La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
– Ils avancent ?
– Ils avancent.
Ils s'avançaient, comme naissant de l'or vermeil de l'hiver, Charles-Henri au milieu, donnant la main aux jumeaux, ceux-ci se dandinant sans hâte à ses côtés, et tous trois très satisfaits de leur expédition.
– Ne leur dites rien. Ne les grondez pas... Ils sont notre pardon ! Ils sont notre salut !
Douzième partie
Le souffle de l'Oranda
Chapitre 62
Elle avait cru que l'orignal leur fournissant des réserves de viande jusqu'au printemps, garantirait leur survie jusque-là. Mais voici que pointait la face insidieuse du deuxième ennemi le plus cruel des hivernages, après la faim : le scorbut. Face hideuse, face pourrie, aux chairs gonflées, aux gencives sanguinolentes...
Elle commença d'en soupçonner l'approche en remarquant la pâleur et la fatigue de la petite Gloriandre. Cette charmante poupée, toujours gaie et qui suivait, avec un entrain aussi dévotieux qu'admiratif, les initiatives de ses frères, ne l'avait pas accoutumée à l'inquiétude. Depuis les premières heures de sa naissance, elle surnageait, faisant preuve d'une vigoureuse santé, petit poisson vaillant dans le courant des maladies et épreuves physiques qui s'abattaient sur son frère, et qu'on s'était habitué à lui voir franchir, elle, par ses seules forces et sans grand dommage.
À cause de cela peut-être, Angélique fut plus longue à s'alerter. Et quand elle s'en avisa, le mal lui parut déjà fort avancé. De toute façon, elle était impuissante à l'enrayer. Des éléments essentiels manquaient à leur nourriture.
L'enfant sur ses genoux, elle caressait le rond visage, où les prunelles d'un bleu changeant s'étaient ternies, elle caressait les longs cheveux noirs, si beaux et invraisemblablement longs chez une si petite fille, qu'ils semblaient la vêtir, la cacher dans son abandon contre l'épaule de sa mère, tandis que ses petites lèvres gonflées s'efforçaient en vain d'ébaucher un sourire.
– Ô, ma petite princesse ! Ô, mon trésor ! Ce n'est pas possible. Je sais encore si peu de choses de toi. Je n'ai pas encore eu le temps de te connaître. Et tu t'en vas !... Je t'en prie ! Je t'en supplie... Ne pars pas !
Cet atterrement, cet affolement, c'était son premier réflexe sous le choc de la découverte. Elle avait tellement cru qu'ils étaient sauvés de tout, et que tous en vie reverraient le printemps.
Comment se défendre de l'horrible maladie ?... Elle allait trouver un moyen. Mais dans les premiers instants, elle ne pouvait que serrer l'enfant contre elle, avec passion.
Gloriandre de Peyrac ! La petite princesse ! La petite merveille ! Parée de toutes les grâces. La fille du comte de Toulouse. Elle pensa à Joffrey. Elle pensa aux femmes de sa lignée. Et à la régente d'Aquitaine, sa mère, superbe et ardente, dont il disait, en évoquant les vagabondages de sa jeunesse étourdie, « que même au bout du monde, et sans lui vouer un quotidien souvenir, il avait gardé la sensation de ne l'avoir jamais quittée ». À cet esprit tutélaire, elle confia l'enfant condamnée.
Cette femme avait adoré son fils, et combien Angélique comprenait et partageait ce sentiment ! Sa vaillance avait dû donner à la mère de Joffrey le pouvoir de continuer à veiller sur lui dans l'au-delà.
« Vous n'avez pas le droit de lui laisser reprendre sa petite-fille. »
Le marché posé, elle se sentit mieux.
Du lit, la voix du Jésuite lui parvint. Il s'informait de son souci, dont il avait perçu l'expression sur sa physionomie.
– Ma petite fille, je la croyais sauvée, murmura-t-elle. Et puis voici que je recommence à craindre qu'elle me soit enlevée, qu'elle ne parvienne pas jusqu'au bout de l'hiver.
