Jack
- Автор: Доде Альфонс
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jack». Краткое содержание книги:
Roman noir, comme le Petit Chose, inspiré par une histoire authentique, Jack reprend la trame d'une enfance malheureuse, alors à la mode. La narration se centre sur le destin de Jack et en souligne l'implacable et fatal développement.
«Hier soir enfin, la maison était prête à la recevoir. Bélisaire devait lui dire que je l’attendais chez les Roudic, et me l’amener à l’heure du dîner. J’étais arrivé bien avant eux, joyeux comme un enfant, arpentant fièrement notre petit logis tout luisant de propreté, embelli de rideaux clairs à toutes ses fenêtres et de gros bouquets de roses sur la cheminée. J’avais fait du feu, la soirée étant un peu fraîche, et cela donnait à l’endroit un air confortable, déjà habité, qui me réjouissait… Eh bien! le croiriez-vous? Au milieu de mon contentement, je sentis passer tout à coup un pressentiment lugubre. Ce fut vif et rapide comme une étincelle électrique: «Elle ne viendra pas!» J’avais beau me traiter de fou, préparer sa chaise, son couvert, guetter son pas dans la rue silencieuse, parcourir les pièces où tout l’attendait. Je savais qu’elle ne viendrait pas… Dans toutes les déceptions de mon passé, j’ai eu de ces divinations. On dirait qu’avant de me frapper, le destin m’avertit par une sorte de pitié, pour que ses coups me soient moins douloureux. Elle ne vint pas. Bélisaire arriva seul, très tard, avec un billet qu’elle lui avait donné pour moi. Ce n’était pas long, rien que quelques mots écrits en hâte, m’annonçant que M. d’Argenton était très malade et qu’elle considérait comme un devoir d’aller s’asseoir à son chevet. Sitôt qu’il serait guéri, elle reviendrait. Malade! je n’avais pas pensé à cela. Sans quoi, j’aurais pu me faire plaindre, moi aussi, et la retenir à mon chevet comme il l’appelait au sien… Oh! qu’il la connaissait bien, ce misérable! Comme il avait étudié ce cœur si faible et si bon, empressé à se dévouer, à protéger! Vous les avez soignées ces crises bizarres dont il se plaignait à Étiolles et qui se dissipaient si vite à table, après un bon dîner. C’est de ce mal qu’il est repris. Mais ma mère, heureuse sans doute d’une occasion de rentrer en grâce, s’est laissé prendre à cette feinte. Et dire que si je tombais malade, vraiment malade, elle ne me croirait peut-être pas! Pour en revenir à ma lamentable histoire, me voyez-vous tout seul dans mon petit pavillon, au milieu de mes préparatifs de bienvenue, après tant de courses, d’efforts, d’argent dépensé en pure perte? Ah! cruelle, cruelle!… Je n’ai pas voulu rester là. Je suis retourné à mon ancienne chambre. La maison m’eût semblé trop triste, triste comme une maison de morte; car pour moi ma mère y avait habité déjà. Je suis parti laissant le feu tomber en cendres dans l’âtre et mes bouquets de roses s’effeuiller sur le marbre avec un bruit doux. La maison est louée pour deux ans, et je la garderai jusqu’à la fin du bail, avec cette superstition qui fait que l’on conserve longtemps ouverte et accueillante la cage d’où quelque oiseau favori s’est envolé. Si ma mère revient, nous retournerons là ensemble. Mais si elle ne revient pas, je n’y habiterai jamais. Ma solitude aurait la tristesse d’un deuil. Et maintenant que je vous ai tout raconté, ai-je besoin de vous dire que cette lettre est pour vous, rien que pour vous, que Cécile ne doit pas la lire? J’aurais trop honte. Il me semble qu’à ses yeux quelque chose de ces infamies rejaillirait sur moi, sur la pureté de mon amour. Peut-être ne m’aimerait-elle plus… Ah! mon ami, que deviendrais-je si un pareil désastre m’arrivait? Je n’ai plus qu’elle. Sa tendresse me tient lieu de tout; et dans mon plus grand désespoir, quand je me suis trouvé seul devant l’ironie de cette maison vide, je n’ai eu qu’une pensée, qu’un cri: «Cécile!»… Si elle aussi allait m’abandonner… Hélas! voilà ce que les trahisons de nos bien-aimés ont de terrible, c’est qu’elles nous glissent dans le cœur la crainte d’autres trahisons… Mais à quoi vais-je songer? J’ai sa parole, sa promesse; et Cécile n’a jamais menti.»
IX LA PETITE NE VEUT PLUS
Longtemps il crut que sa mère reviendrait. Le matin, le soir, dans le silence de son travail, il s’imagina entendre bien des fois le frôlement de sa robe dans le couloir, son pas léger près de la porte. Lorsqu’il allait chez les Roudic, il regardait toujours au pavillon de la rue des Lilas, espérant le trouver ouvert et son Ida installée dans ce refuge dont il lui avait envoyé l’adresse: «La maison t’attend… Elle est là pour toi… Quand lu voudras, tu n’as qu’à venir…» Rien, pas même une réponse. L’abandon était réel, définitif, plus implacable que jamais.
Jack eut un grand chagrin. Quand nos mères nous font du mal, cela blesse comme une erreur ou une cruauté de Dieu, comme une douleur contre nature. Mais Cécile était magicienne. Elle connaissait les baumes, les simples, tous ces calmants qui ont des noms de fleurs et qui parfument les guérisons. Elle savait les mots enchantés qui apaisent, les fermes regards qui font revivre, et sa tendresse délicate, ingénieuse, défiait toutes les férocités du destin. Un puissant réconfort aussi, c’était le travail, le travail acharné, cuirasse lourde et gênante, mais qui défend bien contre la douleur. Pendant que sa mère était là, elle l’avait souvent empêché de travailler, sans le savoir, avec sa nature d’oiseau étourdi, ses envolements, et cette volonté en zigzag qui la faisait tout à coup s’apprêter pour sortir, puis se débarrasser de son chapeau et de son châle dans une soudaine décision de rester. Il n’y avait pas jusqu’au soin maladroit qu’elle prenait pour ne pas le déranger qui ne fût un véritable dérangement pour lui. Maintenant qu’elle était partie, il marchait à grands pas et regagnait le temps perdu. Tous les dimanches il allait à Étiolles, un peu plus amoureux et un peu plus savant. Le docteur était ravi des progrès de son élève; avant un an, en continuant de ce train-là, il serait bachelier et pourrait prendre sa première inscription à l’école de médecine. Ce mot de bachelier faisait sourire Jack de plaisir, et quand il le prononçait devant les Bélisaire, dont il était redevenu le Camarade après une frasque nouvelle de Ribarot, la petite mansarde de la rue des Panoyaux en était positivement agrandie et illuminée. Du coup la porteuse de pain, dans son enthousiasme, avait pris un goût subit pour la science. Le soir, à la veillée, lorsqu’elle avait fini ses travaux d’aiguille, il fallait que Bélisaire lui montrât à lire, lui fît suivre les lettres du bout de son doigt carré qui les cachait en les désignant. Mais si M. Rivals était ravi des progrès de Jack, il l’était bien moins de sa santé. Depuis le commencement de l’automne, l’ancienne toux revenue creusait ses joues, allumait ses yeux d’une flamme aiguë, donnait à sa poignée de main la brûlure d’un feu ardent.