Le passager
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- ISBN: 978-2226221322
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le passager». Краткое содержание книги:
Je suis la proie.
Je suis le tueur.
Je suis la cible.
Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre.
Mais si l'autre est moi-même ?
Chaplain hasarda, pour gagner du temps :
— Comment vous m’avez retrouvé ?
— Petite erreur toi. Appelé Amar numéro fixe. Numéro protégé mais pour nous, facile d’identifier ton adresse.
Son français était approximatif et sa voix aiguë, légère. Ses syllabes s’articulaient comme une mécanique en mal d’huile. Arnaud n’avait passé qu’un seul coup de fil de son fixe. Chez les Slaves, où il était question d’un certain Yussef. Il était certain qu’il l’avait devant lui. Quant à l’autre, son agresseur, c’était Amar, celui à qui il avait parlé au téléphone.
Des prénoms musulmans.
Peut-être des Bosniaques…
Il joua encore la montre :
— Vous ne connaissiez pas mon adresse ?
— Nono, quelqu’un de très prudent. T’as changé, visiblement. (Sa voix douce se durcit d’un coup.) Où t’étais, mon salaud ?
Les réjouissances commençaient. Autant jouer la provocation :
— J’ai voyagé.
Aucune réaction. Son visage paraissait taillé dans la pierre. Ses morsures d’acné évoquaient les trous d’une pluie acide.
— Où ?
— Je sais pas. J’ai perdu la mémoire.
Yussef eut un rire qui ressemblait à un roucoulement. Ses paupières battaient toujours. Clic-clic-clic… La trotteuse d’un compte à rebours. Chaplain enchaîna. Il espérait tenir en respect l’homme avec son baratin.
— J’ai eu un accident, je te jure.
— Avec la volaille ?
— Si c’était le cas, je serais pas là pour te parler.
— Sauf si tu nous as donnés.
— Dans ce cas, tu serais plus là pour m’écouter.
Yussef rit encore. Sous sa mèche graisseuse, il avait un maintien étrange. Trop droit. Trop raide. Comme s’il avait des barres de fer à la place des tendons et des vertèbres. Son compagnon l’avait rejoint. Il portait des cloques de brûlures sur le visage. La moitié de sa chevelure noire avait cramé. Pourtant, il paraissait ne rien ressentir. C’était un athlète de plus de 1,80 mètre. Chaplain était sidéré de lui avoir résisté aussi longtemps. L’homme semblait n’attendre qu’une chose : finir ce qu’il avait commencé dans l’escalier.
— Nono, t’es beau parleur. Mais maintenant, faut rendre ce que tu dois à nous.
Plus de doute possible. Nono avait dû escamoter un stock de drogue, ou l’argent correspondant à ce stock, ou les deux. Peut-être tout ça était-il planqué dans le loft. Peut-être avait-il été frappé par sa crise au moment de la livraison. Le miracle était qu’il soit encore vivant.
Chaplain s’accrocha à son sang-froid. Obtenir le maximum de renseignements sur lui-même avant que l’entrevue ne tourne à la séance de torture.
— Y a pas d’arnaque, Yussef.
— Tant mieux. Bolje ikad nego nikad. File marchandise. Les pénalités, on verra plus tard.
Il avait risqué le prénom : l’homme-déclic était bien Yussef. Autre information. La marchandise. De la drogue. Chaplain renonça à toute précaution.
— Comment on s’est connus ?
Il lança un regard au gorille qui sourit en retour :
— T’es devenu complètement glupo, mon Nono. J’t’ai sauvé du ruisseau, mon gars.
— C’est-à-dire ?
— Quand j’t’ai trouvé, t’étais rien qu’un chien galeux. (Il cracha par terre.) Un clodo, une merde. T’avais plus d’papiers, plus d’origine, plus de métier. J’ai tout appris à toi.
— Appris quoi ?
