La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
Angélique ne pouvait se faire à cette idée. Il ne pourrait jamais parvenir jusque-là ! Il tomberait en route. Puis, elle se rappela la venue de Pont-Briand et son Indien, le groupe de Loménie et d'Arreboust, les exploits isolés d'intrépides comme celui du jeune Alexandre ou de Pacifique Jusserant, le « donné » du Père d'Orgeval, et jusqu'à cette folle équipée de Joffrey qui avait poursuivi Pont-Briand jusqu'au lac Mégantic pour le tuer en duel.
Les fous du désert blanc. Il y en avait parfois qui survivaient et qui revenaient, car c'était un pays pour les insensés.
Elle insista cependant.
– Vous êtes faible, blessé, malade encore. Vous tenez à peine debout.
Il leva le doigt, comme s'il se fût mis en rapport avec un contact invisible.
– Le souffle de l'Oranda me soutiendra.
– Qu'est-ce que l'Oranda ?
– L'esprit et la force suprême au sein des choses, au sein même de l'air que nous respirons. Je l'appellerai. Il viendra.
D'un mouvement impulsif, elle se jeta vers lui, le serrant dans ses bras.
– Vous reviendrez, n'est-ce pas ?
– Je reviendrai. Et vous, vivez ! dit-il en l'étreignant aussi, chacun voulant laisser à l'autre le viatique de sa confiance. Vivez, bien-aimée femme, afin de ne pas rendre vain mon sacrifice.
Chapitre 64
Il bondissait ! Il franchissait l'espace ! Il brisait le cristal du froid, traversait les vibrations d'or du soleil.
Il n'avait plus de corps. Ce n'est pas lui qui reconnaissait la piste. C'était la piste qui lui faisait signe. La forêt qui s'ouvrait devant lui. Il savait où franchir les failles d'un bond. Où aborder les monts pour les traverser. Par instants, il renversait la tête en arrière.
« Oranda ! Oranda !... »
Le Grand Esprit lui apportait sa revanche. Il serait un homme comme les autres, luttant pour la sauvegarde d'une femme et de petits enfants.
Il éprouva quelques bourrasques, mais le temps restait pur. Les glaçons hérissaient sa barbe.
Une brusque tempête se leva au cours du dernier jour, mais il se savait près du but et ne s'égara pas. Ce fut à travers les rafales cinglantes qu'il entendit le carillon de la cloche.
La cloche du salut ! La cloche de l'office du soir.
« Salve Regina. » Salut, Reine du Ciel !
Le temps de sortir de la forêt, de traverser une longue plaine, et de monter lentement vers la mission, et le ciel se dégagea, les nuages porteurs de neige s'enfuirent.
Ses lèvres noircies par le gel et le soleil ébauchèrent un sourire lorsqu'il aperçut la croix de la chapelle.
– Comme je t'aime, signe d'amour. Dieu crucifié ! Scandale de l'Univers ! comme je t'aime.
L'odeur chaude était enivrante.
– Nous avons boulangé, lui dit le missionnaire qui l'accueillait.
Les deux jésuites le considéraient en silence. Il s'inquiéta. Trouvaient-ils étrange qu'il ne se nommât pas ?
– Vous êtes-vous « écarté », cousin ? lui demanda le frère Coadjuteur qui avait un visage de solide campagnard.
Il secoua la tête négativement. Puis il comprit que son apparence était celle d'un pauvre hère, décharné, rendu à demi fou par la solitude des bois, la peur, la faim. Pourtant il ne se jeta pas sur la nourriture qu'on lui présentait. Il fit signe qu'il voulait tout d'abord seulement se réchauffer et se reposer.
Lorsqu'il s'assit devant la cheminée, il sentit que ses vêtements collaient à sa chair en différents points car des plaies s'étaient rouvertes. Il refusa de percevoir son corps. Il n'était qu'une oreille attentive. Il écoutait ces voix d'hommes parlant français entre eux, reprenant la langue algonquine lorsqu'un Indien se présentait. Les Indiens avaient une apparence étrangère. Leur dialecte était presque incompréhensible pour des Abénakis de la région. Il leur attribua une parenté avec les Narragansett du Sud. La nuit vint.
