Jack
- Автор: Доде Альфонс
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jack». Краткое содержание книги:
Roman noir, comme le Petit Chose, inspiré par une histoire authentique, Jack reprend la trame d'une enfance malheureuse, alors à la mode. La narration se centre sur le destin de Jack et en souligne l'implacable et fatal développement.
– Je n’aime pas ça, disait le brave homme en considérant son élève avec inquiétude, tu travailles trop, ton esprit est trop monté, trop chauffé… Il faut enrayer, ralentir un peu… Tu as le temps, que diable! Cécile ne s’en va pas.
Non, certes, elle ne s’en allait pas. Jamais elle n’avait été plus aimante, plus attentive, plus près de lui; on eût dit qu’elle devinait toutes les tendresses perdues, la part de bonheur tardive que ce déshérité devait trouver en elle. Et c’est justement cela qui aiguillonnait l’ami Jack, lui donnait une ardeur au travail que rien ne pouvait modérer. Quoi qu’il fit, en prenant sur sa nuit, des journées de dix-sept heures, il ne sentait pas sa fatigue; et dans l’état d’excitation qui centuplait ses forces, le balancier de l’usine Eyssendeck ne pesait pas plus à ses mains que sa plume.
Les ressources du corps humain sont inépuisables. Jack, en traitant le sien à force de veilles excitantes et d’indifférence absolue, en était arrivé comme les fakirs de l’Inde à cette fébrilité intense où la douleur elle-même devient une sorte de plaisir. Il bénissait jusqu’au froid de la mansarde qui le tirait dès cinq heures du lourd sommeil de ses vingt ans, jusqu’à la petite toux sèche qui le tenait veillant et éveillé bien avant dans la nuit. Quelquefois, à sa table, il sentait tout à coup une légèreté de tout son être, des lucidités de Voyant, une émotion extraordinaire de ses facultés intellectuelles mêlée à une faiblesse défaillante. C’était comme un évanouissement vers un monde supérieur. Alors sa plume courait rapidement, toutes les difficultés du travail s’aplanissaient devant lui. Il serait allé ainsi certainement jusqu’au bout de sa rude tâche, mais à la condition que rien ne vînt se mettre en travers de la route où il était lancé à toute vitesse. En pareil cas, en effet, le moindre choc est dangereux, et il allait en avoir un terrible.
Ne viens pas demain… Nous partons pour huit jours.
RIVALS.
Jack reçut cette dépêche du docteur un samedi soir pendant que madame Bélisaire lui repassait du beau linge blanc pour le lendemain, et que lui-même s’épanouissait déjà, en sentant dans cette fin du samedi le dimanche qui commençait. L’imprévu de ce départ, le laconisme de la dépêche, tout jusqu’à l’indifférence des caractères imprimés remplaçant l’écriture connue et amie, lui fit un effroi singulier. Il attendait une lettre de Cécile ou du docteur pour lui expliquer ce mystère; mais il ne reçut rien, et pendant huit jours, secoué par toutes les terreurs, passa des frissons de l’angoisse aux transports de l’espérance, le cœur serré ou dilaté sans autre motif qu’un nuage couvrant le soleil ou le dévoilant tour à tour.
La vérité est que ni le docteur ni Cécile n’étaient partis, et que M. Rivals avait éloigné l’amoureux pour avoir le temps à le préparer à un grand coup, à une décision de Cécile, subite, inouïe, et sur laquelle il espérait encore que sa petite-fille reviendrait. C’était arrivé subitement. Un soir, en rentrant, le docteur trouvait à Cécile une physionomie étonnante, quelque chose de sombre et de résolu dans la pâleur de ses lèvres et l’agitation inusitée de ses beaux sourcils bruns. Il essaya vainement de la faire sourire à dîner; et tout à coup à une phrase qu’il disait: «Dimanche, quand Jack viendra…»
– Je désire qu’il ne vienne pas… répondit-elle.
Il la regarda stupéfait. Elle répéta, pâle comme une morte, mais d’une voix très ferme:
– Je désire qu’il ne vienne pas… qu’il ne vienne plus.
