Trouble dans les andains
- Автор: Виан Борис
- Год: 1970
- Язык: французский
- Год: Éditions 10/18
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Trouble dans les andains». Краткое содержание книги:
Texte intégral
Leur repas ainsi terminé, les deux amis détachèrent la chaîne de l’anneau qui retenait la barque au mur du quai, larguèrent les amarres et hop ! paré à virer, le loch fila bon vent. Il soufflait ce matin-là, une brise nord-est-quart-de-sud à peu près inopérante, et le Major dirigea l’hélice de la motogodille vers la voile afin de produire du vent compensé. Puis, il saisit les bornes du moteur électrique à pleines mains. Antioche se mit à lui taper vigoureusement sur l’olécrane de chaque bras, et, alimenté par le courant, le moteur démarra en flèche. Il était de première importance d’économiser le carburant, dont le poids seul formant lest, empêchait la barque de piquer vers la terre.
En quelques heures, le Major et Antioche furent à deux cents mètres de la côte et purent contempler la ville et le pont du chemin de fer, une bien jolie pièce d’orfèvrerie. Puis, ils mirent à la cape et abordèrent, cinq minutes plus tard, dans une petite crique sablonneuse, défendue par une barrière de récifs coralliens, qu’un madré porc avait oublié là un jour. Avant d’accoster, ils sondèrent la profondeur avec les avirons, et, après en avoir brisé deux, ils se rendirent compte qu’on avait pied. Le Major descendit et faillit se noyer, car il était, par malchance, tombé dans un trou qui s’étendait sur toute la largeur de la plage.
Enfin, le débarquement fut chose faite, et les deux amis se déshabillèrent, ne gardant qu’un slip de soie verte et des lunettes noires. Le soleil tapait dur, et ils se promettaient de bien se rôtir à ses feux. Le Major partit en reconnaissance, et, deux heures plus tard, il n’était pas revenu ; il était cinq heures de l’après-midi, et Tambrétambre se sentit inquiet. Se rhabillant, il se mit à la recherche de son ami.
CHAPITRE XLI.
À LA RECHERCHE DU MAJOR PERDU
La plage de sable fin s’élevait en pente douce vers l’intérieur des terres, mais, comme la terre n’est pas transparente, on ne s’en rendait que très vaguement compte. Puis, tout de suite, une falaise rocheuse, dentelée, hérissonnée de pointes aiguës et coupantes, un véritable mâchicoulis naturel, parsemé de fientes d’oiseaux de mer et d’écume avec, çà et là, quelques traces de spermaceti, indiquant les luttes sinistres que se livraient les cachalots, le soir dans la baie. Quelques épaves, un samovar déteint, provenant du naufrage du Pinostroff, d’Odessa, des briques, pilées en poudre impalpable, et mélangées au sable de façon si intime qu’on ne se doutait pas de leur présence. Les pas d’Antioche faisaient, dans le sol meuble, des petites empreintes symétriques. Il allait vers la falaise.
Il découvrit la grotte presque aussitôt et s’y engagea sans hésiter.
CHAPITRE XLII.
LA PISTE DU BARON REJOINT CELLE DU MAJOR
Ayant parcouru trois kilomètres à tâtons, Antioche fit halte et s’assit sur un bloc de schiste ras qui se trouva sous sa main. Il voulait réfléchir un peu à la situation.
Il tira son briquet, l’alluma en le frottant violemment sur un silex, et à la lueur fumeuse de l’amadou, reconnut les lieux.
Il se trouvait tout juste à l’orée d’une vaste caverne, où sa respiration soulevait des échos indistincts. Le sol, tapissé de stalagmites aussi resserrés que les poils d’un tapis de haute laine, produisait sous les pieds une curieuse impression, comme de marcher sur la barbe d’un landais qui ne s’est pas rasé depuis deux jours. La voûte mêlait le style caverne classique au néo paléolithique inventé par Duzob, le célèbre troglodyte, incompris de son temps, dont les œuvres, hautement décoratives, égaient les murs de Cro-Magnon. Le nom même de Duzob est oublié de nos jours, et c’est heureux, parce que c’est pas un nom pour être prononcé par des lèvres innocentes, comme celles des artisses.
