Les Pardaillan - Livre III - La Fausta
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre III - La Fausta». Краткое содержание книги:
– Quand? Après-demain soir; notre grand Henri veut voir appliquer la question. Toi aussi, hein?
– Sans doute. J’accompagnerai le duc comme je l’accompagne partout. À quelle heure sera-ce?
– Mais vers les neuf heures. Après quoi notre duc s’ira coucher; car il part le lendemain pour Chartres, avec une grande procession. Demain, il ne sera bruit que de cela dans Paris… Seras-tu du voyage à Chartres et de la belle procession?
Maurevert ne répondit pas à cette question: il balbutia quelques paroles d’adieu et se retira; puis, une fois hors la Bastille, il prit aussitôt le chemin de Montmartre. Bussi-Leclerc demeuré seul haussa les épaules et grommela:
– Le Pardaillan a dû l’étourdir d’insultes… comme il m’a étourdi, moi!… Oui, mais moi, je ne me laisse pas insulter… Pardieu, c’est bien sûr qu’il m’a pris en traître, au moulin… Je ne connaissais pas son coup… mais je le connais maintenant!…
Bussi-Leclerc se coucha. Il paraît qu’il passa une mauvaise nuit, car trois ou quatre fois, il dérangea son valet de chambre pour se faire apporter du vin. Et à chaque fois, il demandait:
– Dis-moi, as-tu jamais entendu dire que Bussi-Leclerc ait été désarmé?
– Jamais, monseigneur!…
– À la bonne heure! Sans quoi, je t’eusse coupé les oreilles.
Le valet de chambre s’enfuyait épouvanté, non sans remarquer que son maître maugréait toutes sortes de jurons et malédictions. En effet, cette nuit-là, Bussi-Leclerc fit une effrayante consommation de sang-Dieu, de mort du diable de tripes de Satan, de tête et ventre, sans compter la consommation de vin. Le lendemain, il se leva de très bonne heure et son valet, qui l’habillait, l’entendit grommeler:
– Oui, mais s’il meurt avant, il n’en sera pas moins établi que j’ai été vaincu. Je suis perdu de réputation. Autant crever au coin d’une borne que de continuer à vivre avec cette pensée qui m’assassine de rage. Et tous ces freluquets qui me regardent en souriant depuis l’affaire du moulin!… Enfin!… S’il meurt avant, je n’ai plus qu’à me jeter à l’eau!
Bussi-Leclerc passa toute cette journée dans la galerie d’armes qu’il venait de faire installer dans son appartement de la Bastille et qui était la plus belle qu’on eût vue depuis celle que Charles IX avait agencée autrefois dans son Louvre. Il fit venir successivement les prévôts et les maîtres les plus réputés de Paris. À tous, il disait:
– Je vais vous montrer le coup; je l’ai étudié; je le tiens. Vous allez voir…
Et en effet, à peine, prévôt ou maître, l’adversaire était-il en garde, que Bussi, après quelques passes rapides, lui faisait sauter l’épée des mains. Ce jour-là, la renommée de Bussi-Leclerc fut à son apogée.
Parmi les spadassins, bretteurs, ferrailleurs et traîneurs de rapière, le bruit se répandit que le célèbre maître ès armes offrait soixante doubles ducats à qui le toucherait une fois ou le désarmerait. Il en vint cinq ou six qui passaient pour tuer leur homme du premier coup. L’escrime italienne et l’escrime espagnole, tout l’art des imbroccata, et des punto riverso, l’escrime française et même des escrimes inconnues pratiquées dans les bouges à truands où l’on apprenait à assassiner, toutes ces escrimes furent représentées en cette joute mémorable.
Ce fut un merveilleux spectacle. Bussi-Leclerc, successivement, se battit contre une quinzaine de maîtres, prévôts ou spadassins réputés. Aucun ne le toucha. À tous, avant d’engager l’épée, il montra par quelle savante et simple manœuvre il allait les désarmer; et tous, bien que prévenus, furent désarmés.
Une foule de gentilshommes accourus assistèrent à cette fameuse passe d’armes. Le soir, Bussi-Leclerc fut proclamé le maître des maîtres.
– Oui, dit Maineville, mais en somme, tu fus désarmé un jour.
