, un sifflement, une colonne de vapeur qui jaillit vers le ciel, mais déjà les gens de la ville quittent leurs maisons sans rien emporter ou presque, juste le temps de saisir au passage, qui un crucufix, qui un enfant ou un chat, qui une poignée de vêtements. Ils se répandent dans les rues. La mine sombre et les épaules voûtées, ils s’égrènent en longues files au flanc de la colline et se dirigent vers le nord. Personne ne jette un regard en arrière. Tous, ils fuient loin de la ville, loin du Cotopaxi et du terrifiant nuage pourpre qui menace au-dessus de la montagne, loin de la mort qui va s’abattre sur Quito. Ces gens connaissent les volcans et n’ont nul désir de rester pour le spectacle. Shadrak Mordecai est porté par la marée humaine. Il domine les habitants comme le volcan domine la ville ; aussi lui jette-t-on des regards curieux, on va jusqu’à le tirer par la manche comme pour l’implorer, comme si ce dieu noir était venu mener le peuple en lieu sûr. Shadrak ne mène personne. Il fuit, avec l’énergie du désespoir, comme tous les autres. Mais contrairement à eux, il jette de fréquents regards par-dessus son épaule. Lorsqu’il le peut, lorsque la bousculade n’est pas trop forte, il s’arrête un instant pour voir ce qui se passe. Le volcan éjacule à présent, par petites giclées, de la ponce et de la cendre légère, une poudre qui teinte l’air de jaune et épaissit le halo solaire jusqu’à l’orangé. La terre paraît gémir, et la ville trembler. Des voitures où s’entassent des citadins cossus roulent lentement dans les rues sans parvenir à progresser parmi la cohue – collisions, cris, empoignades. Il ne faut pas longtemps pour que les véhicules soient complètement immobilisés. Avec une moue méprisante, leurs passagers poursuivent leur route à pied, jouant des coudes parmi la foule de leurs inférieurs. Shadrak marche à présent depuis une heure ou deux, peut-être trois. Il progresse à la façon d’un automate. L’air s’est raréfié et refroidi, il porte une âcre odeur de soufre. Ce n’est encore que le milieu de l’après-midi, mais la cendre tombe si dru qu’il faut déjà éclairer les rues, où la couche de fine neige grise atteint la hauteur des chevilles – tandis que le Cotopaxi gronde et siffle, et que les gens se pressent en désordre vers le nord. Mordecai sait ce qui va se passer. La déconcertante double vue du voyageur temporel lui permet de diriger son regard vers le futur aussi bien que vers le passé, de se rappeler l’avenir. L’explosion n’est plus loin, celle qu’on entendra à des milliers de kilomètres de là, puis il y aura le tremblement de terre, les nuages de gaz empoisonnés, le déversement insensé de tonnes de cendre volcanique qui effaceront le soleil de l’horizon de la planète entière ; en cette nuit du Cotopaxi, les anciens dieux courront libres à la surface du monde, et les empires s’effondreront. Il a vécu cette nuit, une fois déjà, mais il ignorait alors ce qu’il sait aujourd’hui. Quelque part, loin d’ici, à cette minute même, le Shadrak de quinze ans, grand sifflet aux yeux ronds, bûche ses leçons et songe à faire sa médecine ; il entendra l’explosion, lui aussi, mais le trajet de Quito à Philadelphie l’aura amortie, étouffée ; le garçon pensera qu’il s’agit de la bombe d’un terroriste, jetée dans les bas quartiers – jusqu’au matin, où il verra le ciel teinté de jaune, le soleil rouge et boursouflé ; alors, des jours durant, tombera une fine poussière qui avancera l’heure du crépuscule de ces soirées d’été ; les nouvelles filtreront d’Amérique du Sud : l’épouvantable éruption, la perte de centaines de milliers de vies humaines. Ce que le jeune Shadrak ne sait pas, ce que personne ne sait, à l’exception de l’étranger qui arpente les faubourgs au nord de Quito sous un sale nuage pourpre, c’est que l’éruption du Cotopaxi n’est pas simplement une catastrophe naturelle : elle donne le signal d’une apocalypse politique. Les nations vont s’effondrer, l’heure de Gengis Mao est venue.

— ¡ El fin del mundo !

Oui. Oui. La fin du monde.

Et c’est l’explosion.

Elle se produit par paliers. D’abord cinq détonations brutales, cinq coups de canon ; puis un long moment de silence absolu où même le grondement persistant qu’on entend depuis des heures cesse brusquement ; puis une violente secousse sismique, un ronflement monstrueux, un seul, le bruit le plus assourdissant que Shadrak ait jamais entendu, un fracas qui brise les vitres et lézarde les murs ; à nouveau le silence ; puis le roulement ; puis le tir du canon, bang, bang, bang, des bouchons qui sautent ; suit un second roulement, cinq fois plus fort que le premier, les gens tombent à genoux et plaquent les mains sur leurs oreilles ; puis le silence, lourd de menaces, vissant les nerfs ; et c’est le bruit d’entre les bruits, celui d’une planète déchirée jusqu’en son cœur, une avalanche sonore, extravagante et qui ne va jamais finir, les nuques claquent, les bras partent en tous sens, les yeux sortent de leurs orbites, le bruit écrase Quito comme le pied d’un dieu furieux. Le ciel est noir, Cotopaxi crache un torrent rouge qui embrase hideusement l’horizon. La montagne semble éventrée. Sous les yeux de Shadrak, de larges pans sont arrachés à sa crête, des quartiers de roc de la taille d’un immeuble qui planent au ralenti en direction de Quito. Ce cône parfait, qui ne le cédait en rien, pour la grâce, à celui du Fuji-Yama, n’est plus qu’une ruine, une épave fracassée qu’on aperçoit à peine à travers les épais nuages de cendre et les obus rocheux ; rien qu’un moignon déchiqueté, horrible à voir. L’air lui-même est en feu. Les gens s’efforcent encore d’avancer, toujours plus lentement ; ils se traînent sur des jambes de plomb vers un salut qu’ils n’atteindront pas. Ils vomissent, ils se tiennent la gorge à deux mains, ils hoquettent, ils s’étouffent et ils tombent.

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