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Le grand livre [Doomsday Book - fr]

Электронная книга - «Le grand livre [Doomsday Book - fr]». Краткое содержание книги:

Quoi de plus naturel, au XXIe siècle, que d’utiliser des transmetteurs temporels pour envoyer des historiens vérifier sur place l’idée qu’ils se font du passé ?
Kivrin Engle, elle, a choisi l’an 1320, afin d’étudier les us et coutumes de cette époque fascinante qu’aucun de ses contemporains n’a encore visitée : le Moyen Age.
Le grand jour est arrivé, tous sont venus assister au départ : Gilchrist, le directeur d’études de Kivrin ; l’archéologue Lupe Montoya, le docteur Ahrens ; sans oublier ce bon professeur Dunworthy, qui la trouve trop jeune et inexpérimentée pour se lancer dans pareille aventure et qui s’inquiète tant pour elle.
Ses craintes sont ridicules, le professeur Gilchrist a tout prévu ! Tout, mais pas le pire…
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Ils s’arrêtèrent. Colin et Kivrin mirent pied à terre. Colin retira son cache-nez et elle remonta le bas de son sarrau raide de sang séché pour le nouer autour de ses côtes. Dunworthy savait qu’elle souffrait, qu’il aurait dû aller l’aider, mais il craignait de ne pas pouvoir remonter sur son âne s’il en descendait.

Ils enfourchèrent à nouveau leur monture et repartirent. À chaque bifurcation, ils ralentissaient afin de vérifier leur cap. Colin se penchait vers le localisateur puis tendait le bras. Kivrin hochait la tête, pour confirmer son choix.

— C’est ici que je suis tombée, dit-elle à un embranchement. La première nuit. J’étais si malade que je prenais le père Roche pour un bandit de grand chemin.

Ils atteignirent une autre fourche. Il ne neigeait plus mais les nuages visibles entre les branches des arbres étaient sombres et menaçants. Colin dut éclairer l’écran du localisateur avec sa torche pour lire les indications. Il désigna le sentier de droite puis reprit son récit.

— Alors, M. Dunworthy s’est exclamé : « Vous avez effacé le relèvement ! » Il s’est avancé vers M. Gilchrist. Les deux hommes sont tombés et Gilchrist a dû croire qu’il l’avait fait exprès, car il a refusé de m’aider à lui porter assistance. M. Dunworthy tremblait. Il avait une forte fièvre et je lui criais : « Monsieur Dunworthy ! Monsieur Dunworthy ! » Mais il ne m’entendait pas. Et Gilchrist répétait : « Je vous en tiendrai personnellement pour responsable. »

Des flocons tombaient à nouveau et le vent se levait. Dunworthy agrippait la crinière raide de l’âne, en frissonnant de plus belle.

— On ne me disait rien, se plaignait Colin. Et quand j’ai demandé à voir grand-tante Mary, on m’a rétorqué : « Les enfants ne sont pas admis dans ce service. »

La neige cinglait Dunworthy, poussée par les rafales de vent. Il se pencha en avant et se coucha presque sur l’encolure de l’âne.

— Quand le médecin est sorti de la chambre et a murmuré quelque chose à l’infirmière, j’ai immédiatement compris que ma grand-tante était morte.

Dunworthy sentit sa gorge se serrer. Oh, Mary !

— J’étais désemparé. C’est alors que Mme Meager — la harpie nécrotique dont je vous ai déjà parlé — est venue me lire des passages de la Bible pour me démontrer que c’était la volonté de Dieu. Je hais cette Mégère ! S’il y avait une justice, c’est elle qui serait tombée malade !

Leurs voix se réverbéraient dans les bois et il n’aurait pas dû assimiler le sens de ces échos indistincts. Mais, chose étrange, l’air glacé leur apportait une netteté surnaturelle et il pensa qu’il aurait pu les entendre même s’il avait été à Oxford, à sept siècles de là.

Puis il lui vint à l’esprit qu’en cette année de terreur, en cette période de l’Histoire qui eût justifié une classification bien supérieure à dix, Mary n’était pas encore morte. Cette prise de conscience le soulagea bien plus qu’il n’aurait pu s’y attendre.

— Quand nous avons entendu la cloche, M. Dunworthy a immédiatement compris que c’était vous qui réclamiez de l’aide.

— C’est cela, dit-elle, avant de s’exclamer : Attention, il va tomber !

— Vous avez raison, approuva Colin.

