ROSE-D’AMOUR
- Автор: Ассолан Альфред
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «ROSE-D’AMOUR». Краткое содержание книги:
Je pensai aussi que cette vie éternelle dont nous parlait le curé n’était peut-être pas autre chose qu’une vie nouvelle dans un monde meilleur, où je pourrais aisément trouver une place si je remplissais tous mes devoirs sur la terre; je pensai aussi avec joie que si j’avais commis une grande et inexcusable faute, je l’avais très-cruellement expiée; que le départ de Bernard, la mort de mon père, la haine et le mépris de mes voisins étaient des châtiments dont la justice divine pouvait se contenter, et que s’il m’arrivait de quitter cette vie avant le retour de Bernard, je pouvais espérer, ne m’étant pas révoltée contre ma destinée, qu’elle cesserait de me poursuivre dans un autre monde, et que je pourrais rejoindre mon père et vivre heureuse à mon tour.
Ces réflexions, que je vous dis bien mal, et que je ne fis pas en un jour, commencèrent à rendre mon esprit plus tranquille. Je ne craignais plus comme auparavant de tomber dans un affreux désespoir; ou plutôt, comme j’étais étendue toute meurtrie au fond du précipice, je ne craignais plus aucune chute ni aucune meurtrissure. Cependant mes épreuves n’étaient pas terminées.
IX
Le meurtrier de mon père ayant été arrêté, fut jugé deux mois après à la cour d’assises. Je fus forcée, comme témoin, d’assister au jugement. Nouvelle douleur, qui recommençait l’ancienne.
Ah! madame, si vous saviez dans quels termes les magistrats me parlèrent, comme on me fit entendre, en m’interrogeant, que j’étais une fille perdue, comme tous les témoins déclarèrent que j’avais une réputation déplorable, comme le procureur du roi me renvoya à ma place d’un air de mépris en relevant la manche de sa robe, comme on rejeta sur moi tous les torts de la querelle, comme l’avocat de celui qui avait tué mon père fit l’éloge de son client, comme il assura que mon pauvre père, le vieux Sans-Souci, était un homme sans mœurs, un vagabond, mal famé; que sais-je encore? (hélas! pauvre père! un si bon ouvrier, si laborieux et si doux! et c’est moi qui lui attirais toutes ces injures!) comme il ajouta que son client avait donné une marque d’intérêt et d’amitié à mon père en lui demandant des nouvelles de sa petite-fille; comment mon père, qui était toujours (à son dire) ivrogne et furieux, avait répondu par des injures et des coups à cette marque d’amitié; comme il avait voulu assommer le client, pris en traître (en traître!) et forcé de se défendre, avait résisté de son mieux; comment un compas s’était trouvé dans sa poche: comment mon père avait voulu le prendre et l’en frapper; comment l’autre s’était débattu et mon père s’était enferré, ce qu’on pouvait appeler «une justice de la divine Providence.».
Enfin, madame, il parla tant et si bien; il leva si souvent les bras vers le ciel et les fit retomber sur la barre, il invoqua les présents et les absents, et il dit de si belles choses de son client et de si laides de mon père et de moi, que l’assassin fut acquitté et que le peuple le reconduisit en poussant des cris et en applaudissant à la sentence; et moi, pour échapper aux coups de pierres et aux huées, j’attendis la nuit, je traversai la ville en courant, et m’enfermai chez moi en grande peur d’être poursuivie. C’est la justice des hommes.
Quand je rentrai, ma petite Bernardine me tendit les bras en riant; je la pris à mon cou, je la serrai de toutes mes forces sur ma poitrine, comme si l’on avait voulu me l’arracher, et je me sentis consolée. Après tout, grâce à mon travail et au petit jardin que mon père m’avait laissé, je n’avais ni froid ni faim, et je pouvais vivre en paix, entre ma famille et Dieu. Combien de malheureux voudraient pouvoir en dire autant!