– Qu’est-ce qu’il y a donc?
– Une chose bien grave, grand-père: mon mariage avec Jack n’est pas possible.
– Pas possible?… Tu me fais peur. Que s’est-il passé?
– Rien, seulement une lumière qui s’est faite en moi-même. Je ne l’aime pas, je me suis trompée.
– Misère de nous! Que nous arrive-t-il là? Cécile, mon enfant, reviens à toi. Vous aurez eu ensemble quelque querelle d’amoureux, un enfantillage.
– Non, grand-père, je te jure qu’il n’y a pas ici le moindre enfantillage. J’ai pour Jack une amitié de sœur, voilà tout. Je me suis efforcée de l’aimer; je vois maintenant que c’est impossible.
Le docteur eut un mouvement d’épouvante; le souvenir de sa fille venait de lui traverser l’esprit.
– Tu en aimes un autre?
Elle rougit.
– Non, non, je n’aime personne. Je ne veux pas me marier.
À tout ce que M. Rivals put lui dire, à tout ce qu’il voulut invoquer, Cécile n’eut qu’une réponse:
– Je ne veux pas me marier.
Il essaya de la prendre par l’orgueil. Que dirait-on dans le pays? Ce jeune homme qui venait chez eux depuis des mois, que tout le monde savait être son fiancé… Il s’attendrissait lui-même d’une pitié qu’il eût voulu lui communiquer.
– Songe que c’est un coup épouvantable… sa vie bouleversée, son avenir perdu.
Cécile eut une contraction de tous ses traits, qui prouva combien elle était émue. M. Rivals lui prit la main:
– Petite, je t’en supplie… ne te presse pas de prendre une décision pareille… Attendons encore un peu… Tu verras, tu réfléchiras.
Mais elle, avec une énergie tranquille:
– Non, grand-père, c’est impossible. Je tiens à ce qu’il soit instruit de mes sentiments au plus tôt… Je sais que je vais lui faire une grande peine; mais plus nous attendrons, plus la peine sera grande. Chaque jour perdu ne fera que l’aggraver. Et puis je souffrirais trop à rester ainsi en face de lui. Je me sens incapable de ce mensonge, de cette trahison.
– Alors, c’est son congé qu’il faut que je lui signifie?… dit le docteur en se levant furieux, c’est bon; ce sera fait… Mais, sacré tonnerre! les femmes…
Elle le regarda d’un air si désespéré, avec une telle pâleur frémissante, qu’il s’arrêta net au milieu de sa colère.
– Mais non, mais non, fillette, je ne suis pas fâché… C’est seulement une minute… Après tout, ce qui arrive est bien plus ma faute que la tienne. Tu étais trop jeune. Je n’aurais pas dû… Ah! vieux fou, vieux fou!… je ferai donc des bêtises jusqu’à la fin!
Le terrible, c’était d’écrire à Jack. Il essaya deux ou trois brouillons de lettres commençant toutes ainsi: «Jack, mon enfant, la petite ne veut plus.» Il ne trouvait pas un mot à ajouter. «La petite ne veut plus…» À la fin il se dit: «J’aime mieux lui parler…» Et, pour se donner du temps, pour se préparer à cette pénible entrevue, il remit la visite de Jack de huit jours, avec cette vague espérance que Cécile changerait peut-être d’avis dans la semaine.
Il ne fut plus question de rien entre eux pendant ces huit jours. Mais, le samedi suivant, quand M. Rivals dit à sa petite-fille:
– Il viendra demain. Tu es toujours dans les mêmes idées? Ta décision est irrévocable?
– Irrévocable! répondit-elle fermement, en laissant tomber l’une après l’autre, et de tout leur poids, les syllabes de ce mot anti-humain.
Jack arriva le dimanche de bonne heure, selon son habitude, et ne fit qu’un bond de la gare d’Évry à Étiolles. Son émotion était grande en franchissant le seuil, un seuil ami pourtant, et qui aurait dû le rassurer de tous ses bons accueils d’autrefois.