Vipère au poing
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #1
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253001454
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Vipère au poing». Краткое содержание книги:
Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d'Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d'emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus du XXe siècle.
Au souper, papa ne put ne pas remarquer les traces du combat. Il fronça les sourcils, devint rose… Mais sa lâcheté eut le dessus. Puisque cet enfant ne se plaignait pas, pourquoi rallumer la guerre ? Il trouva seulement le courage de me sourire. Les dents serrées, les yeux durs, je le fixai longuement dans les yeux. Ce fut lui qui baissa les paupières. Mais, quand il les releva, je lui rendis son sourire, et ses moustaches se mirent à trembler.
IX
Poussées par de solides bras de vent, les giboulées giflaient interminablement le Craonnais avec la même constance dont Folcoche savait faire preuve à notre égard. Les carreaux étaient verts, l'Ommée débordait largement sur les prés bas, noyant les grillons. Depuis deux ans, déjà — deux ans ! savez-vous ce que c'est ? — nous vivions affublés d'hypocrisie et de loques, tout cheveu et toute espérance tondus de près. Depuis deux ans, le révérend aux trois griffes de lion nous apprenait le latin et le grec, entre deux pipes de « gros cul ».
Contrairement à ses prévisions, il avait tenu le coup. Madame mère le soutenait malgré la qualité médiocre de son préceptorat et le zèle fâcheux qui le poussait vers les filles de ferme. On le payait peu. On pouvait le traiter cavalièrement. Il se lavait toujours les mains et passait la cuvette de Ponce Pilate à la dictatrice. Une seule ombre au tableau : il avait le nez fin et je pouvait renifler sans humeur l'odeur de nos chaussettes sales, changées toutes les six semaines.
— Encore vos patates pourries ! maugréait-il. Tout a une fin. En mars, le jour anniversaire de l'assassinat de César, comme le père nous ânonnait quelque passage du De Viris, M. Rezeau, les moustaches retournées au plafond, fit irruption dans la salle d'études.
— L'abbé ! fit-il d'un ton rogue, j'ai à vous parler. Passons de l'autre côté.
Immédiatement, trois oreilles furent collées contre la porte.
— Ça barde ! jubilait Frédie. Ça bardait, en effet.
— L'abbé ! criait M. Rezeau, vous exagérez, vous déshonorez votre soutane. La mère Mélanie, de La Vergeraie, sort de mon bureau. Il paraît que vous avez essayé de tripoter sa fille aînée. Je me doute maintenant du véritable motif pour lequel vous avez dû quitter votre ordre. Je vous retire l'éducation de mes enfants.
Mais la note comique manquait encore.
— Je me demande si, par hasard, vous ne seriez pas interdit… si vos messes étaient valables !
Un rire énorme nous apprit que le père Trubel laissait glisser son masque sur le parquet de sa chambre. Un rire homérique qui devait déboutonner tous les petits boutons de sa soutane et faire sauter les griffes de lion de sa breloque. Enfin cette hilarité s'apaisa. Nous pûmes entendre :
— Mais oui, mon bon monsieur, je quitte votre maison de fous… Vos haricots rouges commençaient à m'écœurer… et le parfum des chaussettes de vos enfants, ces petites bêtes puantes… Je vous laisse sous la férule de Folcoche… Ah ! vous ne connaissez pas le surnom que ses fils ont donné à…
Pour la seconde fois, rugit la colère paternelle : — Nom de Dieu ! Allez-vous vous taire ! Je fais atteler. Vous partirez séance tenante.
De la chambre du révérend, jaillit mon père, cramoisi. Surpris par la brusque poussée de la porte, nous fûmes renversés, les quatre fers en l'air. M. Rezeau traversa la salle sans même s'en apercevoir.