Après avoir récité le chapelet à la chapelle, et chanté des cantiques avec les fidèles, les missionnaires refermaient les portes de la petite palissade qui clôturait leur habitation.
« Tous ces bruits d'une mission, se disait-il, ces odeurs. Une odeur d'encens. Une odeur de pain ! De cierges éteints. De missels ! Des bruits de rangement de chapelets dans la sacristie. Des murmures de prières... »
Les deux hommes en robes noires revinrent dans la salle commune. Ils respectaient le silence de l'hôte étranger, mais il les examinait en secret et il se méfiait de leur subtilité. Ils dialoguaient entre eux, tout d'abord sur les peuplades qui campaient à leurs portes. Des survivants de la grande confédération des Narragansett. Les Anglais sanguinaires dans le Sud avaient brisé leur révolte à jamais. Puis ils s'entretinrent des événements de Nouvelle-France. Le nouveau gouverneur semblait décidé à réduire les Iroquois qui œuvraient pour les Anglais. Il avait commencé une campagne militaire que l'hiver avait arrêtée. Ils parlèrent aussi de Wapassou et il fut tout ouïe. La coalition que Frontenac avait imprudemment formée avec le gentilhomme-français, allié des hérétiques de la Nouvelle-Angleterre s'était dissoute. À l'automne, la campagne de M. de Loménie avait mis fin à ce dangereux voisinage. Le nid de pirates impies avait brûlé. Wapassou n'était plus et ne renaîtrait pas de ses cendres.
Son cœur battait. Il pensait à elle, si loin, là-bas.
Il se taisait. Il se demandait s'ils ne parlaient pas pour lui, l'ayant, reconnu... ou s'ils ne devinaient pas d'où il venait... Puis il se rassura, comprenant qu'il ne s'agissait que d'un dialogue banal, comme en échangent au soir d'une journée de labeur ceux qui se retrouvent et commentent la situation afin de décider de la prochaine journée. Des nouvelles parvenues récemment avaient renseigné les deux solitaires sur des changements de politique dont ils n'avaient pu suivre les étapes. Il les entendit se féliciter du départ – on disait déjà du rappel – du gouverneur Frontenac, si hostile à la Compagnie de Jésus.
Il se taisait. Dans cette ardeur de détruire Wapassou qu'il sentait dans leur propos, comme s'il s'était agi d'une croisade sainte, il reconnaissait sa propre rage, celle qu'il avait entretenue jadis, et ne comprenait plus.
« Tu es là-bas », songeait-il, se rattachant à la vision d'une femme, et à la tendresse de son regard posé sur lui, mi-indulgent, mi provocant, un regard qu'elle n'avait que pour lui, « et tu m'appartiens même si je ne suis qu'un compagnon de passage, un compagnon de misère, un ennemi auquel tu ne pardonneras jamais, un pauvre homme qui mérite pitié, même si tu n'appartiens qu'à l'autre, celui qui hante ton cœur, celui dont se languit ton corps, amoureux de son corps, de sa force, de son sourire. Je ne suis rien auprès de lui, mais tu m'appartiens si je le veux », se répétait-il, en trouvant une douceur et un réconfort à ce tutoiement hardi, signe d'une plus profonde intimité et qui ne franchirait jamais ses lèvres, « car je suis celui qui est venu te soutenir et qui va t'aider à vivre jusqu'à ce que tu puisses te retrouver de l'autre côté de l'hiver et courir à nouveau vers ton amour. Je ne suis rien, mais je t'aurai offert ce présent qui est plus que ta vie, te conserver en vie pour lui, avec les enfants de votre amour. »
Il se tenait assis au coin de l'âtre les yeux baissés, accentuant son côté un peu borné de « voyageur » taciturne qui s'était « écarté » dans la fureur de l'hiver, et mal remis des fatigues et des efforts qu'il avait dû fournir pour échapper à la mort blanche. Il craignait aussi de se trahir par son regard, et répondait en grommelant à leurs questions.
Le frère disposa des écuelles sur la table et des gobelets d'étain.
– Viens-tu partager notre repas, ami ?
Il leur obéit, se décidant à ôter son bonnet noir et ses gants fourrés.