Dunworthy remarqua qu’ils avaient mis pied à terre et étaient venus le rejoindre. Kivrin tenait la longe de son âne.

— Nous devons vous transférer sur le cheval, dit-elle en le prenant par la taille. Vous finirez par faire une mauvaise chute. Descendez. Je vais vous aider.

Ils durent conjuguer leurs efforts et sans doute se fit-elle mal aux côtes pour le retenir pendant que Colin le soulevait.

— J’aurais besoin de me reposer un instant, bredouilla Dunworthy.

Il claquait des dents.

— Le temps presse, protesta Colin.

Mais ils l’aidèrent malgré tout à s’asseoir contre un rocher, au bord du chemin.

Kivrin plongea la main dans son sarrau et en sortit les trois cachets d’aspirine.

Elle les lui présenta dans sa paume.

— Prenez.

— Gardez-les pour vous. Vos côtes…

Elle le fixa, sans sourire.

— Ça ira, affirma-t-elle.

Elle retourna vers le cheval et l’attacha à un arbuste.

— Voulez-vous un peu d’eau ? s’enquit Colin. Je peux allumer un feu et faire fondre de la neige.

— Inutile.

Il mit les cachets dans sa bouche et les déglutit, avec difficulté.

Kivrin réglait les étrivières. Elle défit les sangles de cuir, les noua et revint aider Dunworthy à se relever.

— Prêt ? demanda-t-elle en le prenant par le bras.

— Oui.

Il essaya de se redresser, mais échoua.

— Nous avons commis une erreur, nous ne pourrons jamais le mettre en selle.

Ils glissèrent son pied dans l’étrier, refermèrent ses doigts sur le pommeau et le hissèrent. Ensuite, il tendit la main à Colin afin de l’aider à grimper devant lui.

Il ne tremblait plus et se demandait si c’était ou non un bon signe. Et lorsqu’ils repartirent, précédés par Kivrin qui montait l’âne, il ferma les yeux et se pencha contre le dos de Colin, qui disait :

— J’ai décidé de devenir historien comme vous. J’irai à Oxford, dès que j’aurai terminé mes études secondaires. Notez bien que ce n’est pas la peste noire qui m’intéresse, mais les croisades.

Il les écoutait. La nuit tombait et ils étaient au cœur d’un bois, au Moyen Âge, deux invalides et un enfant, alors que Badri — également fort mal en point et sujet à une rechute — devait faire des efforts surhumains pour tenter d’empêcher la fermeture définitive de la porte temporelle. Mais il ne s’inquiétait pas outre mesure, il ne paniquait pas. Colin s’était muni d’un localisateur et Kivrin connaissait l’emplacement du point de transfert. Ils ne pourraient échouer.

Et même s’ils ne retrouvaient pas la clairière et restaient bloqués à cette époque, même si Kivrin ne lui pardonnait jamais d’avoir manqué à tous ses devoirs, elle serait saine et sauve. Elle les conduirait en Écosse, un pays que la peste épargnerait. Une fois là-bas, Colin sortirait de son sac à malices un hameçon et une poêle à frire et ils mangeraient des truites et des saumons. Peut-être même retrouveraient-ils Basingame.

— J’ai vu un tas de vids de cape et d’épée et je sais monter à cheval, dit l’enfant. Ho !

Il serra la bride à l’étalon qui s’arrêta au ras de la croupe de l’âne. Il venait de stopper net, au sommet d’une petite colline. Au bas du versant opposé ils voyaient une grande flaque gelée et un alignement de saules.

— Faites-le avancer, dit Colin.

Mais Kivrin mettait déjà pied à terre.

— Il n’ira pas plus loin, déclara-t-elle. Ce n’est pas la première fois. Il a été effrayé par ma matérialisation. J’ai cru que c’était Gawyn qui y avait assisté, mais il s’agissait en fait du père Roche.

Elle passa la longe sur l’encolure de l’animal qui repartit aussitôt vers le village.

— Vous voulez prendre ma place ? lui proposa Colin en descendant à son tour.

Elle secoua la tête.

— Monter puis redescendre serait plus fatigant que parcourir à pied ces quelques mètres.

Elle regardait la colline suivante. Les arbres s’interrompaient à mi-pente et au-dessus le sol était blanc. Dunworthy ne prit conscience qu’à cet instant qu’il avait cessé de neiger. Les nuages se dispersaient pour dévoiler entre eux un ciel lavande.

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