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Le grand livre [Doomsday Book - fr]

Электронная книга - «Le grand livre [Doomsday Book - fr]». Краткое содержание книги:

Quoi de plus naturel, au XXIe siècle, que d’utiliser des transmetteurs temporels pour envoyer des historiens vérifier sur place l’idée qu’ils se font du passé ?
Kivrin Engle, elle, a choisi l’an 1320, afin d’étudier les us et coutumes de cette époque fascinante qu’aucun de ses contemporains n’a encore visitée : le Moyen Age.
Le grand jour est arrivé, tous sont venus assister au départ : Gilchrist, le directeur d’études de Kivrin ; l’archéologue Lupe Montoya, le docteur Ahrens ; sans oublier ce bon professeur Dunworthy, qui la trouve trop jeune et inexpérimentée pour se lancer dans pareille aventure et qui s’inquiète tant pour elle.
Ses craintes sont ridicules, le professeur Gilchrist a tout prévu ! Tout, mais pas le pire…
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Elle le croit toujours en vie, s’imagina Dunworthy. Mais elle précisa de sa voix plate et indifférente :

— Roche est mort ce matin.

Colin éclaira le corps. Ses mains croisées étaient d’un pourpre presque aussi soutenu que la couverture, mais il avait un visage livide à l’expression sereine.

— Qui est-ce ? voulut savoir Colin. Un chevalier ?

— Non, un saint, lui répondit Kivrin.

Elle posa sur l’avant-bras du mort une main calleuse et maculée de sang, aux ongles noirs de crasse.

— Aidez-moi.

— À quoi faire ? demanda Colin.

À enterrer le corps, pensa Dunworthy. Mais c’eût été irréalisable. L’homme qu’elle appelait Roche était un géant, pour cette époque. Même s’ils réussissaient à creuser une fosse, ils ne pourraient à eux trois transporter le cadavre. Et Kivrin s’opposerait sans doute à ce qu’ils passent une corde autour de son cou pour le tirer jusqu’au cimetière.

— Nous n’avons guère de temps devant nous, précisa Colin.

Ils n’en avaient plus. L’après-midi tirait à sa fin et ils ne pouvaient espérer retrouver leur chemin dans la forêt une fois la nuit tombée. Ils ignoraient en outre jusqu’à quand Badri pourrait assurer l’ouverture intermittente de la porte temporelle. Le tech avait parlé d’une journée au minimum, mais lors de leur départ il semblait sur le point de s’effondrer et huit bonnes heures s’étaient écoulées depuis. Par ailleurs, le sol gelé devait être dur comme de la pierre, Kivrin avait des côtes brisées et les effets de l’aspirine s’estompaient déjà. Dunworthy frissonnait à nouveau, dans cette nef glaciale.

Nous ne pouvons pas l’enterrer, se dit-il en la voyant agenouillée près de cet homme. Et comment puis-je le lui annoncer, moi qui suis arrivé trop tard pour tout le reste ?

— Kivrin…

Elle caressa la main rigide du cadavre.

— Il sera impossible de lui donner une sépulture décente, fit-elle de sa voix plate. Nous avons mis en terre Rosemonde après que l’intendant…

Elle leva les yeux sur Dunworthy.

— J’ai voulu creuser une autre excavation, ce matin, mais le sol est trop dur. J’ai brisé la bêche. J’ai dit la messe des morts et tenté de sonner le glas.

— Nous l’avons entendu, intervint Colin. C’est ce qui nous a permis de vous trouver.

— Ce sont neuf coups, pour un homme, mais je n’en ai pas eu la force.

Elle toucha son flanc. Ce souvenir avait dû réveiller la souffrance.

— Vous devez le faire à ma place.

— Pourquoi ? s’enquit Colin. Il n’y a plus personne ici pour écouter.

— C’est secondaire, déclara-t-elle.

— Le temps presse, protesta Colin. La nuit va tomber et le point de transfert est…

— Je m’en charge, dit Dunworthy en se levant. Restez ici.

Il repartit vers le fond de la nef.

— La nuit va tomber, répéta Colin.

Il se mit à courir, pour le rattraper.

Le faisceau de sa torche dansait sur les piliers et les dalles irrégulières du sol.

— Vous disiez qu’il était impossible de savoir pendant combien de temps Badri pourrait assurer l’ouverture du passage. Attendez une minute.

Dunworthy poussa la porte et ferma les yeux à demi pour affronter l’éclat aveuglant de la neige. Mais le ciel s’était entre-temps assombri. Il traversa le cimetière d’un pas rapide, en direction du clocher. La vache franchit le portillon et les suivit entre les tombes.

