Miss Harriet (1884)
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #18
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Miss Harriet (1884)». Краткое содержание книги:
La plupart des contes ont fait l'objet d'une publication antérieure dans des journaux comme Le Gaulois ou Gil Blas, parfois sous le pseudonyme de Maufrigneuse. Le recueil est publié le 22 avril 1884 chez l'éditeur Victor Havard.
Pendant huit jours, Lesable ne dormit point d’angoisse de ne pas avoir été promu, malgré son zèle. Il faisait pourtant une besogne de chien ; il remplaçait indéfiniment le sous-chef, M. Rabot, malade neuf mois par an à l’hôpital du Val-de-Grâce ; il arrivait tous les matins à huit heures et demie ; il partait tous les soirs à six heures et demie. Que voulait-on de plus ? Si on ne lui savait pas gré d’un pareil travail et d’un semblable effort, il ferait comme les autres, voilà tout. À chacun suivant sa peine. Comment donc M. Torchebeuf, qui le traitait ainsi qu’un fils, avait-il pu le sacrifier ? Il voulait en avoir le cœur net. Il irait trouver le chef et s’expliquerait avec lui.
Donc, un lundi matin, avant la venue de ses confrères, il frappa à la porte de ce potentat.
Une voix aigre cria : « Entrez ! » Il entra.
Assis devant une grande table couverte de paperasses, tout petit avec une grosse tête qui semblait posée sur son buvard, M. Torchebeuf écrivait. Il dit, en apercevant son employé préféré : « Bonjour, Lesable ; vous allez bien ? »
Le jeune homme répondit : « Bonjour, cher maître, fort bien, et vous-même ? »
Le chef cessa d’écrire et fit pivoter son fauteuil. Son corps mince, frêle, maigre, serré dans une redingote noire de forme sérieuse, semblait tout à fait disproportionné avec le grand siège à dossier de cuir. Une rosette d’officier de la Légion d’honneur, énorme, éclatante, mille fois trop large aussi pour la personne qui la portait, brillait comme un charbon rouge sur la poitrine étroite, écrasée sous un crâne considérable, comme si l’individu tout entier se fût développé en dôme, à la façon des champignons.
La mâchoire était pointue, les joues creuses, les yeux saillants, et le front démesuré, couvert de cheveux blancs rejetés en arrière.
M. Torchebœuf prononça : « Asseyez-vous, mon ami, et dites-moi ce qui vous amène. »
Pour tous les autres employés il se montrait d’une rudesse militaire, se considérant comme un capitaine à son bord, car le ministère représentait pour lui un grand navire, le vaisseau amiral de toutes les flottes françaises. Lesable, un peu ému, un peu pâle, balbutia : « Cher maître, je viens vous demander si j’ai démérité en quelque chose ?
— Mais non, mon cher, pourquoi me posez-vous cette question-là ?
— C’est que j’ai été un peu surpris de ne pas recevoir d’avancement cette année comme les années dernières. Permettez-moi de m’expliquer jusqu’au bout, cher maître, en vous demandant pardon de mon audace. Je sais que j’ai obtenu de vous des faveurs exceptionnelles et des avantages inespérés. Je sais que l’avancement ne se donne, en général, que tous les deux ou trois ans ; mais permettez-moi encore de vous faire remarquer que je fournis au bureau à peu près quatre fois la somme de travail d’un employé ordinaire et deux fois au moins la somme de temps. Si donc on mettait en balance le résultat de mes efforts comme labeur et le résultat comme rémunération, on trouverait certes celui-ci bien au-dessous de celui-là ! »
Il avait préparé avec soin sa phrase qu’il jugeait excellente.
M. Torchebeuf, surpris, cherchait sa réplique. Enfin, il prononça d’un ton un peu froid : « Bien qu’il ne soit pas admissible, en principe, qu’on discute ces choses entre chef et employé, je veux bien pour cette fois vous répondre, eu égard à vos services très méritants.
« Je vous ai proposé pour l’avancement, comme les années précédentes. Mais le directeur a écarté votre nom en se basant sur ce que votre mariage vous assure un bel avenir, plus qu’une aisance, une fortune que n’atteindront jamais vos modestes collègues. N’est-il pas équitable, en somme de faire un peu la part de la condition de chacun ? Vous deviendrez riche, très riche. Trois cents francs de plus par an ne seront rien pour vous, tandis que cette petite augmentation comptera beaucoup dans la poche des autres. Voilà, mon ami, la raison qui vous a fait rester en arrière cette année. »
Lesable, confus et irrité, se retira.
Le soir, au dîner, il fut désagréable pour sa femme. Elle se montrait ordinairement gaie et d’humeur assez égale, mais volontaire ; et elle ne cédait jamais quand elle voulait bien une chose. Elle n’avait plus pour lui le charme sensuel des premiers temps, et bien qu’il eût toujours un désir éveillé, car elle était fraîche et jolie, il éprouvait par moments cette désillusion si proche de l’écœurement que donne bientôt la vie en commun de deux êtres. Les mille détails triviaux ou grotesques de l’existence, les toilettes négligées du matin, la robe de chambre en laine commune, vieille, usée, le peignoir fané, car on n’était pas riche, et aussi toutes les besognes nécessaires vues de trop près dans un ménage pauvre, lui dévernissaient le mariage, fanaient cette fleur de poésie qui séduit, de loin, les fiancés.
Tante Charlotte lui rendait aussi son intérieur désagréable, car elle n’en sortait plus ; elle se mêlait de tout, voulait gouverner tout, faisait des observations sur tout, et comme on avait une peur horrible de la blesser, on supportait tout avec résignation, mais aussi avec une exaspération grandissante et cachée.
Elle allait à travers l’appartement de son pas traînant de vieille ; et sa voix grêle disait sans cesse : « vous devriez bien faire ceci ; vous devriez bien faire cela. »
Quand les deux époux se trouvaient en tête-à-tête, Lesable énervé s’écriait : « Ta tante devient intolérable. Moi, je n’en veux plus. Entends-tu ? je n’en veux plus. » Et Cora répondait avec tranquillité : « Que veux-tu que j’y fasse, moi ? »
Alors il s’emportait : « C’est odieux d’avoir une famille pareille ! »
Et elle répliquait, toujours calme : « Oui, la famille est odieuse, mais l’héritage est bon, n’est-ce pas ? Ne fais donc pas l’imbécile. Tu as autant d’intérêt que moi à ménager tante Charlotte. »
Et il se taisait, ne sachant que répondre.
La tante, maintenant les harcelait sans cesse avec l’idée fixe d’un enfant. Elle poussait Lesable dans les coins et lui soufflait dans la figure : « Mon neveu, j’entends que vous soyez père avant ma mort. Je veux voir mon héritier. Vous ne me ferez pas accroire que Cora ne soit point faite pour être mère. Il suffit de la regarder. Quand on se marie, mon neveu, c’est pour avoir de la famille, pour faire souche. Notre sainte mère l’Église défend les mariages stériles. Je sais bien que vous n’êtes pas riches et qu’un enfant cause de la dépense. Mais après moi vous ne manquerez de rien. Je veux un petit Lesable, je le veux, entendez-vous ! »
Comme, après quinze mois de mariage, son désir ne s’était point encore réalisé, elle conçut des doutes et devint pressante ; et elle donnait tout bas des conseils à Cora, des conseils pratiques, en femme qui a connu bien des choses, autrefois, et qui sait encore s’en souvenir à l’occasion.