Les chiennes savantes
- Автор: Despentes Virginie
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les chiennes savantes». Краткое содержание книги:
Il n'avait pas les yeux exorbités, il n'avait l'air ni idiot ni dément, il ne s'est pas mis à radoter des trucs stupides, il est resté tel quel, quand ça a commencé. Il était attentif, presque attristé.
S'est approché de moi, ses mains étaient énormes et ses doigts s'enlaçaient au grillage, il était bien assez puissant pour menacer de l'arracher si l'envie l'en prenait.
Et je me suis mise tout près, à quelques centimètres, sans le lâcher des yeux, et les siens me regardaient partout; sa main allait et venait, tout doucement au départ, le long de sa queue, il me regardait faire, vigilant et tendu, et ses doigts se crispaient, agrippés aux maillons, l'autre main astiquait, de plus en plus vite.
Bassin tendu en avant, pratiquement debout en face de lui, plaqué ma main sur la sienne, haletante et désordonnée, ça m'a fait feu dedans quand j'ai vu tout sortir, lui recouvrir un peu la main.
Je me suis rassise, étourdie, bien contente et très contentée. Il souriait largement, aucune trace de rancœur ni de gêne dans ses yeux, il a dit:
– T'es vraiment en commerce direct avec le diable, toi. Je sais pas si tu fais semblant, mais tu fais ça putain de bien…
– J'ai pas à me forcer.
J'ai ajouté:
– Pas courant, comment c'était, en attendant qu'il se rhabille.
Et je ne mentais pas, ça avait été putain de violent, ça avait été putain de bien. J'ai quand même pensé à prévenir avant qu'il sorte:
– Si on se croise ce soir ou demain, ailleurs qu'ici… ça change rien…
Ça avait l'air de couler de source, il a souri, il avait des yeux comme sur les photos de guerre, quand les gens sont vraiment usés, creusés par la peur et la douleur:
– Bien sûr que ça change rien… C'est ton travail, tu fais comme ça avec tout le monde… T'inquiète pas, c'est pas mon truc, je voulais juste voir…
J'ai attendu qu'il soit bien sorti pour rejoindre le cagibi. C'était mon travail, je le faisais avec n'importe qui. Paradoxalement, ça faisait toujours quelque chose de se l'entendre rappeler. Mais je ne voulais pas l'admettre, pas les moyens. J'ai rejoint le cagibi en pensant à Roberta.
Les deux filles étaient là, m'ont jeté un drôle de regard parce qu'elles m'avaient entendue crier. J'ai expliqué aimablement:
– Ce boulot, c'est comme tout: quitte à le faire, autant le faire bien.
En fourrageant dans mon casier, à la recherche de la boulette. Je me suis assise face à la table de maquillage et j'ai commencé à brûler le biz sur un magazine ouvert.
Bien comme ça, ça n'arrivait pas souvent. Et je savais que ce genre d'épisode me suivait pendant plusieurs jours, images marquantes sélectionnées d'elles-mêmes, remontaient n'importe quand et m'allumaient au ventre.
Même à ce stade de l'excitation, je n'envisageais pas un instant d'aller plus loin. Je savais comment c'était, quand on me collait la fièvre et l'envie de le faire, quand j'empoignais quelqu'un, coller mes mains partout et laisser faire pareil. La limite bien tangible, quand me venait la ferme intention de l'exploser.
Jusqu'au moment donné, le moment d'être tout près, dès que je sentais une paume sur moi, dessous l'habit, et ça commençait à cogner, je me recroquevillais, souffle court, plus très bien. Panique montante, alarmes assourdissantes, je suffoquais, une peur terrible. Alors les doigts posés sur moi se faisaient menaçants, ou bien la bouche se collait à la mienne et faisait monter du vomi. Je ne contrôlais plus rien, basculée, fureur blanche, et je me mettais à cogner. Je pouvais être raide défoncée et ruisseler comme une chienne juste la seconde avant. Il y avait toujours le moment déclic où je me mettais à cogner. Je bénéficiais de l'effet de surprise, puisqu'on quelques secondes j'étais passée du consentement avide à la colère la plus rageuse. Les premiers coups assenés avec le maximum de force me suffisaient pour me détacher, et les types étaient tellement abasourdis, souffle coupé, plies en deux, parce que je tapais dans l'estomac, dans les couilles et dans les tibias successivement, du plus fort que je pouvais, parce qu'il fallait absolument arrêter ça. Il ne fallait pas le faire.
Ces quelques tentatives s'étaient révélées très embarrassantes, parce que ce n'était pas évident de se trouver une explication adéquate.
Je le tenais donc pour acquis: même pas la peine d'essayer.
