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La nurse anglaise

Электронная книга - «La nurse anglaise». Краткое содержание книги:

Sir David Bentham, lord et pair d'Angleterre, compte parmi les individus les plus petits du Royaume-Uni puisque, à vingt-huit ans, il ne mesure que 104 centimètres. En revanche, la nature a doté ce gentleman d'un attribut viril d'une taille et d'une puissance phénoménales dont il use sans répit. Le nanisme de sir David, joint à la richesse familiale, le dispense d'exercer une profession. Alors, comme il déteste l'oisiveté, pour passer le temps, il tue les gens…
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14

Comme il l’avait décidé, cette nuit-là, histoire de fêter dignement ce qu’ils considéraient déjà comme une victoire, il tua un chauffeur de taxi après l’avoir hélé.

La rue était déserte et silencieuse. Lorsque le bonhomme vint ranger son véhicule devant eux, sir David grimpa sur la plate-forme servant à l’arrimage des bagages, et planta dans l’une des veines jugulaires du conducteur une seringue contenant une solution à base de curare. Cet acte purement gratuit mit fin séance tenante à l’existence plutôt morne d’un sujet de Sa Majesté. Son meurtre perpétré, le nain fut pris de sanglots convulsifs. C’étaient ses premières larmes d’adulte. Affolée, miss Victoria l’entraîna le plus rapidement possible loin de son forfait, l’exhortant au sang-froid ; mais rien ne parvenait à endiguer ses larmes.

Quand ils se furent éloignés du crime, elle s’assit sur un banc de square et étreignit farouchement le petit monstre. Elle le cajola, le berça tendrement en lui chuchotant des phrases de maman. Il fut long à sécher ses larmes. Les sanglots se succédaient par vagues. Sitôt qu’il parvenait à interrompre ses pleurs, ils revenaient en force, comme sort le sang d’une artère sectionnée.

David prenait soudainement conscience de son malheur. Il comprenait que rien : ni la sexualité, ni l’assassinat ne sauraient l’en guérir. A la période où il essayait de se suicider, c’était cette terrifiante évidence qui le poussait au pire. Ce soir, alors que ses projets machiavéliques adoptaient une bonne tournure, il retrouvait intact son désespoir, amplifié par la certitude qu’il n’attenterait plus à ses jours. Sa vie ressemblait à un effroyable cilice qu’il lui faudrait porter jusqu’au bout.

Victoria ne lui posait aucune question, consciente qu’il n’aurait pu ou su y répondre.

Ils demeurèrent longtemps enlacés. Un couple de noctambules qui passait les considéra, surpris.

— Il a un gros chagrin, ce petit garçon, fit la dame.

Sir David eut un mouvement pour sortir sa sarbacane afin de flécher la sotte, mais sa nurse l’en empêcha avec une ferme douceur.

— Ce serait imprudent ! chuchota-t-elle.

Ce léger incident opéra une diversion et le cadet des Bentham cessa de pleurer, calmé par sa rage.

Ils finirent par rejoindre leur maisonnette à pas lents. Elle lui tenait la main, comme à un enfant.

* * *

Depuis plusieurs jours, ils faisaient lit commun. Cela prenait force d’habitude. Le soir, elle anticipait sur son invite et se glissait entre les draps prestement. Il l’attendait, allongé sur le côté et, quand elle le rejoignait, l’enlaçait avec ferveur.

Presque tout de suite ils entreprenaient leur manège amoureux. Ce qu’il y avait de frappant dans le couple, c’était son appétit forcené. Ni l’un ni l’autre ne s’expliquait cette frénésie commune. Avant qu’ils se rencontrent, leur sexualité paraissait plutôt chaotique. Le fils du lord devait se contenter de professionnelles, quant à la nurse, elle tentait vaille que vaille d’assumer ses désirs, sans même se demander ce que pouvait être une passion.

Lorsqu’ils rentrèrent, après le décès prématuré du chauffeur de taxi, ils s’étreignirent sans toutefois pousser jusqu’à l’acte. Le remarquable membre du nain trouvait ses dimensions maximales, mais restait assoupi entre les cuisses de la jeune femme.

Alors qu’elle commençait à glisser dans l’engourdissement du sommeil il demanda :

— C’est comment, l’amour ?

