Germinal
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #13
- Год: 1885
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Germinal». Краткое содержание книги:
Le milieu ouvrier minier, dans le nord de la France à la fin du XIXe siècle, les premières revendications des mineurs, la grève qui tourne à la violence…
– Les noms! les noms! de grâce les noms!
Négrel, énervé, dit très haut aux surveillants:
– Mais faites-les donc taire! C’est à mourir de chagrin. Nous ne les savons pas, les noms.
Deux heures s’étaient passées déjà. Dans le premier effarement, personne n’avait songé à l’autre puits, au vieux puits de Réquillart. M. Hennebeau annonçait qu’on allait tenter le sauvetage de ce côté, lorsqu’une rumeur courut: cinq ouvriers justement venaient d’échapper à l’inondation, en remontant par les échelles pourries de l’ancien goyot hors d’usage; et l’on nommait le père Mouque, cela causait une surprise, personne ne le croyait au fond. Mais le récit des cinq évadés redoublait les larmes: quinze camarades n’avaient pu les suivre, égarés, murés par des éboulements, et il n’était plus possible de les secourir, car il y avait déjà dix mètres de crue dans Réquillart. On connaissait tous les noms, l’air s’emplissait d’un gémissement de peuple égorgé.
– Faites-les donc taire! répéta Négrel furieux. Et qu’ils reculent! Oui, oui, à cent mètres! Il y a du danger, repoussez-les, repoussez-les.
Il fallut se battre contre ces pauvres gens. Ils s’imaginaient d’autres malheurs, on les chassait pour leur cacher des morts; et les porions durent leur expliquer que le puits allait manger la fosse. Cette idée les rendit muets de saisissement, ils finirent par se laisser refouler pas à pas; mais on fut obligé de doubler les gardiens qui les contenaient; car, malgré eux, comme attirés, ils revenaient toujours. Un millier de personnes se bousculaient sur la route, on accourait de tous les corons, de Montsou même. Et l’homme, en haut, sur le terri, l’homme blond, à la figure de fille, fumait des cigarettes pour patienter, sans quitter la fosse de ses yeux clairs.
Alors, l’attente commença. Il était midi, personne n’avait mangé, et personne ne s’éloignait. Dans le ciel brumeux, d’un gris sale, passaient lentement des nuées couleur de rouille. Un gros chien, derrière la haie de Rasseneur, aboyait violemment, sans relâche, irrité du souffle vivant de la foule. Et cette foule, peu à peu, s’était répandue dans les terres voisines, avait fait le cercle autour de la fosse, à cent mètres. Au centre du grand vide, le Voreux se dressait. Plus une âme, plus un bruit, un désert; les fenêtres et les portes, restées ouvertes, montraient l’abandon intérieur; un chat rouge, oublié, flairant la menace de cette solitude, sauta d’un escalier et disparut. Sans doute les foyers des générateurs s’éteignaient à peine, car la haute cheminée de briques lâchait de légères fumées, sous les nuages sombres; tandis que la girouette du beffroi grinçait au vent, d’un petit cri aigre, la seule voix mélancolique de ces vastes bâtiments qui allaient mourir.
A deux heures, rien n’avait bougé. M. Hennebeau, Négrel, d’autres ingénieurs accourus, formaient un groupe de redingotes et de chapeaux noirs, en avant du monde; et eux non plus ne s’éloignaient pas, les jambes rompues de fatigue, fiévreux, malades d’assister impuissants à un pareil désastre, ne chuchotant que de rares paroles, comme au chevet d’un moribond. Le cuvelage supérieur devait achever de s’effondrer, on entendait de brusques retentissements, des bruits saccadés de chute profonde, auxquels succédaient de grands silences. C’était la plaie qui s’agrandissait toujours: l’éboulement, commencé par le bas, montait, se rapprochait de la surface. Une impatience nerveuse avait pris Négrel, il voulait voir, et il s’avançait déjà, seul dans ce vide effrayant, lorsqu’on s’était jeté à ses épaules. A quoi bon? il ne pouvait rien empêcher. Cependant, un mineur, un vieux, trompant la surveillance, galopa jusqu’à la baraque; mais il reparut tranquillement, il était allé chercher ses sabots.