Aux pieds d’Antioche brillait un lac noir dont les eaux, stagnantes comme une encre inerte, semblaient recouvrir on ne sait quelles horreurs putréfiées.
L’air sentait le musc et la casserole des Indes. Avisant un tronc d’arbre qui gisait, oublié, dans un recoin sombre, Antioche le précipita dans les eaux du lac et s’élança bravement à cheval dessus. Il se servait de ses mains en guise de rames et progressait rapidement. L’eau sous ses doigts, était chaude comme un sein de morte, et mobile comme de l’éther. Son cœur battait à grands coups dans sa poitrine invulnérable et un chant de guerre s’échappait de ses narines, tandis qu’il fredonnait à bouche fermée[3].
Le lac s’étendait toujours à perte de vue. Il est vrai qu’Antioche ne voyait guère à plus d’un mètre, car l’obscurité était grande et le briquet éteint.
Soudain, l’avant du tronc d’arbre heurta quelque chose qui flottait. Antioche s’arrêta pile et entendit une voix, celle du Major, souffler quelques mots qu’il ne comprit pas. Il arrêta sa mélodie et saisit alors le sens des paroles du Major…
— Attention !… Il y a du monde !…
Antioche étendit les bras, tâtonna quelques instants et saisit la chevelure du Major qui tenait toujours à son crâne. Il aida son ami à se hisser sur le tronc et lui tendit son mouchoir pour se sécher. Mais cette eau extraordinaire séchait instantanément.
— Tu es arrivé jusqu’ici à la nage ? demanda Antioche à voix basse.
— Oui ! chuchota le Major. Et j’ai vu ton père…
— Vrai ?… brama sourdement Antioche.
— Cette grotte communique avec ma cave. Sens !…
On commençait à percevoir l’odeur puissante du sang de rhizostomus.
— Les deux liquides ne se mélangent pas, dit le Major. Mais il m’est impossible de nager dans le sang du rhizo… Alors, je t’ai attendu…
— Allons chercher papa ! conclut Antioche.
CHAPITRE XLIII.
DUNŒUD REVIENT
C’étaient deux paires de mains qui faisaient maintenant progresser l’esquif improvisé. Peu à peu, le Major et Antioche sentaient le liquide s’épaissir et des caillots gluants leur filer dans les doigts. Le rhizostomus était vraiment un très grand modèle du genre. Était… ou plutôt avait été.
Le Major expliqua à Antioche que, pendant qu’il nageait dans les eaux sombres du lac, il avait aperçu au loin la petite barque du Baron qu’il avait reconnu à son chant des Bateliers de la Volga. Un fanal l’éclairait et tous les onze mètres, le Baron effectuait un saut périlleux.
— Cela semble faire partie de sa manière d’être, dit le Major.
— Pauvre papa ! gémit Antioche. La mort de Jules lui aura tourné la cervelle.
Ils ramèrent encore quelque temps… et l’avant du tronc vint buter sur un mur en moellons de bœuf, comme le reconnut Antioche en passant la main dessus dans l’obscurité.
— On approche !… souffla le Major. Allume ton briquet.
Une porte apparut géante. Elle mesurait bien onze mètres d’ouverture sur deux de hauteur. Elle était faite de bois de Bardamu stérilisé, cloutée de plomb et peinte en jaune. Elle ne s’ouvrait pas en pivotant sur des gonds, mais se disloquait instantanément dès qu’on appuyait sur le chambranle d’une certaine façon, comme le Major eut tôt fait de le constater.
L’obstacle franchi, ils se trouvèrent dans la cave voisine de celle du Major, où gisait le cadavre du rhizostomus. La pauvre bête, couchée sur le côté droit, avait un aspect lamentable. Sa queue, déchirée par la grenade du Major, laissait encore échapper un petit filet de sang qui tournait peu à peu au vert sombre à la lueur du briquet d’Antioche. Les yeux à demi fermés, ses longs cils blancs étalés sur ses joues, le mufle dressé comme pour avaler une dernière gorgée d’eau de Badoit, le rhizostomus levait ses pattes au ciel, dans un geste de supplication. Ses cent quatorze côtes saillaient sous sa peau grenue comme celle d’un carbonaro, et les vers commençaient déjà à grouiller aux coins de sa bouche.
3
Voici les paroles :
Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Oh !