Cependant je comptais les jours, les mois et les années qui me séparaient encore de Bernard. Lui seul me restait sur la terre; mais s’il venait à m’abandonner, je me sentais tout à fait découragée, car les réflexions pieuses et la confiance en Dieu pouvaient bien m’adoucir l’amertume de la vie, mais non pas me la rendre précieuse et me la faire aimer. L’amour seul pouvait faire ce miracle.
Une chose surtout, quand j’étais seule, m’inquiétait cruellement. Pourquoi ne m’écrivait-il pas? Il est vrai que je ne savais pas l’écriture (c’est un de nos grands malheurs à nous, pauvres ouvrières), mais la mère Bernard aurait dû me lire ses lettres.
Quand je l’interrogeais, elle répondait toujours:
«Bernard va bien, il sera sergent un de ces jours. Son capitaine est très-content. S’il veut être officier, il le sera, et même colonel.
– Colonel!»
À vous dire le vrai, madame, je ne sais pas trop ce que c’est qu’un colonel; mais j’ai toujours entendu dire qu’il faut être si riche et si grand seigneur pour en porter les épaulettes, que j’avais peine à croire que Bernard pût être colonel, et cependant, en y pensant bien, je trouvais que personne n’en pouvait être plus digne.
J’ai su depuis que la mère de Bernard ne me disait pas tout. Son fils m’avait écrit, mais en mettant sa lettre dans celle de sa mère, parce qu’il désirait que sa mère me la lût tout haut elle-même, et aussi parce qu’il avait peur que mon pauvre père (le vieux Sans-Souci), dont il ignorait la mort, ne voulût l’intercepter; en quoi il se trompait des deux côtés, car mon père me laissait toute liberté, et la mère de Bernard, qui commençait à se dégoûter de moi à cause de tout le bruit qu’on avait fait, et qui rêvait de voir son fils officier, et qui aurait voulu lui faire épouser la fille d’un notaire, garda soigneusement toutes les lettres sans m’en dire un seul mot.
Enfin, j’étais arrivée à l’âge de vingt-deux ans; Bernard n’avait plus que deux ans de service à faire, et je commençais à espérer la fin de mes peines, lorsqu’un soir le contremaître Matthieu, qui n’avait jamais cessé de me faire la cour mais que j’avais tenu à distance, s’avisa de me demander un rendez-vous.
Il faut vous dire que sa femme était morte depuis deux mois, et qu’avantageux comme il l’était, il avait toujours cru qu’il n’y avait que cet obstacle entre nous. Je le priai de me laisser tranquille.
«Écoute, dit-il, il faut que tu aies un amoureux caché, car de vivre ainsi seule et d’attendre quelqu’un qui ne viendra jamais, ce n’est pas naturel.»
Je haussai les épaules sans répondre, et je rentrai chez moi.
Il était à peu près dix heures du soir; Bernardine était déjà couchée et j’allais me coucher moi-même, lorsque j’entendis qu’on frappait à la vitre deux coups légers. Je n’eus pas grand’ peur d’abord, car il n’y avait rien à prendre chez moi, et la mère de Bernard venait quelquefois chez moi le soir et frappait de la même manière pour se faire entendre.
Je me levais donc et j’ouvris la fenêtre sans défiance.
«Est-ce vous, mère?»
Pour toute réponse, un homme sauta dans la chambre qui était au rez-de-chaussée et au niveau de la rue. Aussitôt je poussai un cri.
«Tais-toi, dit-il. C’est moi, Matthieu. Ne me reconnais-tu pas?»
Je reculai, moitié de frayeur, moitié de colère:
«Je ne vous connais pas. Que me voulez-vous? Sortez, ou j’appelle.
– Pas de bruit, Rose. On viendrait, on me trouverait ici, et l’on croirait que tu m’as fait venir. Expliquons-nous tranquillement.
– Je ne veux pas m’expliquer, lui dis-je avec force. Sortez d’ici!
– Allons, tu fais la méchante; tu as tort. Je t’aime, tu le sais bien. Tu es seule, je suis seul aussi, car mes enfants ne comptent pas. Nous pouvons vivre ensemble.