ROSE-D’AMOUR
- Автор: Ассолан Альфред
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «ROSE-D’AMOUR». Краткое содержание книги:
– Va-t’en, Matthieu, ou je crie: Au feu!»
À ces mots, il saute tout à coup sur moi et veut me fermer la bouche. Mais je me dégage à la faveur de l’obscurité; je saisis une chaise, et la jette dans ses jambes. Il tombe, j’ouvre la porte, et je me mets à courir comme une folle dans la rue.
Dès qu’il vit que je m’étais échappée, il sortit lui-même, et pour éviter d’être rencontré, il descendit à travers les jardins qui vont de ce côté-là jusqu’à la rivière.
Quand je vis qu’il était parti, je rentrai moi-même toute tremblante dans la maison, je fermai soigneusement la porte et la fenêtre, je mis un bâton à côté de mon lit pour me défendre si j’étais attaquée la nuit, et je dormis assez tranquillement jusqu’au lendemain.
Je ne parlai de cette aventure à personne, et on ne l’aurait pas connue si un voisin qui par hasard était dans son jardin, n’avait aperçu au clair de lune Matthieu qui fuyait du côté de la rivière. Il le reconnut sur-le-champ, et n’eut rien de plus pressé que d’en parler le lendemain à tout le quartier.
Ce fut une rumeur générale. Si le feu avait pris à trois maisons à la fois, on n’en aurait pas fait plus de bruit.
On fit d’abord raconter au voisin tout ce qu’il avait vu.
«À quelle heure?
– À dix heures.
– C’était Matthieu? L’avez-vous bien reconnu?
– Parbleu! si je l’ai reconnu! il a laissé sa casquette dans mon jardin.
– Et d’où venait-il?
– Ah! pour cela, je n’en sais rien.
– Je le sais, moi, dit une femme. Il venait de chez Rose-d’Amour.»
À ce nom, tout le monde se mit à crier:
«En voilà une gaillarde, une effrontée! Rien ne pourra donc la corriger? Comment! elle va débaucher les pères de famille, maintenant!
– Faites attention à ce que je vous dis, ajouta une de mes camarades d’atelier, il y aura encore quelqu’un de tué pour cette malheureuse.
– Ce n’est pas étonnant, dit une vieille femme. Les hommes n’aiment que ces créatures-là?»
Et cette fois encore, on rejeta sur moi tous les torts. C’était moi qui avais encouragé Matthieu. Du vivant de sa femme, je l’avais reçu chez moi tous les soirs. Quelqu’un dit qu’il l’avait vu sortir de ma maison à trois heures du matin. On plaignit la pauvre défunte, on assura qu’elle était morte du chagrin de voir la mauvaise conduite de son mari; enfin tout ce qu’on avait dit contre moi depuis le départ de Bernard se réveilla de nouveau, et cette fois je n’avais plus d’appui nulle part. Mon père était mort, mon pauvre père, le seul être qui m’eût protégée!
Il faut vous dire que j’avais encore, sans le savoir, un nouveau sujet de tristesse.
Quand je vis que Bernard ne m’écrivait pas et que sa mère ne me parlait plus de lui que rarement, de loin en loin, j’avais résolu d’apprendre à lire et à écrire, et d’écrire mes lettres moi-même, car excepté le catéchisme, qu’on m’avait fait apprendre pour la première communion, je ne savais absolument rien de ce qu’on enseigne dans les écoles.
Mais en même temps j’étais fort embarrassée d’apprendre, car d’abord, madame, je n’avais pas la tête bien organisée pour les livres. Cela vient un peu de naissance, comme vous savez, et mon père, mes sœurs et moi nous avions la tête si dure qu’il avait fallu renoncer à nous apprendre à lire.
Cependant, comme je veux fermement ce que je veux, je m’en allai trouver un pauvre garçon qu’on appelait Jean-Paul, qui était sans famille, sans parents connus, et sorti, je crois, de l’hospice de Lyon. Ce pauvre Jean-Paul, qui était boiteux et marqué de la petite vérole, mais doux comme un mouton et aimé de tout le monde à cause de sa bonté, faisait le soir, après souper, une école de lecture et d’écriture à sept ou huit filles de mon âge qui n’avaient pas appris à lire mieux que moi, et qui en sentaient trop tard la nécessité.
