Vipère au poing
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #1
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253001454
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Vipère au poing». Краткое содержание книги:
Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d'Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d'emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus du XXe siècle.
Bien entendu, papa s'affole.
— Paule ! Ma petite Paule ! Mais qu'as-tu ? Allons, l'abbé, transportons-la sur le Récamier du salon. Fine ! Fine ! Ah ! mais c'est vrai qu'elle n'entend pas.
Grand signe de détresse, la main tapotant le Sternum. Alphonsine, à tout hasard, se jette sur la cruche d'eau craonnaise (donc légèrement trouble) et en vide la moitié sur le front de Folcoche, qui ne bronche pas. Fichtre ! c'est grave. Nous sommes tous très intéressés, très mouches du coche. Folcoche se tord toujours, inconsciente, les deux mains sur le foie. Sa respiration siffle. Dois-je le dire ? mais nous respirons mieux depuis qu'elle étouffe.
Enfin papa prend le seul parti raisonnable : il saute dans sa voiture et va chercher Cacor, le médecin de Soledot. Pendant ce temps, Fine et Bertine Barbelivien, qu'on est allé quérir, transportent notre mère, la déshabillent, la couchent. Quand le docteur arrive, elle n'a point repris ses sens.
— Pardi ! fait Cacor, c'est la Chine. Crise hépatique. Je crains une lithiase vésiculaire. Il faudra radiographier. Je vais faire une piqûre de morphine.
— Allez vous coucher, les enfants, dit doucement notre père.
Je ne dormirai que très tard. C'est que je me souviens de la mort de grand-mère. Ce désastre avait très vite été consommé. Est-ce que Dieu, qui se trompa si lourdement ce jour-là, aurait l'intention de réparer son erreur ? Que sa sainte volonté soit faite ! Ah ! oui, cela m'arrangerait bien que sa volonté soit faite.
La maison est calme, maintenant. L'odeur de la bouse fraîche me parvient à travers l'œil-de-bœuf de ma chambre. Barbelivien rentre de la vacherie, et sa lanterne se balance dans la nuit. Et, dans ma tête, qui devient lourde, se balance un dernier espoir sacrilège.
X
Deux jours après — mieux que Jésus-Christ —, Folcoche était ressuscitée. Provisoirement du moins : les hépatiques ont de ces sursis. Elle refusa la radio, l'algocoline Zizine, l'eau de Vichy et surtout les doléances. Pour ménager sa femme, notre père voulait décommander la réception annuelle. Elle s'y opposa. — Mon suaire n'est pas encore filé, disait-elle. Et la réception eut lieu. Aime Rezeau, qui devenait de plus en plus économe, ne tenait cependant pas tellement à cette fête dispendieuse, qui réunissait tous les ans les deux cents notables du coin, du pharmacien (celui-ci reçu de justesse) à la duchesse (celle-là traversant les groupes avec condescendance).
— Pour six mille francs, je rends d'un seul coup toutes les politesses, affirmait notre père. Et puis ça pose…
Six mille francs ! Avec cette somme, à l'époque, on habillait décemment une famille pendant deux ans. Six mille francs ! Le sixième de nos revenus environ.
Une complication surgit. Malgré toute la bonne volonté du monde, ou, plutôt, malgré toute la mauvaise volonté du monde, Folcoche ne pouvait plus, comme les autres années, nous interdire de paraître à cette réception. Nous étions maintenant trop grands pour passer inaperçus. Mais nous n'avions pas de costumes satisfaisants. A vrai dire, nous n'en avions pratiquement pas du tout : culottes et chandails sortaient des mains de Fine. A la dernière minute, Folcoche fit l'acquisition d'un complet. Je dis bien : d'un complet. Un seul. Nous avions, disait-elle, sensiblement la même taille, Cropette, qui tenait des Pluvignec, étant relativement plus grand que ses aînés.
— Chiffe s'habillera le premier et paraîtra pendant une heure. Ensuite Brasse-Bouillon endossera le costume, qu'il refilera, au bout d'une heure également, à Cropette. Personne ne s'en apercevra. L'économie est importante. D'autre part, ainsi séparés, vous serez moins tentés de faire quelque sottise et vous pourrez faire vos devoirs comme tous les autres jours. Votre heure de présence comptera, en effet, comme récréation.
