Miss Harriet (1884)
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #18
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Miss Harriet (1884)». Краткое содержание книги:
La plupart des contes ont fait l'objet d'une publication antérieure dans des journaux comme Le Gaulois ou Gil Blas, parfois sous le pseudonyme de Maufrigneuse. Le recueil est publié le 22 avril 1884 chez l'éditeur Victor Havard.
Tout le monde s’inclina. Cachelin reprit : « Nous n’avons pas de salon. C’est un peu gênant, mais on s’y fait. » Lesable répliqua : « C’est charmant ! »
Puis on le débarrassa de son chapeau qu’il voulait garder. Et il se mit aussitôt à retirer ses gants.
On s’était assis ; on le regardait de loin, à travers la table, et on ne disait plus rien. Cachelin demanda : « Est-ce que le chef est resté tard ? Moi je suis parti de bonne heure pour aider ces dames. »
Lesable répondit d’un ton dégagé : « Non. Nous sommes sortis ensemble parce que nous avions à parler de la solution des toiles de prélarts de Brest. C’est une affaire fort compliquée qui nous donnera bien du mal. »
Cachelin crut devoir mettre sa sœur au courant, et se tournant vers elle : « Toutes les questions difficiles au bureau, c’est M. Lesable qui les traite. On peut dire qu’il double le chef. »
La vieille fille salua poliment en déclarant : « Oh ! je sais que Monsieur a beaucoup de capacités. »
La bonne entra, poussant la porte du genou et tenant en l’air, des deux mains, une grande soupière. Alors « le maître » cria : « Allons, à table ! Placez-vous là, Monsieur Lesable, entre ma sœur et ma fille. Je pense que vous n’avez pas peur des dames. » Et le dîner commença.
Lesable faisait l’aimable, avec un petit air de suffisance, presque de condescendance, et il regardait de coin la jeune fille, s’étonnant de sa fraîcheur, de sa belle santé appétissante. Mlle Charlotte se mettait en frais, sachant les intentions de son frère, et elle soutenait la conversation banale accrochée à tous les lieux communs. Cachelin, radieux, parlait haut, plaisantait, versait le vin acheté une heure plus tôt chez le marchand du coin : « Un verre de ce petit bourgogne, Monsieur Lesable. Je ne vous dis pas que ce soit un grand cru, mais il est bon, il a de la cave et il est naturel ; quant à ça, j’en réponds. Nous l’avons par des amis qui sont de là-bas. »
La jeune fille ne disait rien, un peu rouge, un peu timide, gênée par le voisinage de cet homme dont elle soupçonnait les pensées.
Quand le homard apparut, César déclara : « Voilà un personnage avec qui je ferais volontiers connaissance. » Lesable, souriant, raconta qu’un écrivain avait appelé le homard « le cardinal des mers », ne sachant pas qu’avant d’être cuit cet animal était noir. Cachelin se mit à rire de toute sa force en répétant : « Ah ! ah ! ah ! elle est bien drôle. » Mais Mlle Charlotte, devenue furieuse, se fâcha : « Je ne vois pas quel rapport on a pu faire. Ce monsieur-là était déplacé. Moi je comprends toutes les plaisanteries, toutes, mais je m’oppose à ce qu’on ridiculise le clergé devant moi. »
Le jeune homme, qui voulait plaire à la vieille fille, profita de l’occasion pour faire une profession de foi catholique. Il parla des gens de mauvais goût qui traitent avec légèreté les grandes vérités. Et il conclut : « Moi, je respecte et je vénère la religion de mes pères, j’y a’ été élevé, j’y resterai jusqu’à ma mort. »
Cachelin ne riait plus. Il roulait des boulettes de pain en murmurant : « C’est juste, c’est juste. » Puis il changea la conversation qui l’ennuyait, et par une pente d’esprit naturelle à tous ceux qui accomplissent chaque jour la morne besogne, il demanda : « Le beau Maze a-t-il dû rager de n’avoir pas son avancement, hein ? »
Lesable sourit : « Que voulez-vous ? à chacun selon ses actes ! » Et on causa du ministère, ce qui passionnait tout le monde, car les deux femmes connaissaient les employés presque autant que Cachelin lui-même, à force d’entendre parler d’eux chaque soir. Mlle Charlotte s’occupait beaucoup de Boissel, à cause des aventures qu’il racontait et de son esprit romanesque, et Mlle Cora s’intéressait secrètement au beau Maze. Elles ne les avaient jamais vus, d’ailleurs.
