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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Lui, au moment où le nom de Gise était venu sur ses lèvres, il avait dû refouler un appel étrange, une poussée de cette trouble tendresse qu’il croyait depuis longtemps éteinte en lui. Cela ne dura qu’une seconde : la dernière flamme d’un feu sous la cendre, qui avait peut-être attendu ce soir pour achever de mourir.

Il poursuivit :

— « Ce que j’éprouvais pour Gise, comment l’expliquer ? Les mots dénaturent… Un attrait, un attrait inconscient, superficiel, fait surtout de souvenirs d’enfance… Non, ce n’est pas assez dire, je ne veux rien renier, je ne dois pas être injuste pour ce qui a été… Sa présence était ma seule joie à la maison. C’est une exquise nature, vous savez… Un petit cœur chaud, plein d’abandon… Elle aurait dû être pour moi comme une sœur… Mais », reprit-il, d’une voix qui s’étranglait à chaque fin de phrase, « je vous dois la vérité, Jenny : ce que je ressentais pour elle n’avait plus rien de… fraternel. Plus rien de… pur ! » Il se tut, puis ajouta, très bas : « C’est vous que j’aimais d’un amour fraternel, d’un amour pur. C’est vous que j’aimais comme une sœur… Comme une sœur ! »

Ces souvenirs étaient si poignants à évoquer, ce soir, que, brusquement, ses nerfs le trahirent. Un sanglot, qu’il n’avait su ni prévoir ni étouffer, lui laboura la gorge. Il baissa la tête, et cacha son visage dans ses mains.

Jenny, subitement, s’était mise debout, et elle s’était écartée d’un pas. Cette faiblesse inattendue la choquait, mais la bouleversait aussi. Et, pour la première fois, elle se demanda si elle ne s’était pas méprise, jusqu’ici, dans ses griefs contre Jacques.

Il ne l’avait pas vue se lever. Lorsqu’il s’aperçut qu’elle avait quitté le banc, il crut qu’elle lui échappait, qu’elle allait partir. Pourtant, il ne fit pas un geste ; ployé sur lui-même, il continuait à pleurer. Eut-il, à ce moment-là, dans un dédoublement semi-conscient, semi-perfide, l’intuition du parti qu’il pouvait tirer de ces larmes ?

Elle ne s’éloignait pas. Elle restait là, interdite. Figée dans sa pudeur, dans son orgueil, mais frémissante de compassion et de tendresse, elle luttait désespérément contre elle-même. Elle parvint enfin à faire le pas qui la séparait de Jacques. Elle distinguait, à la hauteur de ses genoux, la tête penchée, enfouie dans les mains. Alors, avec gaucherie, elle avança le bras, et ses doigts effleurèrent une épaule, qui tressaillit. Avant qu’elle eût pu faire un mouvement de retrait, il avait saisi sa main, et retenu la jeune fille devant lui. Doucement, il appuya son front contre la robe. Ce contact la brûlait. Une voix intérieure, à peine perceptible, l’avertit, une dernière fois, qu’elle sombrait dans un gouffre redoutable ; qu’elle avait tort d’aimer, tort d’aimer justement celui-là… Elle se crispa, elle se raidit, mais elle ne recula pas. Avec frayeur, avec délice, elle consentit à l’inévitable, à son destin. Plus rien maintenant ne la délivrerait.

Il avança les bras comme pour l’étreindre, mais se contenta de saisir entre les siennes les deux mains gantées de noir. Et, par ces mains qu’elle consentait maintenant à lui abandonner, il l’attira vers le banc, il la força à se rasseoir.

— « Vous seule… Vous seule pouviez me donner cet apaisement intérieur que je n’ai jamais connu, et que je trouve, ce soir, auprès de vous… »

« Moi aussi », se dit-elle. « Moi aussi… »

— « Peut-être quelqu’un, déjà, vous a-t-il dit qu’il vous aimait », reprit-il, d’une voix qui sonnait mat, et qui parut à Jenny avoir juste assez de résonance pour l’atteindre, descendre en elle, y faire un trouble et délicieux ravage. « Mais, ce dont je suis sûr, c’est que personne ne pourra vous apporter un sentiment pareil au mien, aussi profond, aussi ancien, resté aussi vivace, en dépit de tout ! »

Elle ne répondit pas. Elle était épuisée d’émotion. Elle sentait, de seconde en seconde, qu’il s’emparait d’elle davantage : et, réciproquement, qu’il lui appartenait davantage, dans la mesure même où elle cédait à son amour.