— À quoi sert de sonner le glas, quand nul ne peut l’entendre ? demanda Colin.

Il s’arrêta pour éteindre sa torche puis le rejoignit au pas de course.

Dunworthy entra dans le clocher, aussi sombre et froid que l’église. Il régnait ici une forte odeur de rats. La vache tendit la tête à l’intérieur et Colin se glissa entre elle et le chambranle, pour aller se placer contre le mur incurvé.

— C’est vous qui vouliez regagner le point de transfert. Vous affirmiez que nous risquions de nous retrouver coincés à cette époque, rappela Colin. Vous répétiez que nous devions renoncer à trouver Kivrin.

Dunworthy attendit que sa vision se fût accoutumée à la pénombre et sa respiration ralentie. Il avait présumé de ses forces et ses poumons le torturaient à nouveau. Il leva les yeux. La corde pendait au-dessus de leurs têtes et allait se perdre dans les ténèbres. Un nœud taché de sueur formait une protubérance à son extrémité effilochée.

— Je peux le faire ? demanda Colin.

— Tu es trop petit.

— Certainement pas.

Il sauta, saisit la corde juste au-dessous du nœud et resta suspendu quelques secondes avant de lâcher prise. La cloche s’était à peine balancée, et elle eût tinté de la même manière s’il lui avait lancé un caillou.

— Elle est lourde, commenta-t-il.

Dunworthy leva les bras et agrippa la corde, froide et hérissée de fibres. Il tira brusquement, sans savoir s’il pourrait faire mieux que Colin. Bong.

— C’est assourdissant ! commenta l’enfant qui colla ses mains sur ses oreilles et leva les yeux, visiblement ravi.

— Un, dit Dunworthy.

Baisser, remonter, pensa-t-il. Il se rappelait les mouvements des Américaines et il ploya les jambes. Deux et remonter. Et trois.

Il se demanda comment Kivrin s’y était prise, avec ses côtes brisées. Cette cloche était bien plus lourde et sonore qu’il ne l’eût imaginé. Les tintements résonnaient à l’intérieur de son crâne et de sa poitrine. Bong.

Il revoyait Mme Piantini plier ses genoux potelés et compter à voix basse. Cinq. Il n’avait pas eu conscience que c’était exténuant à ce point. À chaque traction, tout l’air était expulsé hors de ses poumons. Six.

Il eût souhaité faire une pause mais il ne voulait pas que Kivrin — qui l’écoutait depuis l’église — pût s’imaginer qu’il avait renoncé, qu’il se contentait de compléter ce qu’elle avait commencé. Il raffermit sa prise sur la corde et s’appuya au mur un court instant pour reprendre son souffle.

— Est-ce que ça va ? s’enquit Colin.

— Oui.

Il tira, si fort qu’il crut que ses poumons se déchiraient. Sept.

Prendre appui contre la paroi avait été une erreur. Les pierres étaient aussi froides que des pains de glace. Il grelottait. Il pensa à Mlle Taylor qui avait tenté de terminer le Chicago Surprise Minor, en comptant les mesures qui la séparaient de l’accord final et en essayant de ne pas se laisser terrasser par les martèlements qui ébranlaient son crâne.

— Je peux vous remplacer, suggéra Colin.

Mais Dunworthy l’entendit à peine.

— Voulez-vous que j’aille chercher Kivrin, pour les deux derniers coups ? En réunissant nos forces, nous devrions y arriver.

Dunworthy secoua la tête.

— Un sonneur ne doit sous aucun prétexte lâcher sa corde, dit-il, le souffle court.

Il tira. Huit. Il lui fallait maintenir fermement sa prise. Quand Mlle Taylor avait perdu connaissance et tout lâché, la cloche avait fait un tour complet et la corde s’était lovée tel un boa autour du cou de Finch, manquant l’étrangler. Il devait tenir bon, sans penser au reste.

Il s’agrippa à la corde, tira et attendit d’être certain de pouvoir se redresser avant de la laisser remonter.

— Et de neuf, dit-il.

Colin le dévisageait en fronçant les sourcils.

— Vous faites une rechute, pas vrai ?

— Non, mentit Dunworthy.

Il put enfin lâcher la corde. La vache tendait la tête à l’intérieur du clocher, et il la repoussa avant de repartir vers l’église.

Kivrin tenait toujours la main de Roche, agenouillée à côté du corps. Dunworthy alla vers elle, pour lui annoncer :

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