Germinal
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #13
- Год: 1885
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Germinal». Краткое содержание книги:
Le milieu ouvrier minier, dans le nord de la France à la fin du XIXe siècle, les premières revendications des mineurs, la grève qui tourne à la violence…
– Les noms! les noms! criaient les femmes, d’une voix étranglée de larmes.
Négrel parut un instant, jeta ces mots:
– Dès que nous saurons les noms nous les ferons connaître. Mais rien n’est perdu, tout le monde sera sauvé… Je descends.
Alors, muette d’angoisse, la foule attendit. En effet, avec une bravoure tranquille, l’ingénieur s’apprêtait à descendre. Il avait fait décrocher la cage, en donnant l’ordre de la remplacer, au bout du câble, par un cuffat; et, comme il se doutait que l’eau éteindrait sa lampe, il commanda d’en attacher une autre sous le cuffat, qui la protégerait.
Des porions, tremblants, la face blanche et décomposée, aidaient à ces préparatifs.
– Vous descendez avec moi, Dansaert, dit Négrel d’une voix brève.
Puis, quand il les vit tous sans courage, quand il vit le maître porion chanceler, ivre d’épouvante, il l’écarta d’un geste de mépris.
– Non, vous m’embarrasseriez… J’aime mieux être seul.
Déjà, il était dans l’étroit baquet, qui vacillait à l’extrémité du câble; et, tenant d’une main sa lampe, serrant de l’autre la corde du signal, il criait lui-même au machineur:
– Doucement!
La machine mit en branle les bobines, Négrel disparut dans le gouffre, d’où montait le hurlement des misérables.
En haut, rien n’avait bougé. Il constata le bon état du cuvelage supérieur. Balancé au milieu du puits, il virait, il éclairait les parois: les fuites, entre les joints, étaient si peu abondantes, que sa lampe n’en souffrait pas. Mais, à trois cents mètres, lorsqu’il arriva au cuvelage inférieur, elle s’éteignit selon ses prévisions, un jaillissement avait empli le cuffat. Dès lors, il n’eut plus pour y voir que la lampe pendue, qui le précédait dans les ténèbres. Et, malgré sa témérité, un frisson le pâlit, en face de l’horreur du désastre. Quelques pièces de bois restaient seules, les autres s’étaient effondrées avec leurs cadres; derrière, d’énormes cavités se creusaient, les sables jaunes, d’une finesse de farine, coulaient par masses considérables; tandis que les eaux du Torrent, de cette mer souterraine aux tempêtes et aux naufrages ignorés, s’épanchaient en un dégorgement d’écluse. Il descendit encore, perdu au centre de ces vides qui augmentaient sans cesse, battu et tournoyant sous la trombe des sources, si mal éclairé par l’étoile rouge de la lampe, filant en bas, qu’il croyait distinguer des rues, des carrefours de ville détruite, très loin, dans le jeu des grandes ombres mouvantes. Aucun travail humain n’était plus possible. Il ne gardait qu’un espoir, celui de tenter le sauvetage des hommes en péril. A mesure qu’il s’enfonçait, il entendait grandir le hurlement; et il lui fallut s’arrêter, un obstacle infranchissable barrait le puits, un amas de charpentes, les madriers rompus des guides, les cloisons fendues des goyots, s’enchevêtrant avec les guidonnages arrachés de la pompe. Comme il regardait longuement, le cœur serré, le hurlement cessa tout d’un coup. Sans doute, devant la crue rapide, les misérables venaient de fuir dans les galeries, si le flot ne leur avait pas déjà empli la bouche.
