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Le passager

Электронная книга - «Le passager». Краткое содержание книги:

Je suis l'ombre.
Je suis la proie.
Je suis le tueur.
Je suis la cible.
Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre.
Mais si l'autre est moi-même ?
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Il se leva et fit le tour du géant, toujours assis :

— Tu as essayé de te souvenir de… ta nuit dans la gare ?

— Bien sûr. Rien me revient.

Freire marchait maintenant dans son dos. Il avait conscience que ses pas avaient quelque chose de menaçant, d’oppressant — un flic interrogeant son prisonnier. Il se rapprocha, sur sa droite :

— Pas même un détail ?

— Rien.

— La clé ? L’annuaire ?

Mischell cilla plusieurs fois. Des tics nerveux apparurent sur son visage.

— Rien. Je sais rien.

Le psychiatre revint derrière son bureau. Il sentait cette fois une résistance chez l’homme. Il avait peur. Peur de se souvenir. Freire lui adressa un sourire amical. Un vrai signe de conclusion, et d’apaisement. Il ne prenait pas assez de précautions avec ce patient. Sa mémoire était comme une feuille de papier froissée, qui pouvait se déchirer à mesure qu’on la dépliait.

— On va s’arrêter là pour aujourd’hui.

— Non. Je veux te parler de mon père.

La machine de la mémoire était enclenchée. Avec ou sans hypnose. Freire reprit son bloc.

— Je t’écoute.

— Il est mort. Y a deux ans. Un maçon. Comme moi. J’t’ai dit que je faisais ce métier ?

— Oui.

— Je l’aimais beaucoup.

— Où vivait-il ?

— Marsac. Un village dans le bassin d’Arcachon.

— Et ta mère ?

Il ne répondit pas tout de suite et tourna la tête. Ses yeux semblaient chercher la réponse au fond de la lumière glacée de la fenêtre.

— Elle tenait un bar-tabac, fit-il enfin, dans la rue principale de Marsac. Elle est morte elle aussi, l’année dernière. Juste après mon père.

— Tu te souviens dans quelles circonstances ?

— Non.

— Tu as des frères et sœurs ?

— Je… (Mischell hésita.) Je sais plus.

Freire se leva. Il était temps cette fois de clore le rendez-vous. Il appela un infirmier et prescrivit un sédatif à Mischell. Du repos avant tout.

Une fois seul, il regarda sa montre. Près de 10 heures. Sa permanence aux urgences recommençait à 13 heures. Il avait le temps de retourner chez lui mais à quoi bon ? Il préférait effectuer une visite de son unité. Ensuite, il reviendrait ici et vérifierait les nouvelles données sur Pascal Mischell.

En sortant dans le couloir, une vérité souterraine lui apparut.

Il cherchait à vivre ici, au CHS. En sécurité. Comme ses patients.

10

— J’AI FAIT ce que j’ai pu pour lui bricoler une tête potable.

— Je vois ça.

10 heures du matin. Anaïs Chatelet n’avait dormi que deux heures, sur le canapé de son bureau. Son téléphone coincé dans le creux de l’épaule, elle contemplait sur son écran les restes du visage de la victime de la gare Saint-Jean. Nez broyé. Arcades fracassées. Œil droit enfoncé, désaxé de quelques centimètres par rapport au gauche. Les lèvres tuméfiées laissaient entrevoir les dents brisées. Un masque couturé, rafistolé, asymétrique.

Longo, le légiste, venait de lui envoyer la photographie — en vue d’une identification — et l’avait appelée dans la foulée.

— A priori, toutes les fractures du visage ont été provoquées par la tête de taureau. Le tueur a creusé l’intérieur du cou de l’animal. Il l’a évidée jusqu’au cerveau puis il a enfoncé ce truc immonde sur le crâne de l’homme, comme une cagoule. Les vertèbres de la bête et ce qui restait de muscles et de tissus ont écrabouillé le visage du gamin.