La question produisit en elle des vibrations avant de l’amener aux réalités.

— Vous l’ignorez donc ? fit-elle.

Comme elle évitait d’en dire davantage, il soupira d’un ton étrange :

— Voyez-vous, ma chère, je me demande si je ne serais pas terriblement amoureux de vous.

Cet aveu la bouleversa.

— Ce serait un immense bonheur pour moi, sir ; mais songez à tout ce qui nous sépare.

— Soixante-cinq centimètres ! répliqua-t-il avec un douloureux cynisme.

15

Charles Newgate exerçait la profession de kinésithérapeute dans City Road. Il occupait le rez-de-chaussée d’une petite maison d’un étage, peinte en jaune acidulé, dont l’entourage des portes et des fenêtres osait un vert pomme terriblement agressif.

Il s’agissait d’un garçon athlétique à la peau criblée de taches rousses. Ses yeux d’un bleu ingénu donnaient à sa figure poupine une expression de candeur extrême ne correspondant pas à la réalité. Sous l’effort, il dégageait une odeur puissante qui troublait certaines clientes et incommodait les autres.

Marié l’année précédente à une jeune Italienne vendeuse chez Harrod’s, il connaissait une grande félicité car elle venait de lui révéler une maternité en cours.

Il massait la nuque d’une personne généreuse que ses cervicales tracassaient, quand la sonnerie du téléphone retentit.

Il s’excusa auprès de sa cliente et alla répondre. Afin de n’avoir pas à se débarrasser sans cesse des embrocations graissant ses mains, il saisissait le combiné à travers une lavette de tissu-éponge.

— Institut Newgate ! annonça-t-il.

Une voix de femme, jeune, fraîche et mélodieuse, demanda :

— Êtes-vous mister Charles Newgate ?

— En effet. Pourquoi ?

— Ravie de vous entendre, mister Newgate. Je vous annonce que vous venez d’être désigné par le sort pour inaugurer la série de meurtres que nous projetons de perpétrer dans Londres et sa banlieue ces prochains jours.

Le kinésithérapeute pensa immédiatement à une farce.

— Qui est à l’appareil ? demanda-t-il.

— Il est inenvisageable que nous vous donnions ce genre d’indication, vous le comprendrez ? Surtout, ne croyez pas à une vengeance quelconque ; notre sélection s’opère au hasard. Nous vous prévenons par pure correction, afin que vous puissiez organiser votre « après soi ».

« Adieu, mister Newgate. »

On raccrocha.

L’homme aux mains guérisseuses en fit autant. Cet appel téléphonique le déconcertait sans toutefois l’inquiéter. Qu’il fût l’objet d’un canular morbide lui paraissait évident. Il cherchait dans ses relations qui pouvait se montrer capable de cette sinistre plaisanterie.

Il passait des amis en revue, des confrères podologues rencontrés au cours de congrès, avec lesquels il s’offrait deux ou trois jours « d’officine buissonnière » chaque année ; mais son inventaire rapide ne lui proposait aucun drille susceptible de lui jouer ce tour de mauvais goût.

Bientôt, il fut accaparé par le corps adipeux de sa cliente et la vilaine facétie cessa de le préoccuper.

* * *

Victoria sortit de la cabine et rejoignit le landau. Sir David s’y était assoupi, bercé par la rumeur grondante de la circulation. Elle sentit son regard s’embuer à la vue d’une telle innocence. Sous le bavolet de dentelle courant autour du bonnet, ses traits revêtaient un abandon angélique.

L’approche de sa nurse lui fit rouvrir les yeux.

— Je crois bien que j’ai dû rêver, fit-il ; nos sommes les plus brefs engendrent souvent des songes aussi intenses que fulgurants.

Il la scruta et reprit :

— Cette communication a dû mobiliser votre énergie car je lis deux petits cernes sous vos yeux, ma très chère. Comment s’est-elle déroulée ?

— Je ne pense pas qu’il ait pris notre avertissement au sérieux.

— L’essentiel est qu’il en parle à ses proches de façon à ce que naisse un début de psychose. Quand nous justifierons notre menace, il y aura bien quelqu’un de son entourage pour en faire mention.

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