Monsieur Lecoq
- Автор: Габорио Эмиль
- Язык: французский
- Жанр: Классические детективы
Электронная книга - «Monsieur Lecoq». Краткое содержание книги:
Quelle horrible injure!… Mais du moins elle était persuadée que Martial, prévenu de sa démarche, se hâterait le lendemain d’accourir s’excuser. Illusion vaine de l’orgueil! Il ne parut pas, il ne daigna pas donner signe de vie.
– Ah! sans doute il est près de l’autre, disait-elle à tante Médie, il est aux genoux de cette misérable Marie-Anne… sa maîtresse.
Elle disait ainsi, ayant fini par croire – cela arrive – aux calomnies qu’elle même avait inventées.
En cette extrémité, elle se décida à se confier à son père, et elle lui écrivit pour lui annoncer son arrivée.
Laisser voir le déchirement de son âme, l’excès de son amour et de sa jalousie lui paraissait une atroce humiliation, mais ses souffrances étaient intolérables.
Elle voulait que son père contraignît Lacheneur à quitter le pays. Ce devait être un jeu pour lui, revêtu d’une autorité presque discrétionnaire, à une époque où une «attitude tiède» pouvait être un prétexte de proscription.
Le calme qui résulte du parti pris lui était revenu quand elle quitta Courtomieu, et ses espérances débordaient en phrases passionnées que la parente pauvre subissait avec son habituelle résignation.
– Enfin!… disait-elle, je serai donc débarrassée de cette coureuse, de cette effrontée!… Nous verrons bien s’il a l’audace de la suivre!… La suivrait-il?… Oh! non, il n’oserait!…
Quand la voiture traversa le village de Sairmeuse, Mlle Blanche y remarqua une animation inaccoutumée.
Il y avait encore de la lumière dans toutes les maisons, les cabarets paraissaient pleins de buveurs, on apercevait des groupes animés sur la place, enfin sur le pas des portes, des commères causaient.
Mais qu’importait à Mlle de Courtomieu! C’est seulement à une lieue de Sairmeuse qu’elle fut tirée de ses préoccupations.
– Écoute, tante Médie! dit-elle tout à coup. Entends-tu?…
La parente pauvre prêta l’oreille.
On entendait de lointaines clameurs qui, à chaque tour de roue, devenaient plus distinctes.
– Sachons ce que c’est, fit Mlle Blanche.
Et abaissant une des glaces de la voiture, elle interrogea le cocher.
– Il me semble, répondit cet homme, que je vois, tout au haut de la côte, une grosse troupe de paysans… ils ont des torches…
– Doux Jésus!… interrompit tante Médie épouvantée.
– Ce doit être quelque noce, ajouta le cocher en fouettant ses chevaux.
Ce n’était pas une noce, mais bien la troupe de Lacheneur grossie du contingent de quatre ou cinq communes. La petite colonne s’élevait à 500 hommes environ…
Depuis deux heures déjà, Lacheneur eût dû être à la Croix-d ’Arcy.
Mais il lui était arrivé ce qui toujours arrive aux chefs populaires. Le branle donné, il n’avait plus été le maître.
Le baron d’Escorval lui avait fait perdre vingt minutes, il en avait perdu quatre fois autant à Sairmeuse.
Là, deux communes avaient opéré leur jonction, et les paysans s’étaient aussitôt répandus dans les cabarets du village pour boire au succès de l’entreprise.
Les arracher à leurs bouteilles avait été long et difficile…
Et pour comble, une fois qu’on les eut remis en marche, il fut impossible de les décider à éteindre des branches de pin qu’ils avaient allumées en guise de torches.
Prières, menaces, tout échoua contre une incompréhensible obstination. Ils voulaient y voir clair, disaient-ils…
Pauvres gens!… Ils n’avaient certes conscience ni des difficultés, ni des périls de l’entreprise.
On leur avait fait de si belles promesses, quand on les avait enrôlés, on les avait grisés de tant d’espérances!… Ils s’en allaient à la conquête d’une place de guerre, défendue par une nombreuse garnison, comme à une partie de plaisir…
Et gais, insouciants, animés de l’imperturbable confiance de l’enfant, ils marchaient bras dessus bras dessous, en chantant des chansons patriotiques.
À cheval, au milieu de la troupe, M. Lacheneur sentait ses cheveux blanchir d’angoisse.
Ce retard de deux heures n’allait-il pas tout perdre?… Que devaient penser les autres, à la Croix-d ’Arcy?… Que faisaient-ils en ce moment?…
– Avançons!… répétait-il, avançons!…
Seuls les chefs, Maurice, Chalouineau, Jean, Marie-Anne et une vingtaine de vieux soldats de l’Empire, comprenaient et partageaient le désespoir de Lacheneur. Ils savaient, eux, ce qu’ils risquaient au terrible jeu qu’ils jouaient. Et eux aussi, ils répétaient:
– Plus vite, marchons plus vite!…
Exhortations stériles!… Il plaisait à ces gens de marcher ainsi, lentement.
Et même, tout à coup, la bande entière s’arrêta. Quelques-uns, en tournant la tête, avaient vu briller les lanternes de la voiture de Mlle de Courtomieu…
Elle arrivait au grand trot, elle rejoignit la colonne, on reconnut la livrée, une immense clameur la salua.
M. de Courtomieu, par son âpreté au gain, s’était fait plus d’ennemis que le duc de Sairmeuse. Tous ces paysans qui, plus ou moins, croyaient avoir à se plaindre de sa cupidité, étaient ravis de cette occasion qui se présentait de lui faire une peur épouvantable.
Car, en vérité, ils ne songeaient qu’à cette vengeance: le procès devait le prouver.
Grande fut donc la déception quand, la portière ouverte, on n’aperçut à l’intérieur que Mlle Blanche et tante Médie qui poussait des cris perçants.
Mlle de Courtomieu était brave.
– Qui êtes-vous? demanda-t-elle hardiment, et que voulez-vous?…
– Demain vous le saurez, répondit Chanlouineau qui s’était avancé. Pour ce soir, vous êtes notre prisonnière.
– Vous ignorez qui je suis, mon garçon, je le vois bien…
– Pardonnez-moi, et c’est pour cela que je vous prie de descendre… Il faut qu’elle descende, n’est-ce pas, M. d’Escorval?
– Eh bien!… Moi je déclare que je ne descendrai pas, dit Mlle Blanche; arrachez-moi d’ici, si vous l’osez!…
On eût osé, certainement, sans Marie-Anne qui arrêta plusieurs paysans prêts à s’élancer.
– Laissez passer librement Mlle de Courtomieu, dit-elle.
Mais cela pouvait avoir de telles conséquences, que Chanlouineau eut le courage de résister.
– Cela ne se peut, Marie-Anne, dit-il; elle irait prévenir son père… Il faut la garder en ôtage, sa vie peut répondre de la vie de nos amis.
Mlle Blanche n’avait pas plus reconnu le déguisement masculin de son ancienne amie qu’elle n’avait soupçonné le but de ce grand rassemblement d’hommes.
Le nom de Marie-Anne prononcé après celui de d’Escorval l’éclaira.
Elle comprit tout, et frémit de rage à cette pensée qu’elle était à la merci de sa rivale. Du moins ne voulut-elle pas subir de protection.
– C’est bien, fit-elle… nous descendons.
Son ancienne amie l’arrêta.
– Non, dit-elle, non!… Ce n’est pas ici la place d’une jeune fille.
– D’une jeune fille honnête, devriez-vous dire.
Chanlouineau était à deux pas, armé: si un homme eût tenu ce propos, il était mort. Marie-Anne ne daigna pas entendre.