Cet arrangement déplut visiblement à M. Rezeau, qui l'accepta de mauvaise grâce. Quant à l'abbé (il faut dire : AB IV et, plus brièvement, B IV), il en resta « soufflé ».
— J'avoue ne rien comprendre aux usages de cette maison, osa-t-il nous dire. Vous dépensez une somme considérable pour donner une fête et vous n'avez rien à vous mettre sur le dos.
— Nous ne sommes pas riches, monsieur l'abbé, répondis-je, et nous devons tenir notre rang aux moindres frais.
— En sacrifiant le nécessaire au superflu ?
— Qu'appelez-vous le nécessaire ? L'abbé s'enferra.
— D'ordinaire, dit-il, vous défendez moins chaudement la tribu !
J'étais entièrement de son avis, mais il ne me venait pas à l'idée qu'il ait pu l'émettre sincèrement. Je n'y voyais qu'un piège pour me soutirer des plaintes, qui, le soir, à l'examen de conscience, me seraient véhémentement reprochées. Cropette nous avait déjà joué le tour.
— Singuliers enfants ! marmonna le séminariste.
Puis, comprenant soudain :
— Ah ! j'y suis ! Vous me prenez aussi pour un ennemi. Mon pauvre petit…
Je n'aime pas la pitié. Je déteste les pleurnicheries. Sous la main de B IV, qui tentait de me caresser les cheveux, je rentrai la tête plus vivement que sous une taloche.
Cropette écoutait sans mot dire.
La fête eut donc lieu sous la pâle présidence de Folcoche. Notre « heure de récréation » fut une corvée remarquable, pire que le grattage des allées. Faire le quatrième au bridge, ramasser les balles de tennis, distribuer les baisemains sur les nobles phalangettes de la comtesse de Soledot douairière ou de Mme de Kervazec, galoper à la recherche de tel chauffeur, tenir la couverture du grand-oncle académicien, qui fit une brève apparition, telles furent nos distrairions. Frédie, qui était tout de même un peu grand, et Cropette, qui était tout de même un peu petit, se trouvèrent désavantagés par le complet collectif. Bénéficiant de ma position centrale, j'apparus presque élégant. Mme Rezeau s'en aperçut et me glissa, dans l'oreille, au passage :
— Descends tes bretelles.
Je n'en fis rien. Mais elle trouva l'occasion de me coincer dans un couloir désert, entre deux courses, et opéra elle-même cette contre-amélioration. Papa, qui s'entretenait poliment avec M. Ladourd, le marchand de peaux de lapins devenu le plus gros propriétaire de la province (hélas !), me trouva godiche.
— Tu ne vois pas que ton pantalon ressemble à un accordéon ? Remonte-le.
J'obtempérai. Mais Folcoche ne tarda pas à revenir. Je la vis arriver, minaudant au bras de M. de Kervazec. Elle tenait debout par habitude. A la vue de mon pantalon correct, un peu de rose lui fut rendu. On venait de me confier une assiette de petits fours : elle trouva le biais pratique.
— Ne t'empiffre pas ainsi, mon garçon !
Je n'en avais pas mangé un seul, me contentant de les offrir aux invités. Mais le neveu du cardinal coupa dans le pont. Me retirant lui-même l'assiette des mains, paternellement, ce barbu de Kervazec me fit un cours mondain sur le péché de gourmandise. Un cours à l'usage d'enfants gâtés, où revenait sans cesse le mot « vilain ». Cette gronderie sucrée m'écœura. J'étais surtout vexé de paraître encore assez jeune pour la subir. Si mes douze ans en paraissaient dix, j'avais la dureté des garçons de quatorze. Folcoche, qui devinait tout ce qui pouvait m'être désagréable, le comprit aussitôt. Elle reprit à son compte, non sans la vinaigrer, cette mièvrerie agaçante :
— Allez, vilain ! Rentrez dans votre chambre et dites à votre frère Marcel que sa tante de Selles d'Auzelles l'attend pour marquer ses points au bésigue.