Il répéta :

— « Peut-être avez-vous aimé quelqu’un d’autre ? Je ne sais rien de votre vie. »

Elle leva alors sur lui ses yeux pâles, étonnés, si limpides, qu’il eût donné tout au monde, à cette minute, pour effacer jusqu’au souvenir de sa question.

Simplement, sur le ton, ferme et naïf, dont il aurait constaté un phénomène physique indiscutable, il déclara :

— « Aucun être n’a jamais été aimé comme vous l’êtes par moi… » Puis, après une pause : « Je sens que toute ma vie n’a été que l’attente de ce soir ! »

Elle ne répondit pas tout de suite. Enfin, d’une voix saccadée, d’une voix de gorge qu’il ne lui connaissait pas, elle murmura :

— « Moi aussi, Jacques. »

Elle s’appuya au dossier du banc, et s’immobilisa, la nuque un peu renversée, les yeux ouverts sur la nuit. En une heure, elle avait plus changé qu’en dix ans : la certitude d’être aimée lui forgeait une âme neuve.

Chacun d’eux sentait contre son épaule, contre son bras, la vivante chaleur de l’autre. Oppressés, les cils battants, le cœur plein de tumulte, ils se taisaient, effrayés de leur isolement, de ce silence, de la nuit ; effrayés de leur bonheur, comme si ce bonheur n’était pas une conquête, mais une capitulation devant d’obscures forces.

Tout à coup, au-dessus d’eux, dans le temps suspendu, l’horloge de l’église emplit l’espace de ses coups martelés, insistants.

Jenny fit un effort pour se redresser.

— « Onze heures ! »

— « Vous n’allez pas me quitter, Jenny ! »

— « Maman doit être inquiète », dit-elle, désespérée.

Il n’essaya pas de la retenir. Il éprouva même un étrange et nouveau plaisir à renoncer pour elle à ce qu’il eût souhaité le plus : la garder contre lui.

Côte à côte, sans parler, ils descendirent les degrés, jusqu’à la place La Fayette. Comme ils atteignaient le trottoir, un taxi, en maraude, vint s’arrêter devant eux.

— « Au moins », dit-il, « laissez-moi vous reconduire ? »

— « Non… »

L’accent était triste, tendre et ferme à la fois. Et tout à coup, comme pour s’excuser, elle lui sourit. C’était la première fois, depuis bien longtemps, qu’il la voyait sourire.

— « J’ai besoin d’être un peu seule, avant de revoir maman… »

Il se dit : « Peu importe », et fut surpris lui-même que cette séparation leur fût possible, sans plus d’effort.

Elle avait cessé de sourire. Sur ses traits fins se lisait même une expression d’angoisse, comme si la griffe ancienne de la souffrance restait plantée dans ce bonheur trop neuf.

Timidement, elle proposa :

— « Demain ? »

— « Où ? »

Elle répondit, sans hésiter :

— « À la maison. Je ne bougerai pas. Je vous attendrai. »

Il était un peu étonné, malgré tout. Et, aussitôt, il pensa, avec un sentiment d’orgueil, qu’ils n’avaient pas à se cacher.

— « Chez vous, oui… Demain… »

Elle dégagea doucement ses doigts, qu’il serrait trop fort. Elle inclina la tête, et disparut dans l’ombre de la voiture, qui démarra.

Et, brusquement, il pensa :

« La guerre… »

L’univers, soudain, avait changé de lumière, de température. Les bras ballants, les yeux fixés sur l’auto que déjà il perdait de vue, il lutta un instant contre une mortelle sensation de peur ; l’anxiété qui pesait ce soir-là sur l’Europe semblait avoir attendu, pour s’emparer de lui, qu’il fût de nouveau vacant, et seul.

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