Le gamin. C’était le mot. Il devait avoir une vingtaine d’années. Des cheveux teints, tendance corbeau, coupés à la diable. Sans doute un Gothique. On avait soumis ses empreintes digitales au fichier national : aucun résultat. Le type n’avait jamais fait de taule, ni même de garde à vue. Quant au FNAEG, le Fichier national automatisé des Empreintes génétiques, la vérification prenait plus de temps.

— C’est ça qui l’a tué ?

— Non. Il était déjà mort.

— De quoi ?

— Mon feeling était le bon. Overdose. J’ai reçu ce matin, première heure, les analyses toxico. Le sang de notre client contenait près de deux grammes d’héroïne.

— T’es certain qu’il est mort de ça ?

— Personne ne peut encaisser une telle dose. Je te parle d’une héroïne presque pure. Et il n’y a pas trace d’autre blessure.

Anaïs s’arrêta d’écrire :

— Qu’est-ce que t’appelles « presque pure » ?

— Disons à 80 %.

Elle connaissait le monde de la drogue. Elle avait tout appris à Orléans, plaque tournante de la défonce pour l’Île-de-France. Elle savait qu’une telle héroïne n’existe nulle part sur le marché de la came. Et surtout pas à Bordeaux.

— Les analyses toxico ne nous disent rien d’autre sur le produit ?

— Le nom et l’adresse du dealer par exemple ?

Anaïs ne répondit pas à la vanne.

— Une chose est sûre, reprit Longo. Notre victime était un tox. Je t’ai montré son bras. Ses mains portent aussi des traces de piqûres. J’ai pas pu vérifier ses cloisons nasales vu l’état des os et des cartilages mais je n’ai pas besoin de confirmation. Notre client était un familier de l’héro. Il ne se serait jamais shooté à un produit pareil s’il avait connu sa composition.

Les overdoses sont toujours des accidents. Les drogués flirtent en permanence avec la ligne rouge mais leur instinct de survie les empêche de la franchir consciemment. On avait donc vendu — ou donné — à la victime un poison sans en préciser les risques.

— Le mec s’est asphyxié, continua le légiste. Tous les signes sont là. Un bel OAP.

— Un quoi ?

— Œdème aigu pulmonaire. Les pupilles sont rétrécies par l’héroïne et par l’anoxie cérébrale. J’ai retrouvé aussi de l’écume rosâtre au fond de la bouche. Du plasma recraché quand il était en train d’étouffer. Quant au cœur, il était prêt à éclater.

— T’as pu évaluer le moment du décès ?

— Il n’est pas mort la nuit dernière mais celle d’avant. Je ne peux pas me prononcer sur l’heure précise.

— Pourquoi la nuit ?

— Tu as une autre idée ?

Anaïs songea au brouillard qui avait commencé vingt-quatre heures plus tôt et persisté toute la journée. Le tueur pouvait avoir manœuvré à n’importe quel moment, mais agir de nuit, pour le transfert, était plus prudent. Nuit et brouillard, songea-t-elle. Nacht und Nebel. Elle songea au film d’Alain Resnais. Le documentaire le plus terrifiant jamais réalisé sur les camps de concentration allemands : « Ces porches destinés à n’être franchis qu’une seule fois. » Chaque fois qu’elle regardait ce film, c’est-à-dire souvent, elle songeait à son père.

— Y a un autre truc bizarre, ajouta Longo.

— Quoi ?

— J’ai l’impression qu’il lui manque du sang. Le corps est anormalement pâle. J’ai vérifié d’autres détails. Les muqueuses des paupières, les lèvres, les ongles : on retrouve partout la même pâleur exsangue.

— Tu m’as dit qu’il n’y avait pas de trace de blessures.

— Justement. Je pense que le tueur lui a prélevé un ou deux litres de sang frais. Parmi les cicatrices récentes de shoot, plusieurs pourraient être la trace de l’injection mortelle mais aussi d’une prise de sang effectuée dans les règles.

— Elle aurait été faite de son vivant ?

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