Yussef se leva. Son visage s’était figé. La plaisanterie avait assez duré. Ses pommettes hautes creusaient ses joues et ombraient ses commissures retroussées. Ce sourire perpétuel lui donnait l’air d’un masque japonais.
— Je rigole plus, Nono. File-nous ce que tu nous dois et on se casse.
— Mais qu’est-ce que je vous dois ? hurla-t-il.
Le colosse bondit mais Yussef le bloqua d’un geste. Il prit le relais et empoigna Chaplain d’une main. Le canon du semi-automatique à quelques millimètres de son nez brisé.
— Arrête déconner. C’est chaud pour toi, mon frère.
Il voyait maintenant de près les yeux du Bosniaque. Ses pupilles, entre deux déclics, étaient étrécies. Une pâleur froide et verte y scintillait. Yussef était encore jeune mais quelque chose de moribond l’habitait. Une maladie. Une froideur. Une malédiction.
— Je pourrai pas tout te rendre tout de suite, bluffa-t-il.
Yussef releva la tête, comme pour rejeter sa mèche en arrière.
— Commence par passeports. On verra après.
Le mot agit comme un révélateur. Faussaire. Il était faussaire. Tout à coup, ses impressions mitigées dans cet atelier trouvèrent leur signification. Le fait que la planche à dessin et les esquisses publicitaires avaient l’air d’un décor. Le fait que les couleurs, les toiles vierges, les produits chimiques sonnaient faux. Il n’était ni roughman, ni artiste. Il n’avait aucune existence légale : il était un artisan du faux.
Voilà pourquoi il avait au cul toute la communauté étrangère de Paris. Des clans, des groupes, des réseaux qui l’avaient payé pour obtenir des passeports, des cartes d’identité, des permis de séjour, des cartes de crédit et qui n’avaient rien vu venir.
— Tu les auras demain, fit-il sans savoir où il allait.
Yussef relâcha la prise et lui donna une tape amicale sur l’épaule. Son visage se réchauffa légèrement. La pierre devenait résine.
— Super. Mais pas conneries. Amar reste dans le coin. (Il lui fit un clin d’œil.) Lui donne pas l’occasion de faire payer toi petites blagues de tout à l’heure.
Il tourna les talons. Chaplain le rattrapa par le bras :
— Comment je te contacte ?
— Comme d’habitude. Portable.
— J’ai pas ton numéro.
— T’as tout zappé ou quoi ?
— Je t’ai dit que j’avais des problèmes de mémoire.
Yussef le considéra durant une seconde. La méfiance planait dans l’air comme un gaz toxique, dangereux. Le Bosniaque hochait légèrement la tête, par saccades. Enfin, il dicta les chiffres en français et ajouta mystérieusement « glupo ». Chaplain devina que c’était une insulte mais l’autre l’avait prononcée avec affection.
Les deux visiteurs disparurent, l’abandonnant dans son atelier ravagé. Il n’entendit même pas la porte claquer. Les yeux fixes, il se pénétrait de sa situation immédiate comme on s’envoie une rasade d’alcool brûlant.
Il avait la nuit pour retrouver son atelier.
Et son savoir-faire.
109
IL COMMENÇA par l’hypothèse la plus simple.
Un atelier en sous-sol.
Il souleva les tapis en quête d’une trappe. Il ne trouva rien. Pas l’ombre d’une poignée, d’une rainure qui laisserait deviner un passage. Il attrapa un balai qui traînait avec les ustensiles de cuisine épars sur le sol. Il frappa partout en quête d’un bruit creux. Il n’obtint rien d’autre que le son plein, compact et grave de la dalle sous ses pieds.
Il balança son manche à travers la pièce. La peur montait en lui en poussées de fièvre. Passé le soulagement de voir partir les duettistes, le dilemme des prochaines heures se précisait. Une nuit pour localiser son atelier. Retrouver le coup de main. Fabriquer des faux passeports… Le projet même était absurde.