– C’est vrai, dit Bussi-Leclerc en grinçant des dents; mais celui qui m’a désarmé ne pourra jamais s’en vanter.
La nuit vint. Leclerc dîna sobrement, puis dormit quatre heures. Puis il se fit masser et frotter d’huile comme les lutteurs antiques. Puis il demeura une heure au repos, étendu sur son lit, ruminant et grommelant parfois:
– Il ne faut pas qu’il meure avant…
Il était un peu plus de minuit lorsqu’il s’habilla de vêtements légers et souples. Il se sentait fort comme Samson. Entraîné par les assauts d’armes de la journée, sa force décuplée par l’orgueil de ces victoires, nerveux et calme à la fois, il comprenait, il sentait qu’à ce moment il n’y avait pas au monde d’adversaire capable de lui tenir tête.
Il s’enveloppa de son manteau et, sous ce manteau, cacha deux épées. Alors, il descendit, appela Comtois le geôlier de la tour du Nord et, suivi comme la veille de quatre arquebusiers, il se dirigea vers le cachot de Pardaillan.
Au premier sous-sol, il laissa les gardes et le geôlier, leur ordonnant de l’attendre là. Puis, prenant le falot, il descendit, entra dans le cachot, referma la porte derrière lui, accrocha la lanterne à son clou, jeta bas son manteau, et tendant une épée à Pardaillan:
– Monsieur, dit-il, par un coup de traîtrise, vous m’avez désarmé une fois. Je pourrais vous tuer. Mais M. de Guise qui veut absolument vous questionner serait capable de m’en vouloir. Vous êtes enchaîné par les pieds, c’est vrai; mais vos chaînes ont assez de jeu pour que vous puissiez vous mettre en garde. De mon côté, je vous jure bien que je ne romprai pas, ni en arrière, ni par les flancs. Nous sommes donc à égalité. Voici une épée. Vous m’avez désarmé: je vous désarmerai. Et quand j’aurai fait constater que je suis votre maître, je serai à votre disposition, monsieur, pour toutes commissions que vous voudriez faire exécuter après votre mort qui doit advenir demain au jour levant. Je pense, monsieur, que vous serez assez galant homme pour ne pas refuser ma revanche.
– Monsieur de Bussi-Leclerc, dit Pardaillan, d’une voix qui malgré lui frémit d’une joie puissante, j’étais sûr qu’un homme tel que vous ne voudrait pas rester sous le coup d’une défaite aussi affreuse. Aussi, vous voyez, je ne dormais pas… JE VOUS ATTENDAIS!…
XLVII MONOLOGUE DE PARDAILLAN
N’ayez pas peur, lecteur, il sera bref. Voici ce que se racontait à lui-même le chevalier de Pardaillan, dans l’heure même où le sire de Bussi-Leclerc se préparait à descendre à son cachot:
«Viendra-t-il? Ou ne viendra-t-il pas? Ai-je bien lu sur ce visage de spadassin la vanité incurable, la vanité têtue, la vanité qui saigne, souffre, enrage et pleure? Ai-je bien vu dans ces attitudes la bienheureuse haine qu’il me porte? Dois-je espérer que j’ai assez exaspéré cette vanité, que j’ai assez fourragé dans cette plaie, que j’ai assez envenimé cette haine?… Seigneur Dieu, si vous existez, faites seulement que M. de Bussi-Leclerc ait bien la dose de vanité que je lui suppose; le reste me regarde!
«Pouvais-je ne pas me rendre?… Seul, j’eusse tenté quelque coup de folie. Et en cela, je ne suis pas si fou que j’en ai l’air. En effet, combien de fois n’ai-je pas remarqué que la folie est encore ce qu’il y a de plus raisonnable sur cette terre. M. de Pardaillan, mon digne père, avait coutume de ne s’étonner de rien, et cela lui a permis de franchir plus d’un mauvais pas où un homme raisonnable eût laissé ses os et sa peau. Donc, si j’avais été seul, je crois vraiment qu’à force de folie j’eusse été assez sage pour me tirer de la Devinière. Mais voilà, il y avait Huguette!… Huguette étant là, j’ai dû être sage, ce qui fut la plus insigne folie de ma vie…