J'aurais été incapable de dire à quoi ça tenait. Je n'y réfléchissais jamais, et ça aurait été comme de demander à quelqu'un de décrire comment ça se passe dedans quand il respire et ce qui se passe exactement quand on l'étouffé. Manque d'air, c'est tout. Insupportable, même pas la peine.
J'ai roulé le biz, d'une oreille distraite et discrète j'écoutais les filles qui parlaient… Rien de bien drôle.
Et puis j'en ai eu marre d'être là, je me suis levée, je venais de prendre une décision comme j'en avais le secret et je suis allée voir Gino:
– Je me sens pas bien, je voudrais rentrer… Je sais, c'est lourd pour toi de me remplacer, mais là, ça va pas trop…
En fait, ça allait plutôt bien mieux qu'en arrivant, mais j'avais envie de prendre l'air, et je ne voyais pas pourquoi Roberta aurait des congés et pas moi… À ma grande surprise Gino n'a pas hurlé:
– Je vais me débrouiller avec les deux jusqu'à ce soir… Rentre chez toi, repose-toi.
J'ai pris un air hautement accablé:
– Je te remercie.
20 H 30
Arrivée devant ma porte, j'ai fouillé la doublure intérieure de mon blouson et, ne trouvant pas mes clés, j'ai sonné. Le temps que Guillaume arrive, j'ai croisé la voisine qui rentrait chez elle, avec un garçon qui n'était pas le voisin mais la faisait rire trop fort.
– T'es déjà sortie?
– J'en avais marre d'être là-bas.
– Vont quand même bien finir par te virer un jour ou l'autre. Comme ça on pourra aller faire des tours en ville ensemble.
Guillaume était tout seul, installé devant la télé. Il conduisait un bolide très bruyant et se qualifiait pour une course sur le circuit de Monaco:
– Regarde-moi, je vais tous les griller. Déjà, je commence le premier, et tu connais mon style, je vais rester premier tout le long.
À la cuisine j'ai ouvert le Frigidaire par simple automatisme, des fois qu'il soit rempli. Bon réflexe: Guillaume avait dû passer chez la mère et il avait rapporté de la viande et des bières.
J'ai ouvert une canette, mis la viande dans une poêle, je pensais à Mireille. Les gestes qu'elle avait, se recoiffer machinalement, sans s'interrompre, mouvement gracieux au-dessus de sa tête, les mains précises rajustaient une épingle, ramenaient une mèche dans le chignon. Buste droit, la poitrine gentiment tendue, les roses sur son épaule avaient une couleur un peu passée, elle avait dû faire ça il y a longtemps. Le dessin se prolongeait sur la poitrine, caché par la robe. La peau rougie par le froid, à moitié nue en plein hiver. «Vivifiant.» Quelque chose de grisant chez elle, jeu des yeux qui se baissaient délicatement puis se relevaient brusquement, déchiffraient avec intensité, et se détournaient encore. Les cils exagérément longs papillonnaient, marquaient le rythme.
En retournant la viande, je me demandais quel crédit accorder à quoi dans son petit déballage.
Alors j'ai entendu la voisine se mettre en route et, à ma connaissance, c'était la première fois qu'elle faisait ça avec quelqu'un d'autre que le voisin. Avec ce qu'il lui mettait, il fallait une santé certaine pour aller en demander ailleurs. Ça m'a fait doucement rigoler: les mêmes obscénités braillées sur le ton de l'urgence, pareil, désespérée, à l'heure du Jugement dernier.
La viande rétrécissait à vue d'oeil dans la poêle.
Je me suis demandé ce que Saïd était venu foutre à L'Endo. J'ai eu un signe de la tête pour chasser l'idée, quelque chose de trop gênant là-dedans.
Guillaume m'a rejointe à la cuisine, sauvagement débonnaire, comme à son habitude:
– Tu vois, des fois ça me soûle d'être toujours le premier partout. Sérieux, je le connais trop bien ce jeu-là, va falloir penser à le remplacer, que je sois stimulé un peu. La fais pas trop griller la viande, tu fais toujours ça, c'est pas bon…
– T'as qu'à t'asseoir ici pour surveiller. T'as passé une bonne journée?
– Overbooké. Dégommé tous les connards du Street Fighters. J'ai vérifié qu'on avait bien arrosé la plante verte, j'ai fait coucou au mec d'en face par la fenêtre parce qu'il écoutait Kevin Eubank, j'ai fait un peu de musique funky, j'ai fait une lessive, je suis arrivé premier sur tous les circuits… Super journée, quoi… Putain, des fois je regrette de pas travailler tellement je m'emmerde.