Trois heures sonnèrent. Rien encore. Une averse avait trempé la foule, sans qu’elle reculât d’un pas. Le chien de Rasseneur s’était remis à aboyer. Et ce fut à trois heures vingt minutes seulement, qu’une première secousse ébranla la terre. Le Voreux en frémit, solide, toujours debout. Mais une seconde suivit aussitôt, et un long cri sortit des bouches ouvertes: le hangar goudronné du criblage, après avoir chancelé deux fois, venait de s’abattre avec un craquement terrible. Sous la pression énorme, les charpentes se rompaient et frottaient si fort, qu’il en jaillissait des gerbes d’étincelles. Dès ce moment, la terre ne cessa de trembler, les secousses se succédaient, des affaissements souterrains, des grondements de volcan en éruption. Au loin, le chien n’aboyait plus, il poussait des hurlements plaintifs, comme s’il eût annoncé les oscillations qu’il sentait venir; et les femmes, les enfants, tout ce peuple qui regardait ne pouvait retenir une clameur de détresse, à chacun de ces bonds qui les soulevaient. En moins de dix minutes, la toiture ardoisée du beffroi s’écroula, la salle de recette et la chambre de la machine se fendirent, se trouèrent d’une brèche considérable. Puis les bruits se turent, l’effondrement s’arrêta, il se fit de nouveau un grand silence.
Pendant une heure, le Voreux resta ainsi, entamé, comme bombardé par une armée de barbares. On ne criait plus, le cercle élargi des spectateurs regardait. Sous les poutres en tas du criblage, on distinguait les culbuteurs fracassés, les trémies crevées et tordues. Mais c’était surtout à la recette que les débris s’accumulaient, au milieu de la pluie des briques, parmi des pans de murs entiers tombés en gravats. La charpente de fer qui portait les molettes avait fléchi, enfoncée à moitié dans la fosse; une cage était restée pendue, un bout de câble arraché flottait; puis, il y avait une bouillie de berlines, de dalles de fonte, d’échelles. Par un hasard, la lampisterie, demeurée intacte, montrait à gauche les rangées claires de ses petites lampes. Et, au fond de sa chambre éventrée, on apercevait la machine, assise carrément sur son massif de maçonnerie: les cuivres luisaient, les gros membres d’acier avaient un air de muscles indestructibles, l’énorme bielle, repliée en l’air, ressemblait au puissant genou d’un géant, couché et tranquille dans sa force.
M. Hennebeau, au bout de cette heure de répit, sentit l’espoir renaître. Le mouvement des terrains devait être terminé, on aurait la chance de sauver la machine et le reste des bâtiments. Mais il défendait toujours qu’on s’approchât, il voulait patienter une demi-heure encore. L’attente devint insupportable, l’espérance redoublait l’angoisse, tous les cœurs battaient. Une nuée sombre, grandie à l’horizon, hâtait le crépuscule, une tombée de jour sinistre sur cette épave des tempêtes de la terre. Depuis sept heures, on était là, sans remuer, sans manger.
Et, brusquement, comme les ingénieurs s’avançaient avec prudence, une suprême convulsion du sol les mit en fuite. Des détonations souterraines éclataient, toute une artillerie monstrueuse cartonnant le gouffre. A la surface, les dernières constructions se culbutaient, s’écrasaient. D’abord, une sorte de tourbillon emporta les débris du criblage et de la salle de recette. Le bâtiment des chaudières creva ensuite, disparut. Puis, ce fut la tourelle carrée où râlait la pompe d’épuisement, qui tomba sur la face, ainsi qu’un homme fauché par un boulet. Et l’on vit alors une effrayante chose, on vit la machine, disloquée sur son massif, les membres écartelés, lutter contre la mort: elle marcha, elle détendit sa bielle, son genou géante, comme pour se lever; mais elle expirait, broyée, engloutie. Seule, la haute cheminée de trente mètres restait debout, secouée, pareille à un mât dans l’ouragan. On croyait qu’elle allait s’émietter et voler en poudre, lorsque, tout d’un coup, elle s’enfonça d’un bloc, bue par la terre, fondue ainsi qu’un cierge colossal; et rien ne dépassait, pas même la pointe du paratonnerre. C’était fini, la bête mauvaise, accroupie dans ce creux, gorgée de chair humaine, ne soufflait plus de son haleine grosse et longue. Tout entier, le Voreux venait de couler à l’abîme.