Le père Trubel partit aussitôt. Je le vois encore s'engouffrer dans la vieille victoria qui puait le cuir et le crottin (et qui allait être remplacée par une cinq chevaux Citroën). Il avait eu le temps, cependant, de me glisser une griffe de lion dans la main et de me confier, dans un brusque tutoiement :
— Prends ça, gamin ! Il n'y a que toi qui la mérites. Le père disparu et remplacé, nous payâmes les pots cassés. Recrudescence de vexations. Nouvelles réformes. Folcoche nous a toujours considérés comme responsables des ennuis survenus à la maison. Or La Belle Angerie connaissait la série noire. Le scandale de la soutane blanche était à peine apaisé que se produisit l'incident des armoires. La plus pauvre de nos tantes, Mme Torure, osa réclamer la normande de la petite salle à manger et — accessoirement — deux paires de draps. Quelle prétention ! Les vingt et une armoires du manoir grincèrent sur leurs gonds. Par la bouche exaspérée de Mme Rezeau, les cinquante paires de draps déclarèrent qu'elles n'étaient jamais sorties de La Belle Angerie. On n'a pas idée de remettre en question un partage équitable, qui avait tout attribué à M. Rezeau, notre père, par désistement pur et simple de tous ces cohéritiers, respectueux d'une tradition qui, à chaque génération, permettait de sauver le domaine. Gabrielle, baronne de Selles d'Auzelles, Thérèse, comtesse Bartolomi, le protonotaire, mère Marie de Sainte-Anne-D’auray, mère Marie de la Visitation, mère Marie de je ne sais plus quel saint (ces trois dernières épouses de Dieu, malgré la polygamie) avaient tous et toutes signé le document. La tante Torure aussi, stupidement mariée à un pauvre, veuve de ce pauvre et fidèle au souvenir de ce pauvre ! Alors, que venait maintenant réclamer cette indigente ? Folcoche en étouffait d'indignation.
M. Rezeau hésitait. Il était honnête, cet homme. Pour calmer sa conscience, il abandonna, en grand secret, à sa sœur, les droits d'auteur hérités de grand-mère. Et les armoires demeurèrent sur place, à la grande satisfaction de Folcoche, qui décida, par prudence, de les rendre toutes indispensables en transformant celles qui étaient vides en cabinets de toilette.
Histoire réglée. Mais voilà que les chevaux se mirent à crever mystérieusement. La série continuait. Ils ne donnèrent aucune explication, ces chevaux, à leur mort subite. « Morve » prétendit le méjéyeux (alias vétérinaire). Folcoche haussa les épaules. Elle savait à quoi s'en tenir. La version de l'empoisonnement des chevaux par les enfants ne fut pas formulée, mais, pendant des semaines, Folcoche surveilla, enquêta, insinua, espéra la preuve ou le semblant de preuve qui lui permettrait de condamner les coupables à la maison de correction, le rêve de sa vie. Peine perdue. Nous étions innocents. Et nous étions sur nos gardes. M. Rezeau remplaça les chevaux par une Citroën.
Et le train-train, pieux et perfide, reprit son cours. Nous ne grandissions guère. Nous ne nous décidions pas à pousser. Folcoche nous mesurait tous les trois mois, le long d'une planche quasi historique, où toutes les tailles des Rezeau avaient laissé un trait de crayon, un prénom et une date. En vain. Sans doute avions-nous trouvé le truc inverse des grognards de la garde, qui se glissaient des jeux de cartes sous la chaussette pour atteindre le niveau requis. — Tiens-toi droit, Chiffe ! Mais Chiffe ne prenait pas un centimètre. Non, la seule chose qui eût grandi en nous, disons-le, c'était un certain sentiment, impossible à mesurer, mais qui eût encombré des kilomètres sur la carte du non-Tendre, si elle existait. Dans cet ordre d'idées, nous avions atteint le gigantisme.
Je me souviens, je me souviendrai toute ma vie, Folcoche… Les platanes, pourquoi portent-ils ces curieuses inscriptions, ces V. F. quasi rituels, que l'on pourra retrouver sur tous les arbres du parc, chênes, tulipiers, frênes, tous, sauf un taxaudier que j'aime ? V. F…V. F…V. F… C'est-à-dire, vengeance à Folcoche ! Vengeance ! Vengeance à Folcoche, gravée dans toutes les écorces, et sur les potirons de fin d'année, et sur le tuffeau des tourelles, cette pierre tendre qui se laisse bien creuser à la pointe du canif, et même en marge des cahiers. Non, ma mère, cela n'est point, comme on vous l'a quelquefois prétendu, une ressource mnémotechnique : verbes français, ne pas oublier d'apprendre tes verbes français. Non, ma mère, il n'y a plus qu'un seul verbe qui compte ici, et nous le déclinons correctement à tous les temps. Je te hais, tu me hais, il la haïssait, nous nous haïrons, vous vous étiez haïs, ils se haïrent ! V. F… V. F… V. F… V. F…