Négrel dut se résigner à tirer la corde du signal, pour qu’on le remontât. Puis, il se fit arrêter de nouveau. Une stupeur lui restait, celle de cet accident, si brusque, dont il ne comprenait pas la cause. Il désirait se rendre compte, il examina les quelques pièces du cuvelage qui tenaient bon. A distance, des déchirures, des entailles dans le bois l’avaient surpris. Sa lampe agonisait, noyée d’humidité, et il toucha de ses doigts, il reconnut très nettement des coups de scie, des coups de vilebrequin, tout un travail abominable de destruction. Evidemment, on avait voulu cette catastrophe. Il demeurait béant, les pièces craquèrent, s’abîmèrent avec leurs cadres, dans un dernier glissement qui faillit l’emporter lui-même. Sa bravoure s’en était allée, l’idée de l’homme qui avait fait ça dressait ses cheveux, le glaçait de la peur religieuse du mal, comme si, mêlé aux ténèbres, l’homme eût encore été là, énorme, pour son forfait démesuré. Il cria, il agita le signal d’une main furieuse; et il était grand temps d’ailleurs, car il s’aperçut, cent mètres plus haut, que le cuvelage supérieur se mettait à son tour en mouvement: les joints s’ouvraient, perdaient leur brandissage d’étoupe, lâchaient des ruisseaux. Ce n’était à présent qu’une question d’heures, le puits achèverait de se décuveler, et s’écroulerait.
Au jour, M. Hennebeau anxieux attendait Négrel.
– Eh bien! quoi? demanda-t-il.
Mais l’ingénieur, étranglé, ne parlait point. Il défaillait.
– Ce n’est pas possible, jamais on n’a vu ça… As-tu examiné?
Oui, il répondait de la tête, avec des regards défiants. Il refusait de s’expliquer en présence des quelques porions qui écoutaient, il emmena son oncle à dix mètres ne se jugea pas assez loin, recula encore; puis, très bas, à l’oreille, il lui dit enfin l’attentat, les planches trouées et sciées, la fosse saignée au cou et râlant. Devenu blême, le directeur baissait aussi la voix, dans le besoin instinctif qui fait le silence sur la monstruosité des grandes débauches et des grands crimes. Il était inutile d’avoir l’air de trembler devant les dix mille ouvriers de Montsou: plus tard, on verrait. Et tous deux continuaient à chuchoter, atterrés qu’un homme eût trouvé le courage de descendre, de se pendre au milieu du vide, de risquer sa vie vingt fois, pour cette effroyable besogne. Ils ne comprenaient même pas cette bravoure folle dans la destruction, ils refusaient de croire malgré l’évidence, comme on doute de ces histoires d’évasions célèbres, de ces prisonniers envolés par des fenêtres, à trente mètres du sol.
Lorsque M. Hennebeau se rapprocha des porions, un tic nerveux tirait son visage. Il eut un geste de désespoir, il donna l’ordre d’évacuer la fosse tout de suite. Ce fut une sortie lugubre d’enterrement, un abandon muet, avec des coups d’œil en arrière sur ces grands corps de briques, vides et encore debout, que rien désormais ne pouvait sauver.
Et, comme le directeur et l’ingénieur descendaient les derniers de la recette, la foule les accueillit de sa clameur, répétée obstinément.
– Les noms! les noms! dites les noms!
Maintenant, la Maheude était là, parmi les femmes. Elle se rappelait le bruit de la nuit, sa fille et le logeur avaient dû partir ensemble, ils se trouvaient pour sûr au fond; et, après avoir crié que c’était bien fait, qu’ils méritaient d’y rester, les sans-cœur, les lâches, elle était accourue, elle se tenait au premier rang, grelottante d’angoisse. D’ailleurs, elle n’osait plus douter, la discussion qui s’élevait autour d’elle sur les noms la renseignait. Oui, oui, Catherine y était, Etienne aussi, un camarade les avait vus. Mais, au sujet des autres, l’accord ne se faisait toujours pas. Non, pas celui-ci, celui-là au contraire, peut-être Chaval, avec lequel pourtant un galibot jurait d’être remonté. La Levaque et la Pierronne, bien qu’elles n’eussent personne en péril, s’acharnaient, se lamentaient aussi fort que les autres. Sorti un des premiers, Zacharie, malgré son air de se moquer de tout, avait embrassé en pleurant sa femme et sa mère; et, demeuré près de celle-ci, il grelottait avec elle, montrant pour sa sœur un débordement inattendu de tendresse, refusant de la croire là-bas, tant que les chefs ne l’auraient pas constaté officiellement.