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Le passager

Электронная книга - «Le passager». Краткое содержание книги:

Je suis l'ombre.
Je suis la proie.
Je suis le tueur.
Je suis la cible.
Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre.
Mais si l'autre est moi-même ?
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La rumeur du dehors la secoua. La gardienne venait d’ouvrir la dernière porte : les femmes marchaient et discutaient dans la cour, encadrées par des rectangles de terre pelée, des paniers de basket et une table de ping-pong en béton. Le décor ne faisait pas illusion. Les murs, les barbelés, les câbles ceinturaient le champ de vision. Les prisonnières avaient toujours l’air enfermé. Les corps étaient flétris, avachis. Les visages usés ressemblaient à ces manches de cuillères qui, à force d’être limés, poncés, affûtés, deviennent meurtriers. Même le vent glacé paraissait chargé de l’air vicié des cellules, de l’odeur de bouffe, des intimités mal lavées.

Elle fourra ses mains dans ses poches et se glissa dans sa peau de flic. Elle observa les groupes, les tandems, les isolées, et chercha la meilleure cible. Les détenues se partageaient en deux groupes dont l’appartenance se lisait sur leurs visages, leurs postures, leur démarche. Les bêtes fauves et les vaincues. Elle se dirigea vers un quatuor de Maghrébines qui n’avaient pas des têtes d’erreurs judiciaires. Des terreurs dont la machine carcérale n’avait pas sucé la sève. Ces femmes-là avaient plusieurs années de taule à leur actif. Et sans doute pas mal devant. Mais rien ne pourrait éteindre leur colère.

— Salut.

Lourd silence en réponse. Pas le moindre signe de tête. Seulement l’éclat noir des yeux, aussi dur que le bitume sous les pieds.

— Je cherche un portable.

Regard entre les nanas, puis gros éclat de rire.

— Tu veux nous demander nos papiers aussi ?

Les nouvelles allaient vite. En tant que flic, elle était déjà repérée, détestée, écartée.

— Je dois passer un SMS. Je suis prête à payer pour ça.

— Combien, bâtarde ?

Une des filles avait pris les commandes. Elle portait un caban ouvert sur un simple tee-shirt qui laissait voir des tatouages de dragons fiévreux sur son torse et des signes maoris dans son cou.

Elle ne tenta même pas de bluffer :

— Rien maintenant. J’ai pas une thune.

— Alors, casse-toi.

— Je peux vous aider dehors. Je vais pas moisir ici.

— On dit toutes ça.

— Oui, mais je suis la seule flic dans cette cour. Un flic ne reste jamais longtemps en taule.

Silence plombé. Brefs regards en loucedé entre les filles. L’idée mûrissait dans les têtes.

— Et alors ? finit par demander la femme-dragon.

— Trouvez-moi un portable. Une fois dehors, je ferai quelque chose pour vous.

— Je te pisse à la raie, cracha l’autre.

— Tu pisses où tu veux ma grande mais c’est une occasion qui passe. Pour toi. Tes frères. Ton keum. N’importe qui. Quand je serai dehors, je te jure que j’irai voir les juges, le proc, les flics à charge.

Le silence retomba, plus lourd encore. Elle pouvait presque entendre les rouages des cerveaux qui tournaient. Il n’y avait aucune raison de la croire. Mais en prison, qu’on le veuille ou non, la vie se nourrit d’espoir. Les quatre femmes, mains dans les poches, étaient emmitouflées dans des pelures et des survêtements infâmes. Dessous, on devinait les corps tendus par le froid.

Anaïs poussa son avantage :

— Un SMS. Ça prendra quelques secondes. Je vous jure de bouger pour vous.

Elles se regardèrent encore. Il y eut des gestes, des coups d’œil. Trois des filles se serrèrent autour d’Anaïs. Elle crut qu’elle était bonne pour une dérouillée. En réalité, les guerrières occultaient son champ de vision.

D’un coup, la femme-dragon réapparut au centre du rang. Le reptile incandescent s’agrippait à sa peau bronzée. Anaïs baissa les yeux : la taularde tenait un portable scotché, rafistolé au creux de sa paume.