Lesable parlait d’eux avec un ton de supériorité, comme aurait pu le faire un ministre jugeant son personnel. On l’écoutait : « Maze ne manque point d’un certain mérite ; mais quand on veut arriver, il faut travailler plus que lui. Il aime le monde, les plaisirs. Tout cela apporte un trouble dans l’esprit. Il n’ira jamais loin, par sa faute. Il sera sous-chef, peut-être, grâce à ses influences, mais rien de plus. Quant à Pitolet, il rédige bien, il faut le reconnaître, il a une élégance de forme qu’on ne peut nier, mais pas de fond. Chez lui tout est en surface. C’est un garçon qu’on ne pourrait mettre à la tête d’un service important, mais qui pourrait être utilisé par un chef intelligent en lui mâchant la besogne. »
Mlle Charlotte demanda : « Et M. Boissel ? »
Lesable haussa les épaules : « Un pauvre sire, un pauvre sire. Il ne voit rien dans les proportions exactes. Il se figure des histoires à dormir debout. Pour nous, c’est une non-valeur. »
Cachelin se mit à rire et déclara : « Le meilleur, c’est le père Savon. » Et tout le monde rit.
Puis on parla des théâtres et des pièces de l’année. Lesable jugea avec la même autorité la littérature dramatique, classant les auteurs nettement, déterminant le fort et le faible de chacun avec l’assurance ordinaire des hommes qui se sentent infaillibles et universels.
On avait fini le rôti. César maintenant décoiffait la terrine de foie gras avec des précautions délicates qui faisaient bien juger du contenu. Il dit : « Je ne sais pas si celle-là sera réussie. Mais généralement elles sont parfaites. Nous les recevons d’un cousin qui habite Strasbourg. »
Et chacun mangea avec une lenteur respectueuse la charcuterie enfermée dans le pot de terre jaune.
Quand la glace apparut, ce fut un désastre. C’était une sauce, une soupe, un liquide clair, flottant dans un compotier. La petite bonne avait prié le garçon pâtissier, venu dès sept heures, de la sortir du moule lui-même, dans la crainte de ne pas savoir s’y prendre. Cachelin, désolé, voulait la faire reporter, puis il se calma à la pensée du gâteau des Rois, qu’il partagea avec un mystère comme s’il eût enfermé un secret de premier ordre. Tout le monde fixait ses regards sur cette galette symbolique et on la fit passer, en recommandant à chacun de fermer les yeux pour prendre son morceau.
Qui aurait la fève ? Un sourire niais errait sur les lèvres. M. Lesable poussa un petit « Ah ! » d’étonnement et montra entre son pouce et son index un gros haricot blanc encore couvert de pâte. Et Cachelin se mit à applaudir, puis il cria : « Choisissez la reine ! choisissez la reine ! » Une courte hésitation eut lieu dans l’esprit du roi. Ne ferait-il pas un acte de politique en choisissant Mlle Charlotte ? Elle serait flattée, gagnée, acquise ! Puis il réfléchit qu’en vérité, c’était pour Mlle Cora qu’on l’invitait et qu’il aurait l’air d’un sot en prenant la tante. Il se tourna donc vers sa jeune voisine, et lui présentant le pois souverain : « Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous l’offrir ? » Et ils se regardèrent en face pour la première fois. Elle dit : « Merci, Monsieur ! » et reçut le gage de grandeur.
Il pensait : « Elle est vraiment jolie, cette fille. Elle a des yeux superbes. Et c’est une gaillarde, mâtin ! »
Une détonation fit sauter les deux femmes, Cachelin venait de déboucher le champagne, qui s’échappait avec impétuosité de la bouteille et coulait sur la nappe. Puis les verres furent emplis de mousse, et le patron déclara : « Il est de bonne qualité, on le voit. » Mais comme Lesable allait boire pour empêcher encore son verre de déborder, César s’écria : « Le roi boit ! le roi boit ! le roi boit ! » Et Mlle Charlotte, émoustillée aussi, glapit de sa voix aiguë : « Le roi boit ! le roi boit ! »