Comme il était garçon tailleur et vivait de son aiguille, sans être riche, il faisait son école gratis et ne se faisait pas prier pour écrire les lettres de son quartier. J’allai lui demander de me recevoir parmi ses élèves.
Le pauvre garçon me regarda en souriant, suivant sa manière, et me dit:
«Tu es bien grande, Rose-d’Amour, pour apprendre l’écriture à ton âge. Est-ce que tu veux écrire à ton colonel?
– Justement. C’est à mon colonel.
– Au colonel Bernard?
– Oui, au colonel Bernard.
– Eh bien! viens quand tu voudras.»
J’y allai le soir même, et je commençai à travailler si durement et avec tant d’application à faire des barres, des a, des o, des i, des u, des majuscules, des minuscules, de la ronde, de l’anglaise, de la bâtarde et de la coulée, que j’en étais bien souvent plus fatiguée que de bêcher la terre, tant la plume est un outil pesant pour celui qui n’en a pas l’habitude.
Enfin je commençai à écrire des lettres grandes d’un pouce, puis d’un demi-pouce, d’un quart de pouce, et finalement de grandeur naturelle, et quoique je n’aie jamais été grande écrivassière, je puis maintenant me faire lire et lire les autres.
Pendant ce temps, Jean-Paul pensait à tout autre chose. Un soir, comme je m’en allais après la leçon, il me retint par le bras, et me fit signe qu’il avait quelque secret à me dire. Moi, toujours simple et bien éloignée de croire qu’on pût s’occuper de moi, je restai et je m’assis.
Jean-Paul ferma la porte et s’assit en face de moi.
«Rose-d’Amour, la bien nommée, dit-il, comment me trouves-tu?»
Je crus qu’il voulait rire.
«Très-joli garçon», lui dis-je.
Il secoua la tête.
«Non, non, ce n’est pas cela que je te demande, Rose. Parle-moi sérieusement, et regarde-moi bien… Écoute, j’ai vingt-six ans, cent francs d’économies et le mobilier que voilà; je t’aime à la folie. Veux-tu m’aimer?
– Est-ce que tu vas m’insulter, Jean-Paul?» lui dis-je d’un air triste.
Je me sentais venir les larmes aux yeux.
«T’insulter? moi! Rose-d’Amour! moi, t’insulter! As-tu pu le croire? Je te demande si tu veux te marier avec moi?»
Je lui tendis la main. Il la baisa et la serra dans les siennes.
«Eh bien, tu acceptes? dit-il. En ce cas, la noce se fera dans quinze jours.
– Elle ne se fera pas. Tu ne m’as pas comprise, mon bon Jean-Paul. Elle ne se fera jamais.
– Ah! oui, je le sais, tu aimes Bernard; mais pense-t-il encore à toi, et reviendra-t-il jamais?
– Qu’il revienne ou non, je l’aime, et j’ai promis de l’attendre.
– Non, tu ne l’aimes pas, s’écria-t-il. Écoute-moi, Rose, je sais ce qui t’arrête. C’est ta fille. Eh bien! je la reconnaîtrai. On se moquera de moi, mais je me moquerai des autres à mon tour. Je t’aime et je serai heureux. Je n’ai pas de parents, pas de famille, je suis un enfant trouvé, je ne dois compte de rien à personne, et je t’aime. Ne me dis pas que tu ne m’aimes pas aujourd’hui: je le sais et je te le pardonne; mais tu m’aimeras un jour. Tu es si bonne! car je te vois depuis cinq ans, Rose, et je n’ai pas cru un seul mot de ce qu’on a dit de toi. Je ne le croirais pas quand je l’aurais vu de mes deux yeux. Tu es seule, sans amis, sans fortune, sans mari, sans amant. Je suis seul comme toi, et personne ne m’aime; appuyons-nous l’un sur l’autre, aimons-nous et marions-nous. Va, je ne serai pas jaloux de Bernard. Je te prends telle que tu es, et je t’aime mieux qu’aucune créature, car tu es la meilleure fille du quartier; et quoiqu’on t’ait fait bien du mal, tu n’as jamais cherché à te venger: et la vengeance aurait été pourtant bien facile. Ce qu’il me faut, c’est une bonne femme, douce et laborieuse, et soigneuse, et je sais que tu le seras, car tu l’es déjà. Dis un mot, Rose, et tu feras mon bonheur et peut-être le tien.