Anaïs attrapa l’appareil. Rédigea son SMS debout devant le clan. Après avoir frappé le numéro de téléphone identifié, elle écrivit : « Medina Malaoui. 64 rue de Naples. 75009 PARIS. » Elle hésita puis ajouta : « Bonne chance. »

Elle composa le numéro de Freire et appuya sur la touche « envoi ».

Elle était vraiment la reine des connes.

112

CHAPLAIN REÇUT le SMS d’Anaïs porte d’Orléans. Elle n’avait pas traîné. Cette information scellait leur association. À moins qu’une légion de flics ne l’attendent au 64, rue de Naples… Aussitôt, il indiqua au chauffeur l’adresse de Medina Malaoui puis composa le numéro qu’il venait de recevoir. Il tomba sur une boîte vocale. La voix sévère du 29 août dernier. Il ne laissa aucun message. Il préférait la surprendre dans son appartement. Ou mieux encore : fouiller les lieux en son absence.

La voiture filait sur le boulevard Raspail. Encore une fois, Chaplain passa en revue les révélations de la matinée. C’était Anaïs, du haut de ses 30 ans, entaulée à Fleury-Mérogis, qui avait découvert la clé de son destin : il était le sujet d’une expérience. D’un côté, cette idée était terrifiante. De l’autre, elle lui donnait de l’espoir. Il n’était pas un « chronique ». On l’avait empoisonné. Or, qui dit poison, dit antidote. Si on avait provoqué son syndrome, on pouvait le stopper. Peut-être même était-il déjà en voie de guérison, s’étant débarrassé de la mystérieuse capsule ? Il la regarda encore dans le creux de sa main. Il aurait aimé l’ouvrir, la scanner, la faire analyser…

Le chauffeur parvint rue Saint-Lazare, contourna la place d’Estienne-d’Orves, à l’ombre de l’église de la Trinité, emprunta la rue de Londres. Une impression confuse lui revint. Il détestait le neuvième arrondissement. Un coin de Paris où les rues portent des noms de villes européennes mais où les immeubles sont sinistres, froids et verrouillés. Au-dessus des portes cochères, des atlantes et des cariatides vous fixent comme des sentinelles au garde-à-vous. Les rues sont désertées par les passants : seuls des compagnies d’assurances, des charges de notaire, des bureaux d’avocats règnent en maîtres…

L’image d’Anaïs lui revint. Il avait aimé la revoir. Son teint de lait. La brûlure sombre de son regard. L’étrange intensité de sa présence qui semblait ne pas subir le monde mais au contraire lui envoyer sa propre force, son empreinte incandescente. L’aimait-il ? Pas de place pour ce genre de questions dans sa tête ni dans son cœur. Il était un être vide. Ou plutôt : saturé d’inconnu. Mais cette alliée lui réchauffait le sang.

Le chauffeur stoppa au 64, rue de Naples. Il régla et sortit. Il découvrit un immeuble typique du quartier, forteresse de pierre striée de refends, surmontée aux troisième et quatrième étages de bow-windows. Il n’avait pas le code. La rue était déserte. Il se mit à faire les cent pas devant le seuil.

Enfin, au bout de dix minutes, deux hommes en costume jaillirent de la porte cochère. Chaplain se glissa à l’intérieur, frigorifié par l’attente. Une voûte s’ouvrait sur deux escaliers à droite et à gauche. Au fond, une cour révélait un fouillis d’arbres et une fontaine. Le cœur intime de l’immeuble. Il repéra les boîtes aux lettres.

Medina Malaoui vivait au troisième étage, escalier de gauche. Pas d’interphone. Il monta à pied. Deux portes se partageaient le palier. Une fenêtre décorée de vitraux occupait le centre. L’appartement de Medina Malaoui était celui de droite — une carte était fixée sur le chambranle. Il sonna. Une fois. Deux fois. Sans résultat. Medina n’était pas chez elle. À moins qu’il ne lui soit arrivé quelque chose… Cette idée, qu’il avait repoussée jusqu’à maintenant, revenait en force sur son seuil.

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