Elle se mordait les lèvres, et c'était la première fois qu'il la voyait retenir ses larmes. Il découvrait en ses traits bouleversés la vulnérabilité de son cœur, sa tendresse émouvante que ce beau visage, parfois si impérieux, au regard qui pouvait être si fulgurant, faisait oublier.
– Pas deux fois, murmura-t-elle ! Pas deux fois cette angoisse.
– Ah ! Vous voyez ?.... Vous comprenez maintenant ce que cela veut dire. Pas deux fois. C'est le deuxième coup qui provoque la chute... Pour celui-ci, on n'avait pas de forces en réserve. Que craignez-vous ?
– Le scorbut. Le mal de terre.
Il fit un effort pour s'asseoir et se hisser hors du lit, puis vint, à petits pas de podagre, se pencher sur l'enfant et l'examiner avec attention.
Puis il retourna s'étendre, et ferma les yeux avec un profond soupir.
Mais au bout de quelques instants, il dit d'une voix ferme :
– Gardez confiance.
Chapitre 63
Au matin, en s'éveillant, elle le vit debout au pied du lit, revêtu de la casaque et du bonnet de Lymon White.
Il lui dit qu'il avait décidé de partir et de marcher jusqu'à ce qu'il puisse trouver un poste ou une mission, d'où il rapporterait le supplément de vivres nécessaires.
Il allait remonter vers le nord et joindre les chenaux glacés de Mégantic. Quand il aurait retrouvé le fil d'une autre petite rivière sinuant l'été entre des falaises de deux cents pieds, il savait qu'il serait sur le chemin le plus court sinon le moins accidenté pour atteindre la mission abénakise de Saint-Joseph, dans la région de la Haute-Chaudière, une des plus modestes, mais la plus proche pour eux. Il se pourrait qu'elle fût déserte. Que tous y soient morts ou en soient partis. Mais sinon, là, il se procurerait de quoi se changer de la sempiternelle viande d'élan, du maïs encore, de la farine, qui sait, des choux si les pères en cultivaient, conservés glacés sous la neige. Et s'il n'avait pu en prendre en chemin sur les arbres, il trouverait dans leur pharmacopée cette fameuse écorce avec laquelle le chef huron, durant le premier hivernage dans la rivière Saint-Charles, avait sauvé l'équipage de Cartier, décimé par le scorbut.
« Ce n'est que sagesse que de se fier aux remèdes des Sauvages lorsqu'ils ont fait leurs preuves. »
Angélique s'était levée. Elle se tenait devant lui, ne parvenant pas à se persuader de sa décision. Plus elle y réfléchissait, plus ce projet lui apparaissait pour ce qu'il était : fou, insensé et voué à l'échec sans rémission, malgré l'espérance qu'il faisait naître. Même un homme vigoureux n'aurait pu se mettre en chemin à cette époque de l'année, pour traverser la région sur une telle distance, sans que tous lui prédisent une mort certaine.
Le cercle des ouragans cernait leur île déserte, et elle avait trop bien compris que nul ne pouvait s'en échapper, ni y pénétrer avant la fonte des neiges.
La distance était immense. Les tempêtes menaçaient tous les jours, et si l'une le surprenait, il « s'écarterait » selon le mot terrible, qui condamne l'isolé perdu hors des pistes sans point de repaire dans les rafales de neige.
– Votre fille est atteinte, fit-il en jetant un regard sur la petite Gloriandre. Je rapporterai de l'écorce spécifique, répéta-t-il, ou des fruits confits, des pruneaux secs, des choux, toutes choses qui éloignent en quelques prises le mal de terre, et aussi du maïs, des haricots, et des grains de folle-avoine à germer.
– Et si les jésuites vous reconnaissent ? Et s'ils ne vous laissent pas repartir ?
– Il n'y a là-bas que deux jésuites. Un profès, le père de Lambert, et un coadjuteur temporel, peut-être un serviteur laïque. Cela ne fait au plus que trois Blancs.
« L'été, la place est intenable à cause des débordements de la Chaudière, et l'on quitte la butte isolée, infestée au surplus de moustiques.
« Mais l'hiver, on y demeure pour assister les populations errantes qui essaient de joindre Lévis et Québec afin d'y recevoir des secours et qui, sans cette étape, mourraient en chemin de faim et de froid.