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Le vicomte de Bragelonne Tome II

Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome II». Краткое содержание книги:

Dernière page de l'histoire des quatre amis, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis… Le règne de Louis XIV commence, chacun a vieilli et évolué, mais conserve sa personnalité d'autrefois. Dans ce livre, le héros est le vicomte de Bragelonne, qui n'est autre que le fils d'Athos, mais les anciens mousquetaires ne sont jamais loin quand il s'agit d'intrigues et d'aventures…
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– Parlez, dit le franciscain; je suis prêt à vous entendre et à juger de l’importance de ce secret.

– Monseigneur, un secret de la valeur de celui que je vais avoir l’honneur de vous confier ne se dit point avec la parole. Toute idée qui est sortie une fois des limbes de la pensée et s’est manifestée par une manifestation quelconque n’appartient plus même à celui qui l’a enfantée. La parole peut être récoltée par une oreille attentive et ennemie; il ne faut donc point la semer au hasard, car, alors, le secret ne s’appelle plus un secret.

– Comment donc alors comptez-vous transmettre votre secret? demanda le moribond.

Aramis fit d’une main signe au médecin et au confesseur de s’éloigner, et, de l’autre, il tendit au franciscain un papier qu’une double enveloppe recouvrait.

– Et l’écriture, demanda le franciscain, n’est-elle pas plus dangereuse encore que la parole, dites?

– Non, monseigneur, dit Aramis, car vous trouverez dans cette enveloppe des caractères que vous seul et moi pouvons comprendre.

Le franciscain regardait Aramis avec un étonnement toujours croissant.

– C’est, continua celui-ci, le chiffre que vous aviez en 1655, et que votre secrétaire, Juan Jujan, qui est mort, pourrait seul déchiffrer s’il revenait au monde.

– Vous connaissiez donc ce chiffre, vous?

– C’est moi qui le lui avais donné.

Et Aramis, s’inclinant avec une grâce pleine de respect, s’avança vers la porte comme pour sortir.

Mais un geste du franciscain, accompagné d’un cri d’appel, le retint.

– Jésus! dit-il; ecce homo!

Puis, relisant une seconde fois le papier:

– Venez vite, dit-il, venez.

Aramis se rapprocha du franciscain avec le même visage calme et le même air respectueux.

Le franciscain, le bras étendu, brûlait à la bougie le papier que lui avait remis Aramis.

Alors, prenant la main d’Aramis et l’attirant à lui:

– Comment et par qui avez-vous pu savoir un pareil secret? demanda-t-il.

– Par Mme de Chevreuse, l’amie intime, la confidente de la reine.

– Et Mme de Chevreuse?

– Elle est morte.

– Et d’autres, d’autres savaient-ils?…

– Un homme et une femme du peuple seulement.

– Quels étaient-ils?

– Ceux qui l’avaient élevée.

– Que sont-ils devenus?

– Morts aussi… Ce secret brûle comme le feu.

– Et vous avez survécu?

– Tout le monde ignore que je le connaisse.

– Depuis combien de temps avez-vous ce secret?

– Depuis quinze ans.

– Et vous l’avez gardé?

– Je voulais vivre.

– Et vous le donnez à l’ordre, sans ambition, sans retour?

– Je le donne à l’ordre avec ambition et avec retour, dit Aramis; car, si vous vivez, monseigneur, vous ferez de moi, maintenant que vous me connaissez, ce que je puis, ce que je dois être.

– Et comme je meurs, s’écria le franciscain, je fais de toi mon successeur… Tiens!

Et, arrachant la bague, il la passa au doigt d’Aramis.

Puis, se retournant vers les deux spectateurs de cette scène:

– Soyez témoins, dit-il, et attestez dans l’occasion que, malade de corps, mais sain d’esprit, j’ai librement et volontairement remis cet anneau, marque de la toute-puissance, à Mgr d’Herblay, évêque de Vannes, que je nomme mon successeur, et devant lequel, moi, humble pécheur, prêt à paraître devant Dieu, je m’incline le premier, pour donner l’exemple à tous.

Et le franciscain s’inclina effectivement, tandis que le médecin et le jésuite tombaient à genoux.

Aramis, tout en devenant plus pâle que le moribond lui-même, étendit successivement son regard sur tous les acteurs de cette scène. L’ambition satisfaite affluait avec le sang vers son cœur.

– Hâtons-nous, dit le franciscain; ce que j’avais à faire ici me presse, me dévore! Je n’y parviendrai jamais.

– Je le ferai, moi, dit Aramis.

– C’est bien, dit le franciscain.

Puis, s’adressant au jésuite et au médecin:

– Laissez-nous seuls, dit-il.

Tous deux obéirent.

– Avec ce signe, dit-il, vous êtes l’homme qu’il faut pour remuer la terre; avec ce signe vous renverserez; avec ce signe vous édifierez: In hoc signo vinces! Fermez la porte, dit le franciscain à Aramis.

Aramis poussa les verrous et revint près du franciscain.

– Le pape a conspiré contre l’ordre, dit le franciscain, le pape doit mourir.

– Il mourra, dit tranquillement Aramis.

– Il est dû sept cent mille livres à un marchand, à Brême, nommé Bonstett, qui venait ici chercher la garantie de ma signature.

– Il sera payé, dit Aramis.

– Six chevaliers de Malte, dont voici les noms, ont découvert, par l’indiscrétion d’un affilié de onzième année, les troisièmes mystères; il faut savoir ce que ces hommes ont fait du secret, le reprendre et l’éteindre.

– Cela sera fait.

– Trois affiliés dangereux doivent être renvoyés dans le Thibet pour y périr; ils sont condamnés. Voici leurs noms.

– Je ferai exécuter la sentence.

– Enfin, il y a une dame d’Anvers, petite-nièce de Ravaillac; elle a entre les mains certains papiers qui compromettent l’ordre. Il y a dans la famille, depuis cinquante et un ans, une pension de cinquante mille livres. La pension est lourde; l’ordre n’est pas riche… Racheter les papiers pour une somme d’argent une fois donnée, ou, en cas de refus, supprimer la pension… sans risque.

– J’aviserai, dit Aramis.

– Un navire venant de Lima a dû entrer la semaine dernière dans le port de Lisbonne; il est chargé ostensiblement de chocolat, en réalité d’or. Chaque lingot est caché sous une couche de chocolat. Ce navire est à l’ordre; il vaut dix-sept millions de livres, vous le ferez réclamer: voici les lettres de charge.

– Dans quel port le ferai-je venir?

– À Bayonne.

– Sauf vents contraires, avant trois semaines il y sera. Est-ce tout?

Le franciscain fit de la tête un signe affirmatif, car il ne pouvait plus parler; le sang envahissait sa gorge et sa tête et jaillit par la bouche, par les narines et par les yeux. Le malheureux n’eut que le temps de presser la main d’Aramis et tomba tout crispé de son lit sur le plancher.

Aramis lui mit la main sur le cœur; le cœur avait cessé de battre.

En se baissant, Aramis remarqua qu’un fragment du papier qu’il avait remis au franciscain avait échappé aux flammes.

Il le ramassa et le brûla jusqu’au dernier atome.

Puis, rappelant le confesseur et le médecin:

– Votre pénitent est avec Dieu, dit-il au confesseur; il n’a plus besoin que des prières et de la sépulture des morts. Allez tout préparer pour un enterrement simple, et tel qu’il convient de le faire à un pauvre moine… Allez.

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